Article de Komune Média
Deux poids, deux mesures : les lycées catholiques et musulmans en France
À Chalès, un internat catholique financé par un milliardaire aux idées conservatrices ouvrira en 2025, validé par l’État. Un contraste marqué avec le traitement réservé à certains lycées musulmans.

Dans la ville de Chalès en Sologne, un internat catholique privé hors contrat, l’Académie Saint-Louis, prévoit d’ouvrir ses portes en septembre 2025. Il est financé par Pierre-Édouard Stérin, milliardaire français qui a pour ambition affirmée de « permettre la victoire idéologique, électorale et politique » de la droite et de l’extrême droite en France. Les enfants y vivront en non-mixité : rien d’étonnant au vu du profil de Stérin, fervent catholique, conservateur et anti-avortement.
Avec son projet P.E.R.I.C.L.E.S (Patriotes, Enracinés, Résistants, Identitaires, Chrétiens, Libéraux, Européens, Souverainistes), Stérin établit une véritable feuille de route pour financer une nouvelle extrême-droite française : il prévoit de former des maires, des journalistes ou des cadres à travers plusieurs institutions, comme le révèle une enquête de l'Humanité en février 2025.
La brochure de l’Académie Saint-Louis promet une formation “d’excellence”. La méthode ? L’éducation intégrale. Comme le révèle France 3, cette doctrine a refait surface avec la figure de François-Xavier Clément, qu’il défend dans les médias. Anciennement directeur d’un lycée catholique sous contrat, il avait été licencié pour “erreurs managériales”. En 2021, il déclarait sur Sud-Radio, en réponse à une question portant sur la laïcité, vouloir “réaffirmer les racines chrétiennes de la France”. Il déclarait également vouloir “développer un label sur l’éducation intégrale” et de “développer un réseau d’établissements [...] dans un premier temps hors-contrat pour avoir une liberté sur la quantité horaire.”

Le programme de l’Académie Saint-Louis s’appuie sur la Charte de l’éducation intégrale, rédigée par François-Xavier Clément et directement inspirée d’un concile du Vatican de 1965. L’éducation intégrale, “ayant pour horizon la vie éternelle”, convoque tous les aspects de la vie des élèves, “corps, esprit et âme”. Cette éducation passe aussi par “une vie fraternelle exigeante”, et fait la part belle au sport et aux arts.
Comme tous les lycées privés hors-contrat, l’Académie Saint-Louis a fait l'objet d’une évaluation du recteur de l’académie, du maire de la commune, du préfet et du procureur de la République pour vérifier sa conformité aux valeurs de la République. Devant un projet profondément religieux, manifestement porteur d’une ambition politique (la formation d’une nouvelle élite chrétienne) et malgré les nombreuses alertes lancées par les syndicats de la région sur les “risques d’endoctrinement”, les représentants de l’État ont jugé le projet conforme aux valeurs de la République.
Ce traitement contraste fortement avec celui réservé à certains établissements musulmans, à commencer par le lycée Averroès à Lille. Vous vous rappelez sûrement de l’emballement médiatique qu’avait déclenché cette affaire, et des sorties du ministre de l’Intérieur sur une menace de “l’entrisme musulman”. En parallèle, la volonté de créer un réseau d’établissements catholiques basé sur une conception archaïque de l’éducation, qui se soustrait volontairement à la laïcité et au contrôle de l’Éducation Nationale, paraît légitime. Ce contraste met à jour un double discours inquiétant que nous nous devons d’interroger.
L’affaire Averroès et sa récupération politique
En décembre 2023, la préfecture du Nord avait résilié le contrat d’association du lycée Averroès, lui reprochant des “manquements graves aux principes fondamentaux de la République”. La préfecture pointait notamment un supposé défaut de pluralisme culturel dans la documentation du lycée, un cours d’éthique musulmane jugé “contraire aux valeurs de la République”, ou encore un financement “illicite”. Cependant, le 23 avril 2025, le tribunal administratif de Lille a annulé cette décision préfectorale. La justice a alors estimé que bien que certains manquements aient été relevés, ils n’étaient “pas suffisamment graves” pour justifier une résiliation de contrat.
Dans son communiqué publié le lendemain, le lycée Averroès a annoncé que “justice a été rendue”, et ce, tout en regrettant que Bruno Retailleau et Xavier Bertrand (Président du conseil régional des Hauts-de-France) “foulent ainsi aux pieds l'état de droit et véhiculent encore une fois des rumeurs destinées à fracturer la société française en ciblant les musulmans de France”. Cette déclaration fait suite à la réaction du ministre de l’Intérieur Bruno Retailleau, qui était directement monté au créneau suite au délibéré de justice. Lors d’une conférence à Marseille, celui qui a depuis été élu président des Républicains a jugé que l’établissement “est un bastion de l’entrisme islamiste” et a exprimé le souhait “que l’État fasse appel”. En interne, le gouvernement est resté plus mesuré : François Bayrou et Élisabeth Borne ont pour l’instant préféré temporiser et étudier le jugement avant de trancher, illustrant la division des membres du gouvernement.

Révélations autour de Bétharram et silence assourdissant
En parallèle, les projecteurs médiatiques étaient déjà braqués sur l’internat catholique Notre-Dame de Bétharram, près de Pau, où l’affaire se révélait enfin au niveau national. Depuis début 2024, d’anciens élèves y dénoncent des décennies de violences physiques et sexuelles. Selon Le Monde, plus de 200 anciens pensionnaires ont témoigné avoir subi châtiments corporels, humiliations et agressions sexuelles durant plusieurs décennies. Le collectif de victimes a déjà réuni plusieurs dizaines de plaintes devant la justice. Certaines victimes désignent alors Bétharram comme un “système de prédateurs étalés sur 35 ans”, selon un témoignage publié dans Challenges en mars 2024.
François Bayrou, aujourd’hui Premier ministre, est au cœur des polémiques liées à l’affaire Bétharram. À l’époque où il était ministre de l’Éducation nationale, des signalements de violences graves circulaient déjà dans l’établissement. Bien qu’il affirme ne pas en avoir eu connaissance, plusieurs témoignages et documents contredisent cette version. Sa proximité avec l’internat interroge également : dans les années 1980-1990, il siégeait au conseil d’administration en tant que représentant de la région Aquitaine, et plusieurs membres de sa famille y étaient impliqués, entre enfants scolarisés et épouse chargée du catéchisme.
Pourtant, malgré la gravité des accusations, aucune mesure aussi spectaculaire n’a accompagné l’affaire Bétharram. Aucune fermeture administrative ni retrait de contrat n’a été prononcé contre l’établissement, qui continue de fonctionner. Mediapart souligne d’ailleurs que les premières alertes à ce sujet datent des années 1990, avec une douzaine de signalements ignorés ou classés sans suite entre 1993 et 2013.
L’établissement Bétharram (désormais appelé Le Beau Rameau) a enfin fait l’objet d’une inspection approfondie menée par le ministère de l’Éducation nationale en 2025
Le rapport issu de cette inspection a relevé plusieurs « points de défaillance », allant de recommandations à des mises en demeure de l’établissement pour qu’il se mette en conformité, ainsi que des éléments jugés « particulièrement inquiétants » nécessitant une enquête administrative complémentaire par l’Inspection générale.
Une commission d’enquête parlementaire a aussi été créée pour étudier les modalités du contrôle de l’État et la prévention des violences dans les établissements scolaires, avec des auditions nombreuses y compris sur l’affaire Bétharram.
Mais pour l’instant, comme l’analyse Olivier Estèves, dans ces conditions “Bétharram n’a jamais été directement menacé de se voir retirer ses subventions”, tandis que plusieurs établissements musulmans ont vu leur contrat remis en cause sur des motifs “très légers, particulièrement contestables dans certains cas, comme celui du lycée Averroès”. Pour ce maître de conférence à Lille 3, cet écart manifeste un “deux poids deux mesures post-colonial” dans la politique éducative française.
Un deux poids deux mesures révélateur
Ce traitement différencié ne saurait être perçu comme anodin. Il reflète une stratégie politique bien identifiable : en ciblant le lycée Averroès, le gouvernement donne des gages à un électorat conservateur préoccupé par les questions de “séparatisme” et d’“islamisme”, au risque d’alimenter une suspicion généralisée envers les établissements musulmans. À l’inverse, face à des institutions catholiques également controversées, comme Notre-Dame de Bétharram ou l’Académie Saint-Louis, les autorités se montrent nettement plus prudentes, voire indulgentes.
Autrement dit, les outils de contrôle de l’État – inspections, résiliations de contrat, procédures administratives – semblent mobilisés avec une intensité variable selon le profil confessionnel des établissements. Ce décalage soulève une question centrale : la laïcité est-elle appliquée avec la même rigueur, quels que soient les lieux et les religions concernées ?
Nous avons contacté l’Académie Saint-Louis et Pierre-Edouard Stérin qui n’ont pas souhaité répondre à nos questions.
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