Article de Komune Média
Ceuta et Melilla, zones de crise aux portes de l'Espagne (2/2)
Salut ! C’est Henri :) Il y a 3 semaines, je vous ai parlé de la politique migratoire utilitariste de l’Espagne. Aujourd’hui, je vous présente les enclaves espagnoles au Maroc. Spoiler : ça fait peur.

📠 Henri Imbault, stagiaire chez Komune Média.
Ceuta et Melilla sont deux des cinq enclaves espagnoles qui se situent au Nord du Maroc. Ce sont aussi, par la même occasion, les seuls territoires européens sur le continent africain. En tant que tels, ils bénéficient d’un budget conséquent et de l’attirail de défense caractéristique des frontières extérieures de l’Union, ce qui en fait l’une des zones les plus sécurisées du Vieux Continent.
Ceuta et Melilla, des enclaves ultra-sécurisées et meurtrières

Concrètement, la frontière hispano-marocaine, c’est :
. 📍155 kilomètres de long
. 💶 880 millions d’euros, répartis entre la construction des murs, leur entretien, la mise en place de moyens de surveillance et l’achat d’appareils (hélicoptères, drones).
. 🪖Des gardes espagnols et marocains qui patrouillent des deux côtés des frontières
. 🚧 Des murs de 4 mètres de haut, atteignant par endroits jusqu’à 10 mètres, équipés de barbelés et d’un dispositif de gaz lacrymogène.
. ⚙️ Un système technologique de pointe (caméras infrarouges, drones, détecteurs de mouvements…) vient s’ajouter à ces obstacles, afin de prévenir les tentatives de passage.
Conséquence : des centaines de morts depuis la création des murs dans les années 1990, avec plusieurs drames où des dizaines de migrant.e.s sont décédé.e.s en tentant de franchir collectivement les frontières :
En 2005, les garde-frontières avaient ouvert le feu sur un groupe, tuant 5 personnes et en blessant de nombreuses autres.
En 2014, une quinzaine de migrant.e.s meurent noyé.e.s alors que les forces de l’ordre tentent de les empêcher de traverser la frontière à la nage.
En 2022, près de 40 personnes meurent à la suite d’une tentative de passage collective durement réprimée.
Ce ne sont là que les événements les plus “connus” et médiatisés, mais il en existe bien d’autres. Il est impossible de documenter toutes les morts de migrant.e.s, car les gouvernements marocain et espagnol rechignent à mener des autopsies et à faire aboutir les enquêtes entamées pour identifier et comptabiliser le nombre de décès aux frontières.
Dans tous les cas, il est clair qu’il s’agit d’un dispositif à la fois répressif, arbitraire et meurtrier.

En termes de taille, de budget et de violations des droits, la frontière hispano-marocaine égale le mur érigé par la Hongrie à sa frontière avec la Serbie en 2015. La Hongrie a plusieurs fois été pointée du doigt par les institutions européennes pour son traitement répressif des demandeur.euse.s d’asile. En revanche, l’Espagne dispose de l’aval et du financement de l’Union, car elle joue un rôle de “portier” entre le Sud de l’Europe et le Nord de l’Afrique.
Le Maroc et l’Espagne font en effet partie de la “route méditerranéenne occidentale”, qui regroupe les voies empruntées par les migrant.e.s principalement issu.e.s d’Afrique de l’Ouest pour atteindre le sud-ouest de l’Europe. De par sa position géographique, l’Espagne est bien souvent leur premier point d’arrivée.
Pour l’année 2024, le ministère de l’Intérieur espagnol rapportait ainsi 63 950 arrivées de personnes en situation irrégulière dans le pays (dont 2 559 à Ceuta et 137 à Melilla).
L’Union Européenne au coeur du dispositif frontalier de Ceuta et Melilla
La gestion de la mobilité et des frontières fait l'objet d'une coopération intense entre le Maroc, l’Espagne et l’UE. Cela passe notamment par des financements européens : par exemple, l’UE a alloué 360 millions d’euros au Maroc entre 2013 et 2022 dans le cadre de leur partenariat migratoire. Cela en fait le deuxième pays le plus subventionné par l’Europe en matière de gestion des migrations.
Mais la coopération dans le domaine migratoire dépasse largement la relation entre l’UE et le Maroc. Elle s’ancre dans un cadre bien plus important : le Plan d’Action Conjoint de La Valette, un gigantesque dispositif qui réunit 68 pays d’Afrique et d’Europe et mobilise 25 milliards d’euros pour “traiter les causes profondes des migrations”.
On est donc loin de la simple vision économique et utilitariste de l’immigration en Espagne dont on parlait il y a 2 semaines.
Ici, on est plus proche d’un contrôle des frontières “à l’Européenne”, marqué par des logiques de sécurisation, de coopération internationale et d’externalisation des frontières (c’est-à-dire le fait de repousser les activités de contrôle des frontières en-dehors du territoire national, en les confiant à un autre État ou à un acteur privé).
Cependant, un regard en arrière révèle que les enclaves espagnoles au Maroc n’ont pas toujours été le symbole d’un dispositif européen sécuritaire et répressif de gestion des flux migratoires. L’occasion de faire un petit rappel de l’histoire des relations entre les deux pays :
L’histoire de Ceuta et Melilla : anciennes provinces coloniales devenues avant-postes du contrôle des frontières européennes en Afrique.
Ceuta et Melilla sont des vestiges de la colonisation espagnole au Maroc, sous la souveraineté de l’Espagne depuis le 16e siècle. Comme le reste des provinces espagnoles au Maroc, elles ont longtemps joué un rôle de colonies de peuplement, et ont progressivement pris une place importante dans l’activité économique de la région avec la présence de ports.
En 1956, l’indépendance du Maroc ravive des tensions diplomatiques autour de ces territoires, qui mènent en 1969 à la reprise par le Maroc de la province d’Ifni, dans le sud du pays. La récupération d’Ifni marque en contrepartie l’abandon des revendications marocaines sur les enclaves du Nord, dont Ceuta et Melilla.
L’année 1975 en Espagne, c’est bien sûr la fin du régime franquiste, mais c’est aussi la signature des accords de Madrid. Ces derniers prévoient le partage de l’ancienne colonie du Sahara espagnol entre le Maroc et la Mauritanie, et seront à la source d’importants conflits avec le Front Polisario dans la région du Sahara Occidental.
Le 1er novembre 1988 est une date qui va marquer un tournant dans la gestion de la frontière entre le Maroc et l’Espagne. Ce jour-là, un photographe documente pour la première fois la mort d’un migrant marocain, noyé et échoué sur la plage de Tarifa, à l’extrême Sud de la péninsule ibérique. Le cliché va profondément choquer la société de l’époque, et peut être considéré comme l’événement annonciateur de la fermeture de la frontière hispano-marocaine.
En effet, en signant les accords européens de Schengen en 1991, l’Espagne met fin à la liberté d’entrée des citoyen.ne.s marocain.e.s sur son territoire, qui était jusqu’alors possible en vertu d’un accord de 1964. Une forme d’exception est tolérée pour les enclaves, mais il s’agit tout de même d’un signal fort qui marque l’alignement de l’Espagne sur la politique européenne en matière de migrations.
Entre 1993 et 1998, les murs de Ceuta et Melilla vont être bâtis. Ils sont déjà proches de la clôture que l’on connaît aujourd’hui, bien que moins avancés d’un point de vue technologique.
Le début des années 2000 est marqué comme on l’a vu par des drames réguliers, néanmoins l’activité économique transfrontalière reste relativement développée, notamment avec la pratique du “portage” par des femmes marocaines qui font chaque jour l’aller-retour entre le Maroc et les enclaves pour commercer, chargées de dizaines de kilos de marchandises.

Mais la douane commerciale et le transit de marchandises sont interdits à partir de 2018-2019, mettant fin à cette pratique. Les lourdes conséquences sur l’activité économique des enclaves sont aggravées par la pandémie de Covid-19, doublant la crise économique d’une crise sanitaire.
Enfin, un événement particulier a eu lieu en 2021, suite à l’hospitalisation en Espagne de Brahim Ghali, secrétaire général du Front Polisario. Le Front Polisario revendique la souveraineté sur le Sahara Occidental, tandis que le Maroc refuse de la reconnaître car ce territoire lui appartient en vertu des accords de Madrid. L’Espagne a historiquement eu tendance à reconnaître la légitimité du Front Polisario, et l’admission de son chef dans un hôpital espagnol a été vue comme un affront par le Maroc. Le pays a donc levé temporairement son dispositif de contrôle aux frontières, ce qui a conduit à l’entrée de plus de 5 000 personnes dans les enclaves en une journée. L’événement a occasionné une crise diplomatique entre l’Espagne et le Maroc, accusé d’instrumentaliser l’immigration à des fins de pression diplomatique.
Aujourd’hui, les enclaves sont en voie de réouverture commerciale, avec une reprise du transport de marchandise encadrée par les deux pays à Melilla. Un projet d’accord commercial plus approfondi serait par ailleurs en discussion, afin de maximiser le développement économique des enclaves, qui sont parmi les territoires les plus fragiles du pays sur ce plan.
En 2024, le taux moyen de risque de pauvreté et d’exclusion sociale dans les enclaves s’élevait ainsi à 44,4 % contre 26,1 % pour la moyenne nationale. Ici aussi, on constate donc que la priorité est donnée au développement économique des enclaves, toujours au détriment du traitement des personnes migrantes qui se voient systématiquement réprimées et précarisées par un système sécuritaire.
Conclusion
Au-delà de ses politiques d’immigration de travail, l’approche de l’Espagne reste donc marquée par les mêmes logiques sécuritaires que celles qui caractérisent la politique migratoire européenne depuis plusieurs décennies. Ce bilan contrasté amène à relativiser la vision idéalisée d’une Espagne ouverte à tous. Il vient rappeler que tout n’est jamais complètement noir ou blanc, et que les politiques utilitaristes peuvent être une source d’innovations bénéfiques, à condition qu’elles soient accompagnées de mesures permettant une inclusion et une stabilité durables pour les personnes migrantes.
De ce point de vue là, il y a encore beaucoup à faire pour que l’on puisse véritablement parler d’une “exception espagnole” …
Et voilà, c’en est fini de ce dossier sur l’Espagne ! N’hésitez pas à me faire des retours en commentaire sur ce qui vous a plu, ou au contraire ce que vous n’avez pas apprécié. J’essaierai d’en tenir compte pour les prochaines rédactions. À bientôt ;-)