Article de Komune Média

L’Europe sous-traitante : quand la Libye devient le garde-frontière de l’UE

En finançant et équipant la Libye pour intercepter les personnes migrantes, l’UE renforce ses frontières. Des accords opaques conclus au détriment des droits humains fondamentaux.


Le 24 août 2025, le navire humanitaire Ocean Viking de SOS Méditerranée a été pris pour cible par des tirs des garde-côtes libyens, alors qu’il venait de secourir des naufragés en Méditerranée centrale. Nous avons consacré un article détaillé à cet événement, que vous pouvez retrouver ici :

Cet épisode illustre de façon brutale la réalité des partenariats migratoires entre l’Union européenne, ses États membres et la Libye.

La Méditerranée centrale, une route clé des migrations

Pour mener à bien sa politique migratoire de “gestion des flux” (contrôle des frontières, lutte contre l’immigration irrégulière...), l’UE a besoin de la Libye.

Pourquoi ? Car la route de la Méditerranée centrale est la plus empruntée par les personnes qui migrent vers l'Europe. Cette route relie principalement les côtes de la Libye et de la Tunisie à l'Italie, faisant de la Libye le premier pays de départ.
Les personnes qui empruntent cette route sont principalement originaires d’Asie du Sud (notamment du Bangladesh) et d’Afrique subsaharienne. Il faut également garder en tête que la Libye n’est pas qu’un pays de transit vers l’Europe. C’est aussi un pays de destination pour de nombreuses personnes qui espèrent y trouver un emploi.

Ce rôle de pays de départ explique pourquoi l’UE et ses États membres cherchent à collaborer avec la Libye afin de limiter les traversées vers l’Europe.

Les trois routes migratoires principales vers l’Europe. ©SOS Méditerranée.

Plus de dix ans de coopération sécuritaire entre l’UE et la Libye

Le premier projet de coopération entre la Libye et l’Union européenne (UE) remonte à 2013 avec EUBAM Libye, visant à former les militaires libyens à la surveillance des côtes. En 2015, l’UE lance l’opération Sophia, destinée à intercepter et détruire les embarcations utilisées “dans le trafic de personnes migrantes et la traite d’êtres humains en Méditerranée centrale”. Peu à peu, la coopération se renforce.

Aujourd’hui, l’UE finance ces opérations à hauteur de plusieurs centaines de millions d’euros (environ 700 millions entre 2014 et 2020), pour former et équiper les garde-côtes libyens et fournir des navires aux autorités.

© EUBAM LIBYA

L’Italie, pivot historique et politique de la relation

Dans cette coopération, l’Union européenne apparaît surtout comme un bailleur de fonds : les politiques migratoires que mènent l'UE se calquent sur les agendas des États membres, et en particulier sur celui de l’Italie, qui joue un rôle central dans la relation avec la Libye.

Historiquement liée à la Libye par la colonisation, l’Italie a contribué à lever l’embargo international sur la Libye en 2004, dans le but de vendre du matériel high-tech pour le contrôle des frontières. Depuis, la relation entre la Libye et l’Italie repose sur le soutien italien aux autorités libyennes pour “retenir et intercepter” les personnes qui tentent de rejoindre l’Italie.

À titre d’exemple, le patrouilleur utilisé lors de l’attaque des garde-côtes libyens envers le navire humanitaire Ocean Viking de SOS Méditerranée en août 2025, est un bateau qui a été offert par l’Italie à l’occasion du programme européen «Support to Integrated Border and Migration Management in Libya » (SIBMMIL).

Au fil des années, l’Italie a diminué son implication directe dans les opérations de sauvetage en Méditerranée, tout en renforçant les prérogatives des autorités libyennes dans ce domaine. Dès 2017, elle soutient avec l’UE la mise en place d’une zone libyenne de recherche et de sauvetage (SAR), transférant ainsi la responsabilité de secourir les embarcations en détresse aux autorités libyennes. Les garde-côtes libyens sont formés, équipés et mandatés pour intercepter les embarcations avant même qu’elles n’atteignent les eaux européennes.

En 2024, 21 762 personnes qui tentaient de rejoindre l’Europe ont été interceptées en mer par des garde-côtes libyens et ont été renvoyées sur le territoire libyen de force, où leurs droits ne sont pas respectés.

Des accords opaques sans contrôle démocratique

Ces programmes de coopération entre l’UE et la Libye, ou un Etat membre de l’UE et la Libye sont opaques. Un manque de transparence plane sur leur nature juridique ainsi que sur les mécanismes qui existent pour les contrôler.

Selon le codirecteur de Synergies Migrations et chercheur Matthieu Tardis, ce sont des partenariats migratoires, informels, que l'on peut appeler des mémorandums. Ce ne sont pas des traités.

Il n'y a donc pas d’acte juridique qui scelle cette coopération. Ce sont plutôt des “contrats”, qui ne passent donc pas devant le parlement européen. Ils échappent donc au débat démocratique. Signés dans une relative opacité, ils permettent aux États et à l’UE de prendre des décisions lourdes de conséquences en dehors des mécanismes institutionnels. Il peuvent contenir des mentions contraires à la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne.

Ces accords sont aussi très politiques. Avant les élections de 2024, de nombreux partenariats ont été conclus avec différents pays africains comme la Mauritanie, la Tunisie, l’Égypte… toujours dans le même objectif de contrôler la migration irrégulière, et “d’endiguer” les flux.

Ce type d’accord n’existe pas qu’avec la Libye.

En 2016, l’accord UE-Turquie avait fait polémique et était basé sur ces mêmes principes. Une délégation d'États avait passé un accord avec les autorités turques qui s’apparentait à un “troc d’être humains”. Ankara s’engageait à empêcher les départs irréguliers vers la Grèce et à réadmettre les personnes renvoyées, en échange d’une aide financière et d’avantages politiques.

De nombreuses personnes qui souhaitaient demander l’asile en Europe s’étaient faites renvoyées de force vers la Turquie sans voir leur demande examinée (ce qui est interdit) car elles avaient traversé la frontière de manière irrégulière (sans titre de séjour/ visa).

Les requérants, par le biais de leur avocat, avaient tenté de contester la légalité de ce type d’accord. Mais aucun tribunal européen ne s’est déclaré compétent : les juges ont expliqué que l’accord avait été conclu entre des États membres et un pays tiers (un pays hors-UE), et non entre une institution européenne et un pays tiers, ce qui échappait donc à leur champ de compétence.

L’Europe face à ses responsabilités

En résumé, l’UE ne peut pas être juridiquement tenue responsable des violations de droits humains entraînés par les accords pris entre des États membres avec d’autres pays tiers, même si c'est elle qui finance et équipe ces pays.

La règle est pourtant claire : un État européen peut être condamné s’il renvoie une personne migrante vers un pays où elle risque des violences. C’est ce qu’on appelle un “refoulement”.

Et c’est précisément le cas de la Libye, où les personnes migrantes sont exposées à des violences, à l’exploitation, au travail forcé ou à des détentions arbitraires. Amnesty International parle même d’attaques systématiques contre des personnes vivant dans des conditions “cruelles et inhumaines”.

En 2012, la Cour européenne des droits de l’homme a condamné l’Italie dans l’affaire Hirsi Jamaa pour avoir renvoyé en Libye des personnes secourues en mer. La justice avait alors reconnu que ces personnes risquaient d’y subir des traitements inhumains ou dégradants.

Mais plutôt que de mettre fin à cette politique, l’Italie et l’UE ont trouvé un contournement : ce ne sont plus les navires italiens qui ramènent les personnes migrantes en Libye (ce qui est illégal, on l’a vu), mais les garde-côtes libyens eux-mêmes, formés, financés et équipés par l’Europe. Ainsi, l’Italie ne peut plus être accusée directement de “refoulement”, même si elle rend ce système possible.

Limiter les drames en mer : l’action des ONG

Suite aux événements du 24 août 2025, SOS Méditerranée a porté plainte contre les garde-côtes libyens devant les tribunaux italiens. L’ONG exige l’ouverture d’une enquête exhaustive, indépendante et transparente. Elle réclame également la suspension et le réexamen par l’Organisation maritime internationale (OMI) de la reconnaissance de la zone de recherche et de sauvetage (SAR) libyenne.

SOS Méditerranée interpelle aussi les États membres et l’UE afin qu’ils examinent leur responsabilité dans cette attaque, au regard de leur soutien matériel et opérationnel aux autorités libyennes. Enfin, l’ONG demande l’arrêt de tout financement ou assistance à la Libye et la fin de plusieurs programmes et accords, comme ceux de 2017 ou le SIBMMIL.

Entre financements, formation des gardes-côtes et transferts de missions de sauvetage, l’Europe protège ses frontières, au détriment de l’humanité qu’elle prétend défendre.

Les actions des ONG de sauvetage limitent les drames en mer. Les équipes de SOS Méditerranée ont secouru environ 42 708 personnes dont 10 387 enfants.

L’ONG organise d’ailleurs un évènement qu’on vous recommande le samedi 25 octobre à Marseille.


Cet article vous a plu ? Komune a besoin de vous pour continuer !

On veut vous emmener sur le terrain, là où les débats prennent vie, mais que l’on connaît mal : un centre d’accueil pour demandeurs d’asile, un navire de sauvetage en Méditerranée, etc.

On veut aussi mettre en lumière des initiatives solidaires qui marchent, face aux discours alarmistes sur l’immigration. Bref, des récits qui rassemblent.
Mais pour ça, il nous manque encore 1 500 €/mois pour produire 1 reportage par mois🎯

☕️ Si chacun d’entre vous donne 2 € par mois (le prix d’un café), on pourra vous emmener sur le terrain.

💛 Aidez-nous à faire exister ces histoires !

Cet article vous a appris quelque chose ?

Komune est un média indépendant, sans publicité et sans actionnaire. Nos enquêtes vivent de vos dons.

Nous soutenir 💛

La newsletter

Un décryptage chaque semaine sur l'immigration, le racisme et les discriminations, directement dans votre boîte mail.

S'abonner gratuitement

Lire ailleurs

Cet article a d'abord paru dans notre newsletter. Vous pouvez le lire et le commenter là-bas.

Voir sur Substack ↗

Du même auteur