Article de Komune Média

Mieux comprendre la guerre au Soudan, un conflit oublié des médias

Depuis 2023, le Soudan est plongé dans une guerre civile dévastatrice, marquée par des violences extrêmes, une famine généralisée et le déplacement de millions de personnes.

Fin août 2025, les Forces de Soutien Rapide (FSR) du général Hemetti ont lancé une offensive sur El Fasher, la capitale du Darfour du Nord. La ville est bombardée, coupée du monde, sans accès à l'aide humanitaire. L'ONU a déclaré qu’elle est devenue "l'épicentre de la souffrance des enfants". Selon le Programme alimentaire mondial (PAM), près de 40 % des enfants de moins de 5 ans à El Fasher sont touchés par la malnutrition aiguë, dont 11 % présentent une forme sévère.

En 2024, les différentes crises au Soudan ont déclenché le plus grand mouvement migratoire dans le monde : près d’un habitant sur trois a été forcé de quitter sa maison. De plus, le pays est dans une situation de famine, confirmée par plusieurs agences internationales. Mais que se passe-t-il au Soudan ? Qui sont les FSR ? À qui s’opposent-elles ? Et pourquoi sommes-nous aussi peu informés sur la situation ?

Carte du Soudan : en rouge, les régions les plus touchées par les combats ces dernières semaines. ©Store norske leksikon / Idaltu (CC BY-SA 3.0)

Comprendre la guerre au Soudan : acteurs et origines du conflit

Le Soudan est un pays situé entre l’Égypte au Nord, le Tchad à l’Ouest et la mer Rouge à l’Est. Sa population s’élève à 50 millions, en grande majorité de confession musulmane sunnite. Mais les appartenances religieuses et linguistiques sont aussi diverses qu’il existe de tribus au Soudan : on en dénombre plus de 500 au total.

La guerre civile dure depuis 2023, et elle oppose deux forces :

  • l’armée du général al-Burhan, arrivé au pouvoir par un coup d’État en 2021,

  • les Forces de Soutien Rapide (FSR) du général Hemetti.

Abdel Fattah al-Burhan. Le Soudan ne dispose actuellement pas d’un chef d’État unique reconnu internationalement à cause de la guerre civile depuis avril 2023, mais le général Abdel Fattah al-Burhane reste le chef de l’armée soudanaise et le président du Conseil de souveraineté de transition. ©18th Summit of Non-Aligned Movement gets underway in Baкu/ CC
Général Hemetti des FSR. Il s’est auto-proclamé Président du Conseil présidentiel du gouvernement de paix et d'unité, un gouvernement parallèle opposé à celui de Abdel Fattah al-Burhan. ©Russian Government/ CC

Un pays déchiré par un conflit ancien

En réalité, l’instabilité politique au Soudan dure depuis bien plus longtemps. En 1820, le Soudan est colonisé par l’Égypte, puis en 1822 par les Anglais qui imposent un gouvernement militaire. Du point de vue culturel, l’influence égyptienne est plus forte au Nord, et l’influence anglaise plus présente au Sud.

Cette division se retrouve aussi dans les religions pratiquées : le Nord compte davantage de musulmans, tandis que le Sud, majoritairement chrétien, devient indépendant en 2011. À l’époque, les Anglais s’appuient sur les tensions entre tribus pour gouverner : c’est ce qu’on appelle « diviser pour mieux régner ». Selon Roland Marchal, spécialiste des conflits armés en Afrique, “les polarisations sociales et politiques actuelles sont ancrées historiquement” : les premiers gouvernements soudanais ont hérité des méthodes coloniales violentes.

C’est le cas du gouvernement d’Omar el-Béchir, président du Soudan entre 1993 et 2019. Il est aujourd’hui poursuivi par la Cour Pénale Internationale pour crimes de guerre. Sa destitution a été orchestrée conjointement par l’armée soudanaise et par les Forces de Soutien Rapide (FSR) → les deux principales parties au conflit actuel.

Leur alliance dure un temps : deux ans plus tard, alors qu’un régime de transition prend la tête du pays, l’armée et les FSR organisent un coup d’État, le 25 octobre 2021. Il s'accompagne d’une forte répression des Soudanais contestataires.

Dès 2023, les FSR et l’armée ne parviennent plus à tenir leur alliance : l’intégration des FSR dans l’armée était un point de tension, et le général Al-Burhan se voit reprocher d’avoir “des islamistes” dans ses rangs.

La guerre civile éclate d’abord dans la zone du Darfour et à Khartoum, puis s’élargit à l’ensemble du pays. Très vite, les exactions se multiplient dans les deux camps : victimes civiles, tortures, pillages… 

Crimes de guerre et nettoyages ethniques

Le 23 juin dernier, la conseillère spéciale par intérim du secrétaire général de l’ONU a alerté sur le « risque de génocide, de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité » dans le conflit entre l’armée soudanaise et les Forces de soutien rapide (FSR). Ce risque reste « très élevé », notamment en raison d’attaques ciblées contre certains groupes ethniques, en particulier les Zaghawa, les Masalit et les Four, dans les régions du Darfour et du Kordofan. Une alerte que confirment les derniers chiffres : selon le Bureau des droits humains de l’ONU, les FSR ont tué 90 civils dans l’ouest du Soudan en seulement dix jours, entre le 11 et le 20 août 2025. Parmi eux, 16 personnes ont été exécutées sommairement dans le camp de réfugiés d’Abu Shouk. Ces meurtres, à caractère ethnique, visaient majoritairement des membres de la tribu Zaghawa.

Une guerre aux multiples fronts

Certains États sont accusés de prendre parti en soutenant l’un ou l’autre des belligérants. L’Égypte, l’Iran et la Russie collaborent avec l’armée soudanaise. Les FSR sont alliées avec les Émirats arabes unis, et des pays voisins comme le Kenya, l’Ouganda ou le Tchad. Les livraisons d’armes venues de pays tiers alimentent le conflit : l’armée d’al-Burhan fait notamment usage de drones iraniens.

Le conflit qui oppose les FSR à l’armée se superpose à plusieurs conflits parallèles. Dans la région du Darfour à l’Ouest, des affrontements particulièrement meurtriers durent depuis une vingtaine d’années.

Dans les États du Kordofan et du Nil Bleu, l’armée est aussi opposée à des groupes paramilitaires.

Aujourd’hui, les acteurs des différents conflits armés ont pour la plupart choisi leur camp entre les FSR (la principale milice) et l’armée soudanaise. Le pays est globalement divisé entre une zone Ouest, dans laquelle les FSR sont bien implantées, et une zone Est, acquise à l’armée soudanaise. Les troupes du général Hemetti avancent progressivement vers le centre du Soudan, notamment en lançant des assauts meurtriers dans le Kordofan.

Carte de la guerre civile au Soudan (2023 à nos jours). Zone rouge : Contrôlée par l’armée soudanaise. Zone verte : Contrôlée par les Forces de soutien rapide. Dernière mise à jour le 15 juillet 2025. ElijahPepe/ CC


Une crise humanitaire sans précédent

En 2024, la guerre au Soudan a déclenché le plus grand mouvement migratoire dans le monde : près d’un tiers des Soudanais ont été forcés de quitter leur maison. La plupart sont des déplacés internes : ils fuient vers les villages ou les régions voisines. Ceux qui quittent le pays vont principalement dans des États frontaliers comme le Tchad, l’Égypte, ou la Libye. Beaucoup de déplacés soudanais vivent dans des camps de réfugiés et de déplacés. Le Soudan fait aussi face à une crise climatique sévère : les fortes pluies ont noyé les récoltes, fait des morts et provoqué encore plus de déplacements forcés.

Les Soudanais déplacés de force ne vivent pas en sécurité dans les camps. Récemment, les FSR ont attaqué le camp d’Abou Chouk, au Darfour du Nord, faisant plus de 40 victimes civiles. Ce type d’exaction n’est pas isolé : l’armée comme les FSR prennent délibérément les civils pour cibles. À Nyala le 31 août 2025, dans le Darfour du Sud, une clinique a été ciblée par des frappes de drones menées par l’armée, faisant au moins 12 morts.

“12,1 millions de personnes au Soudan — soit un quart de la population — sont exposées à un risque de violences basées sur le genre. C’est une augmentation de 200 % en seulement un an. L’ampleur est vertigineuse. Le monde doit agir pour protéger les femmes et les filles.” ©UNFPA Arab States (Fonds des Nations Unies pour la population)

La famine frappe durement le pays, y compris dans les camps de réfugiés et de déplacés, souvent exposés aux violences armées. L’état de famine a été officiellement déclaré dans le camp de Zamzam, au Darfour-Nord, ainsi que dans plusieurs camps situés près d’El Fasher et au sud de Khartoum.

Dans la région du Darfour du Nord, une épidémie de choléra s’est déclarée. Faute d’alternatives, les civils sont obligés de boire de l’eau contaminée. Depuis juillet 2024, on dénombre 2 741 décès à l’échelle nationale. L’accès aux soins est extrêmement limité : 40 % des hôpitaux sont hors service et 60 % ne fonctionnent que partiellement.

Début 2025, les États-Unis ont annoncé une réduction de leur budget consacré à l’aide humanitaire internationale, aggravant encore la situation sur le terrain. Fin juin, le Programme alimentaire mondial tire la sonnette d’alarme : faute de financements suffisants, il est contraint de diminuer ses distributions au Soudan.

Les femmes sont parmi les premières touchées par cette crise. Selon un rapport de Médecins sans frontières, « les femmes et les jeunes filles soudanaises sont exposées à un risque de violences sexuelles quasi-permanent ».

Aide bloquée, humanitaires pris pour cibles

Roland Marchal alarme notamment sur l’acheminement de l’aide humanitaire. “Les FSR et l’armée restreignent l’accès à l’humanitaire, mais pas de la même façon”. Ainsi, les convois traversant le Darfour peuvent être pillés par les FSR. Et même s'ils parviennent à atteindre la capitale, une bureaucratie infernale empêche les denrées d’être acheminées : selon plusieurs observateurs, le gouvernement chercherait à garder la mainmise sur l’aide humanitaire entrant dans le pays. Quant aux autres milices, elles peuvent aussi empêcher les convois humanitaires de circuler, pour ne pas avantager leurs opposants, au mépris des besoins civils. Le 20 août, l’armée aurait attaqué un convoi de 16 camions du Programme alimentaire mondial (PAM) à Mellit (Darfour Nord), une ville contrôlée par les FSR.

Le silence des médias, l’échec des diplomaties

Malgré l’ampleur du conflit, le Soudan reste largement ignoré par les médias internationaux. Selon le chercheur Roland Marchal, le conflit “n’est tout simplement pas prioritaire” pour les grandes puissances. Ce désintérêt est renforcé par la loi dite du “mort/kilomètre” : plus une tragédie est éloignée géographiquement, moins elle suscite d’attention. Résultat : alors que l’ONU parle de la pire crise humanitaire au monde, le pays s’enfonce dans la violence dans un quasi-silence.

Les initiatives diplomatiques peinent aussi à se concrétiser. Les États-Unis ont récemment tenté d’organiser des pourparlers sur la situation au Soudan. Mais aucun acteur soudanais n’était présent. Seuls quelques États influents dans la région, l’Égypte, les Émirats arabes unis et l’Arabie Saoudite ont participé. Soutenant des camps opposés, ils n’ont pas réussi à trouver un accord.

Si vous voulez vous renseigner, on vous propose plusieurs comptes Instagram qui informent quotidiennement sur les enjeux au Soudan :

@Sudan.updates - @Sudan.solidarity.collective


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