Article de Komune Média
Nommer l’islamophobie : un refus politique, même après le meurtre d’Aboubakar Cissé
Bonjour à tous, moi c'est Lucas, étudiant et aspirant journaliste. Au fil des newsletters, je vous parlerai de ce qui me passionne, à savoir : les médias, l'antiracisme et le cinéma. Bonne lecture !

Ce vendredi 25 avril, Aboubakar Cissé, 22 ans, a été poignardé à mort dans la mosquée de La Grand-Combe (Gard). Au moyen d’une vidéo filmée par l’assaillant, on entend ce dernier proférer des insultes ouvertement islamophobes. Face à cet horrible événement et de ses circonstances éminemment politiques, des marches et rassemblements ont été organisés pour dénoncer cette tragédie et l’islamophobie en France. Tandis que certains responsables politiques insistent sur la nécessité de qualifier fermement l’acte “d’islamophobe”, d’autres rechignent à utiliser ce terme, préférant polémiquer sur la forme plutôt que sur le fond.
Un crime barbare
Vendredi dernier, aux premières lueurs matinales, Aboubakar Cissé s’était rendu, comme à son habitude, dans la mosquée Khadidja pour entretenir les lieux. Après un bref échange avec un inconnu, il fut agressé par ce dernier - identifié depuis comme Olivier H. - qui lui asséna plus de quarante coups de couteau tout en criant « pour ton Allah de merde ». Le corps de la victime a été découvert peu après par d’autres fidèles, tous abasourdis par la violence de l’acte et la préméditation qu’il implique.

Malgré la mobilisation rapide d’une centaine d’enquêteurs et de dispositifs d’alerte, le suspect a tout de même pu prendre la fuite. Trois jours plus tard, le dimanche 27 avril, selon le procureur, il s’est rendu de lui-même aux autorités italiennes près de Florence et a déclaré avoir tué “la première personne venue” sans revendiquer un mobile idéologique explicite. Une ligne de défense mise en place par son avocat pour exclure l’islamophobie des circonstances aggravantes.
Des mobilisations et hommages
Le même dimanche, plus de 1 000 personnes se sont rassemblées à La Grand-Combe pour une marche blanche silencieuse, parcourant le trajet entre la mosquée et la mairie. À Paris, plusieurs centaines de manifestants se sont retrouvés place de la République pour dénoncer l’islamophobie et observer une minute de silence en mémoire d’Aboubakar Cissé. Sur le plan politique, le président Emmanuel Macron a condamné “le racisme et la haine religieuse” tandis que le Premier ministre François Bayrou a qualifié l’acte “d’ignominie islamophobe”.
Cependant, du côté de la Place Beauvau, la réaction à ce drame a été bien plus frileuse. D’habitude si enclin à se précipiter sur place - comme il l’avait fait à Nantes quelques jours auparavant - le ministre de l’intérieur Bruno Retailleau a cette fois-ci pris son temps. Après plus de 48 h, ce dernier s’est finalement rendu sur place pour s’entretenir avec les autorités locales, et ce, tout en prenant soin d’éviter le rassemblement en cours à quelques minutes de là. Au cours de ses différentes interventions médiatiques, le ministre, pourtant en charge des cultes, a refusé d’utiliser le terme “islamophobie”, préférant parler d’un “acte anti-musulman”.
Islamophobie : plus que de la linguistique
Au sujet des mots utilisés pour qualifier cet assassinat, une vive controverse a été lancée. Une nouvelle fois, tout une part du champ politique s’est interdit de qualifier ce drame d’acte “islamophobe”, et ce, en invoquant diverses raisons toutes plus bancales, à l’image de Manuel Valls qui invente sans vergogne des origines au terme. Loin d’être nouveau, ce débat sur l’utilisation du terme “islamophobie” peine aujourd’hui à trouver de sérieuses justifications. Et pour cause, défini par nombre d’organisations et d’instances, dont l’ONU, le terme n’a aujourd’hui plus aucune raison d’être évité.
Refuser de l’utiliser aujourd’hui, c’est comme refuser de voir un problème qui est pourtant bien identifié. Par exemple, dire “acte anti-musulman” fait croire qu’on parle juste d’une agression isolée, comme si c’était uniquement entre deux personnes. Alors que le mot “islamophobie” montre qu’on parle d’un phénomène plus large, ancré dans la société, avec des discriminations, des préjugés et des lois qui visent des gens parce qu’ils sont perçus comme musulmans. Un peu comme quand on parle de “racisme” au lieu de dire juste “insulte envers une personne noire” par exemple : ça permet de nommer un système, pas juste un acte.

Cependant, si la polémique subsiste, c’est parce l’utilisation de cette locution implique un constat que le gouvernement ne semble pas prêt à faire. Il faut dire qu’à travers nombre de lois et de discours, les politiques des vingt dernières années ont contribué à dresser un climat de tension à l’encontre de l’islam en France. Rien que sur les derniers mois, on pourrait citer la loi sur l’interdiction de l’abaya à l’école ou encore la polémique autour du port du voile dans les compétitions sportives. Des attaques et des restrictions qui résultent dans un climat de défiance, moteur direct de l’islamophobie.
Alors je vous pose la question : combien faudra-t-il encore de drames pour que le gouvernement cesse d’alimenter l’islamophobie et reconnaisse son importance ?


