Article de Komune Média

Scolasticide : voler les rêves des enfants de Gaza

À Gaza, 97 % des écoles et toutes les universités ont été détruites ou gravement endommagées. Plus de 700 000 enfants sont privés d’éducation. Ce crime porte un nom : le scolasticide.




Aujourd’hui, j’aimerais vous parler d’Ibrahim Badra.
Ibrahim a grandi à Gaza. Il est traducteur, écrivain, journaliste et militant pour les droits humains gazaouis.

Il a commencé sa scolarité dans l’une des écoles pour réfugiés créées par l’UNRWA (l’agence de l’ONU dédiée aux réfugiés palestiniens), avant de poursuivre ses études à l’Université islamique de Gaza, l’une des plus importantes de Palestine. Il y a obtenu une licence en littérature anglaise et en traduction. Pour lui, l’éducation a toujours représenté une ouverture sur le monde, permettant de mettre en lumière la réalité des Palestiniens, enfermés à Gaza.

L’Université islamique de Gaza où Ibrahim a étudié avant sa destruction. ©Manar al Zraiy/ CC.

Pourquoi parler d’Ibrahim aujourd’hui ? Parce qu’à Gaza, toutes les écoles qu’il a fréquentées ont été détruites par les frappes israéliennes. Son université n’existe plus, son école non plus.

Selon l’UNRWA, 97 % des établissements scolaires de Gaza ont été détruits ou gravement endommagés. Neuf sur dix devront être entièrement reconstruits ou réparés en profondeur. Les 11 institutions d’enseignement supérieur ont elles aussi été bombardées. Quant aux cours en ligne proposés par l’UNRWA, ils sont presque inaccessibles à cause des coupures d’internet et d’électricité.

Résultat : plus de 700 000 enfants n’ont pas fait leur rentrée cette année, comme les deux années précédentes. Au lieu de retrouver les bancs de l’école, les enfants vivent au rythme des bombardements et des « ordres d’évacuation ».

Ces attaques sur l’éducation frappent au cœur des droits fondamentaux : le droit d’apprendre, de penser, de s’exprimer.

Le gouvernement israélien justifie ces frappes en affirmant que « le Hamas utiliserait les écoles comme centres de commandement ». Pourtant, les preuves manquent, et ce même argument a servi pour aussi bombarder les hôpitaux. Aujourd’hui, 31 des 36 hôpitaux de Gaza sont détruits ou gravement endommagés. On parle ici de santécide : une politique visant à rendre impossible l’accès aux soins.

Centre de santé du quartier de Sheikh Radwan, situé à Gaza et géré par l'UNRWA, détruit par l'armée israélienne, 3 février 2024. ©UNRWA/ CC.

En frappant également les écoles médicales, le gouvernement israélien brise la relève : il empêche l’émergence de nouvelles générations de soignants capables de succéder à celles qui ont été décimées.

Pour Ibrahim, cette destruction systématique de l’éducation est délibérée : elle vise à priver les enfants palestiniens de leurs rêves et de leur droit à la connaissance. Ce phénomène porte un nom : le scolasticide (du latin schola, qui signifie « école », et du suffixe -cide de caedere, « tuer » ; on peut également utiliser le terme « éducide »).

Comprendre le scolasticide

Le terme « scolasticide » a été créé par Karma Nabulsi, professeure palestinienne de sciences politiques à l’université d’Oxford. Elle l’emploie pour la première fois en 2008, lors de « l’opération Plomb durci », première attaque majeure menée par le gouvernement israélien sur Gaza depuis le retrait de ses troupes en 2005 (rappelons que depuis 1967, l’armée israélienne administrait l’enclave).

Cette offensive, qualifiée par Amnesty International de « 22 jours de morts et de destruction », a coûté la vie à environ 1 400 Palestiniens, dont 300 enfants et de nombreux civils.

Karma Nabulsi désigne par « scolasticide » la destruction systématique de l’éducation palestinienne et de sa tradition intellectuelle. Selon elle, cette tradition joue un rôle central dans la révolution palestinienne car, en Palestine, l’éducation est bien plus qu’un apprentissage : c’est un acte de résistance. Face à l’apartheid, dit-elle, la liberté de pensée « pose des possibilités, ouvre des horizons ».

Ibrahim souligne que la connaissance reste, pour lui, essentielle pour préserver sa dignité et garder espoir, malgré la destruction qui l’entoure.

(L’apartheid est un régime dans lequel un traitement discriminatoire prolongé et cruel est infligé par un « groupe racial » d’êtres humains à un autre dans le but de contrôler ce second groupe.)

Le scolasticide (la destruction du système éducatif) englobe plusieurs formes d’atteintes :

  • l’assassinat d’enseignants,

  • la destruction d’écoles et d’universités,

  • la violence physique et psychologique contre élèves et professeurs,

  • l’interdiction d’échanges académiques,

  • la restriction de ressources essentielles (internet, électricité),

  • la suspension des financements éducatifs,

  • et jusqu’au refus d’enseignement pour les prisonniers politiques.

Selon l’article 56 des Règlements de La Haye, ces actes constituent des crimes de guerre : les écoles doivent être protégées, selon le droit humanitaire international.

Parmi les universitaires victimes de ce scolasticide, l’un des plus emblématiques est Refaat Alareer, professeur de littérature comparée et d’écriture créative à l’Université islamique de Gaza. Il a été tué en décembre 2023 lors d’une frappe aérienne israélienne apparemment ciblée, selon Euro-Med Human Rights Monitor.

Une logique coloniale

Pour Avi Shlaim, professeur de relations internationales à l’université d’Oxford, les actions du gouvernement israélien s’inscrivent dans une logique coloniale. Comme dans bien des contextes coloniaux, l’un des objectifs est d’affaiblir, voire de détruire, les communautés autochtones, notamment en entravant leur développement intellectuel.

Les opérations militaires de Tsahal (nom donné à l’armée israélienne) s’inscrivent ainsi dans cette logique, relevant d’une politique de nettoyage ethnique, cherchant à effacer l’identité palestinienne à travers l’apartheid, le génocide et le scolasticide (on pourrait aussi parler de santécide).

L’histoire en témoigne : entre 1948 et 1967, l’enseignement supérieur palestinien a été totalement interrompu. Lorsqu’il a repris, il a été attaqué par les autorités israéliennes. Depuis, occupations, blocus et offensives meurtrières se succèdent : 2008, 2012, 2014, 2018, 2021, 2022, 2023… Chaque cycle de violence détruit un peu plus l’accès à l’éducation.

Le prix humain

Aujourd’hui, Ibrahim a réussi à quitter la bande de Gaza, laissant derrière lui sa famille plongée dans des conditions de survie indescriptibles. Déplacés plus de trente fois, ils ont perdu de nombreux proches dans les bombardements.

Ibrahim Badra quelques mois après son arrivée en France. ©Ibrahim Badra.

Depuis des années, les plus jeunes de son entourage n’ont pas pu aller à l’école. Même lorsque quelques établissements rouvrent brièvement, la peur constante, la faim et le blocus rendent toute scolarité impossible.

Comme l’a rappelé un groupe d’experts des Nations Unies en avril 2024 :
« Quand les écoles sont détruites, les espoirs et les rêves le sont aussi. »

Pour suivre les travaux journalistiques d’Ibrahim : @ibrahimbadra3 sur Instagram.
Si vous souhaitez soutenir sa famille à Gaza, le lien de la cagnotte sécurisée est ici.


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