Article de Komune Média
Torre Pacheco : comment un fait divers a déclenché une chasse aux migrants en Espagne
À Torre Pacheco, dans le Sud-Est de l’Espagne, une agression a déclenché une vague de violences xénophobes instrumentalisée par l’extrême droite. Retour sur une mécanique bien rodée.

Depuis le 11 juillet et pendant plus d’une semaine, la commune agricole de Torre Pacheco, dans le sud-est de l’Espagne, a été secouée par des émeutes à caractère raciste. Tout a commencé après l’agression d’un retraité espagnol de 68 ans, Domingo, qui a décrit ses agresseurs comme « nord-africains ».

Rapidement, des groupes d’extrême droite se sont emparés de l’affaire, relayant notamment une vidéo censée représenter l’agression, en réalité tournée en mai 2025 à Almería. Sur les réseaux, notamment sur Telegram, des groupes comme “Deport Them Now” – récemment créé après un sommet politique sur la remigration à Madrid – ont diffusé de fausses informations et même les coordonnées de personnes maghrébines totalement étrangères aux faits, appelant à les « éliminer ».
Un rassemblement pacifiste organisé par la mairie en réaction à l’agression a été infiltré par des groupuscules extrémistes, qui ont scandé des slogans racistes comme « A vuestro país » (« Rentrez chez vous ») ou « Viva Franco » (Vive Franco), appelant à incendier les commerces maghrébins et à chasser les migrants.
Les nuits suivantes, des groupes armés de bâtons ont patrouillé les rues, traquant des personnes perçues comme étrangères. Des agressions ont eu lieu, ainsi que des tentatives d’incendies. Une dizaine de personnes ont été arrêtées, une centaine d’autres identifiées. Selon les autorités, la plupart des émeutiers ne sont pas originaires de Torre Pacheco, et beaucoup ont des antécédents judiciaires.
Du pain béni pour l’extrême-droite
Torre Pacheco se situe dans la région de Murcie, une aire agricole où un tiers de la population travaille dans le secteur. C’est aussi une zone marquée par une forte immigration : les fraises consommées en France sont souvent récoltées par des travailleurs immigrés de cette région. Environ 30 à 40 % des habitants de la commune sont d’origine étrangère, principalement marocaine, souvent installés depuis plus de vingt ans. Mais c’est aussi une région où l’extrême droite réalise près de deux fois plus de voix que la moyenne nationale.
La région est durement touchée par la désinformation. La population s’informe majoritairement via les réseaux sociaux et les groupes privés, sans vérification des sources.
Le parti d’extrême droite Vox, très implanté localement, a rapidement récupéré l’événement. Son responsable régional, José Ángel Antelo, présent lors d’une manifestation, a déclaré : « Nous ne voulons pas de ces gens-là dans nos rues ni dans notre pays. Nous allons tous les expulser : il n’en restera pas un seul. » Pour Vox, cette agression serait un acte de « terrorisme nord-africain ». Une rhétorique qui vise à associer immigration et danger, sans jamais interroger les facteurs sociaux, économiques ou les réalités locales.
Une mécanique qui dépasse l’Espagne
Aujourd’hui, elle alimente les imaginaires d’une violence « importée » de l’extérieur, déconnectée de toute réalité chiffrée ou statistique. Cette stratégie s’appuie sur l’équation analysée par la politologue Catherine Wihtol de Wenden : crise sociale et économique + population immigrée présente = montée du racisme et de la xénophobie.
Mais pourquoi ce sont les personnes perçues comme “étrangères” qui se retrouvent ciblées, surtout en période de crise ?
Quand une société traverse une crise économique ou sociale, les repères collectifs sont ébranlés. Elle a du mal à savoir “qui elle est”. Et pour redéfinir le “nous”, l’identité commune, elle désigne celui qui ne fait pas partie de ce “nous”.
Celui qui est perçu comme “étranger” (et ça dépend des époques et des sociétés), est érigé par certains mouvements et partis politiques comme une “menace” venant de l’intérieur et de l’extérieur.
Ils nourrissent ce récit en s’appuyant sur des mythes comme celui d’une Europe blanche, homogène, pure, qui serait “menacée” par des cultures extérieures.

Pour rendre ce discours crédible, ils s’appuient sur des faits divers — ou des fake news. Et en instrumentalisant les immigrés dans une rhétorique sécuritaire, ils se placent comme le seul rempart à une “menace croissante”. Les faits divers deviennent des outils de propagande.
Un exemple de désinformation par le responsable marketing digital du parti d’extrême droite espagnol Vox ⬇️

Dans la vidéo qu’il partage, on peut y voir un homme âgé se faire agresser. Pablo González Gasca dit qu’il s’agit de Domingo agressé par “des Marocains”, alors qu’il s’agit d’une vidéo tournée en mai 2025 à Almería, d’un autre homme qui n’a rien à voir avec Domingo.
Et cette instrumentalisation n’est pas propre à l’Espagne : en France, le meurtre de Thomas Perotto en 2023 avait été qualifié de « francocide » par Éric Zemmour, et utilisé pour désigner les étrangers comme responsables de la violence. Au Royaume-Uni, l’assassinat de trois fillettes en 2024 a été instrumentalisé par l’extrême droite, déclenchant des émeutes islamophobes alimentées par de fausses informations. Au Portugal, en janvier 2025, un viol a été attribué sans preuve à des hommes marocains, puis à des “immigrés hindous”, dans une campagne de haine relayée par l’extrême droite.
L’Irlande du Nord a également été récemment touchée par cette rhétorique. Dans certaines zones loyalistes, des émeutes anti-migrants ont éclaté après l’inculpation de deux adolescents – présentés par la presse comme s’exprimant en roumain – pour une tentative de viol dans la ville de Ballymena. Quelques semaines plus tard, lors d’un feu de joie traditionnel, des mannequins noirs en taille réelle, vêtus de gilets de sauvetage, ont été installés dans une barque au sommet d’un immense bûcher. Autour, des pancartes affichaient des slogans comme « Stop à l’immigration illégale ».
Un vieux mécanisme toujours à l’œuvre
Cette stratégie politique n’est pas nouvelle. À la fin du XIXe siècle, les Italiens étaient eux aussi désignés comme des criminels « par nature ».
À cette époque en France, l'industrialisation crée un fort besoin de main d'œuvre, que les Italiens du Nord, notamment de la région du Piémont, viennent combler en travaillant dans les mines, les champs, le bâtiment... C’est la “Grande Émigration” italienne, qui s’élève à environ 1 million de personnes.
Mais la fin du XIXème siècle est traversé par une période de crise économique et politique, qui laisse l’impression qu’il “n’y en a pas pour tout le monde” : les étrangers sont vus comme une concurrence déloyale. Les Italiens représentent un bouc-émissaire facile : certains faits divers sont instrumentalisés, et on leur accole des stéréotypes basés sur la criminalité et la violence. C’est par exemple le mythe de “l’Italien au couteau”.
Cette xénophobie culmine en 1893, à Aigues-Mortes : les Italiens sont la cible de véritables chasses à l’homme.

À chaque époque, à chaque crise, une logique récurrente : désigner un bouc émissaire, alimenter les peurs, détourner l’attention des vrais problèmes. La chasse aux migrants n’est pas nouvelle et sert une rhétorique politique vieille de plusieurs décennies : désigner un ennemi commun pour fédérer autour de valeurs nationales, et redéfinir une frontière nette entre le “Nous” et le “Vous” dans des périodes difficiles. C’est précisément ce mécanisme qui s’est mis en place à Torre Pacheco début juillet, une nouvelle occasion pour l’extrême-droite espagnole de renforcer sa présence dans la région en jouant sur la désinformation et sur un sentiment de dépossession.
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