Article de Komune Média
Afrikaners : de l’apartheid au “génocide anti-blanc” trumpien
Bonjour à tous, moi c'est Lucas, étudiant et aspirant journaliste. Au fil des newsletters, je vous parlerai de ce qui me passionne, à savoir : la politique internationale et le cinéma. Bonne lecture !

Dans un revirement spectaculaire de sa politique migratoire, Donald Trump a accueilli, le 12 mai dernier, une cinquantaine de “réfugiés” issus de la minorité afrikaner. Le président américain justifie cette décision en évoquant un prétendu “génocide” visant les Afrikaners, descendants de colons européens en Afrique du Sud. Une décision qui intervient alors même que son administration retire le statut de protection à des milliers d’Afghans vivant jusqu’alors aux États-Unis. Le gouvernement sud-africain, de son côté, dénonce un mensonge et qualifie ce “génocide” d’invention. Cette polémique a entraîné une détérioration des relations diplomatiques : Washington a suspendu son aide à l’Afrique du Sud, fragilisant ainsi l’économie de Pretoria.
Afrikaners : descendance coloniale et héritage de l’apartheid
Les Afrikaners sont des descendants de la colonisation européenne en Afrique du Sud. À partir du XVIIᵉ siècle, ces colons hollandais, allemands et français ont débarqué au Cap et ont formé un groupe culturel réuni autour d’une langue : l’afrikaans, un dérivé du néerlandais. En voulant s’installer durablement sur le sol sud-africain, les Afrikaners ont progressivement chassé les locaux de leurs terres, et ce, jusqu’à dominer incontestablement le monde rural. Cette domination a ensuite accompagné l’instauration de l’apartheid.
En 1948, le Parti national remporte de peu les élections générales sud-africaines et forme un gouvernement exclusivement composé d’Afrikaners. C’est ce gouvernement - et son premier ministre D.F. Malan - qui seront à l’initiative du régime de ségrégation raciale connu à travers le monde sous le nom d’apartheid. Mariages mixtes interdits, emplois réservés aux Blancs, territoires séparés ; tous les leviers sociaux seront verrouillés en faveur des Afrikaners sous ces nouvelles réglementations.

En 1994, l’élection de Nelson Mandela et l’accession de l’ANC (African National Congress) au pouvoir établira la fin de cette domination politique. Aujourd’hui, les Afrikaners sont devenus une minorité démographique : sur 60 millions d’habitants, on compte environ 2,5 millions d’Afrikaners, soit un peu plus de 4% de la population sud-africaine. Cependant, les inégalités héritées de l’apartheid perdurent et les Blancs restent largement privilégiés dans le pays. Selon les dernières données de Statistics South Africa, la dépense moyenne annuelle des Blancs est sept fois supérieure à celle des Noirs africains. De plus, en 2017, alors que la minorité blanche représentait moins de 7% de la population, elle détenait près de 72% des terres agricoles. Ainsi, plus de trente ans après l’apartheid, la minorité blanche reste, sans conteste, la plus favorisée d’un des pays où les inégalités sont les plus exacerbées au monde. Forcément, cette situation sociale rend d’autant plus intriguant le discours de Trump autour d’un “génocide” qui toucherait les fermiers blancs Afrikaners.
Un “génocide” démenti par les chiffres et les institutions
Ces accusations de génocide ont gagné en ampleur en début d’année, lorsqu’une nouvelle réforme foncière a été adoptée par le Parlement sud-africain pour tenter de réduire les inégalités foncières héritées de l’apartheid. Dans certains cas précis, cette dernière autorise l’expropriation des terres sans compensation financière. Cette mesure vise à redistribuer des parcelles agricoles, principalement détenues par des Blancs, à des populations historiquement privées de leurs biens. Bien que ces expropriations restent encadrées par la loi et soumises à des recours juridiques, elles ont tout de même suscité de vives polémiques dans le pays. Ces polémiques ont principalement été alimentées par des groupes d’extrême droite, qui ont articulé la réforme, ainsi que le meurtre de plusieurs fermiers blancs afin de véhiculer la théorie d’un “génocide blanc”.
En vérité, les faits contredisent largement l'idée d’un génocide en cours. Ainsi, selon les statistiques de la police sud-africaine que Reuters a compilé pour l’année 2024, plus de 26 000 meurtres ont été enregistrés à l’échelle nationale. Parmi ceux-ci, seuls 44 ont eu lieu dans des zones agricoles, et 8 victimes étaient des fermiers blancs. Bien que dramatiques, ces meurtres ne relèvent en rien d’une persécution ciblée, mais plutôt d’une criminalité exacerbée par l’injustice sociale et la pauvreté qui touche l’ensemble du pays. Ces statistiques réfutent donc complètement la thèse avancée d’un génocide en cours. De plus, selon l’agence de presse AP, même le principal syndicat agricole afrikaner ne parle pas non plus de génocide.
Un discours politique et des répercussions diplomatiques
Malgré ces éléments, Donald Trump a fait de cette cause un cheval de bataille. Depuis janvier, il a suspendu l’aide américaine à Pretoria et autorisé l’entrée de plusieurs dizaines d’Afrikaners via un programme d’asile humanitaire. L'administration américaine a même expulsé Ebrahim Rasool, l’ambassadeur sud-africain aux États-Unis, qui est accusé de “nourrir des tensions raciales” et “de haïr le président Trump. Ces mesures ont instauré une profonde crise diplomatique, qui a causé l’absence de Washington durant le sommet du G20 à Johannesburg.

Au-delà de l’Afrique du Sud, ce récit du “génocide blanc” sert d’abord les objectifs électoraux de Trump. En se posant en défenseur des Blancs persécutés, il flatte les angoisses identitaires de son électorat conservateur, et ce, tout en détournant l’attention des véritables enjeux qu’affrontent l’Afrique du Sud et les États-Unis.
Par ailleurs, cette montée des tensions s’apparente également à des représailles diplomatiques. Irrité par la décision de Pretoria de saisir la Cour internationale de justice pour accuser Israël de génocide, Washington utilise la suspension des accords commerciaux comme une sanction politique dissimulée sous un prétexte humanitaire. Ainsi, alors que de nombreuses ONG et institutions internationales continuent à qualifier les actions de Netanyahu à Gaza de génocide, le gouvernement américain détourne le regard sur son allié et préfère entretenir le fantasme d’un “génocide blanc” ailleurs.


