Article de Komune Média
Mort de Jumaa al-Hasan : une enquête préliminaire est ouverte par le Parquet de Dunkerque
✍️ Nedjma Benissad et Jeannette Marié

Le 2 mars 2024, Jumaa al-Hasan, un exilé syrien de 27 ans, est mort noyé dans le canal de l’Aa, entre Calais et Dunkerque. Pris en étau entre la police et l’eau, gazé à bout portant, il a sauté dans le canal et n’est jamais remonté. Malgré les alertes de témoins, les secours n'ont pas déclenché de recherche active. Le 8 juillet, une enquête de Disclose, Index et Liminal a relancé l’affaire. Et le 12 juillet, à la suite de cette enquête et d’une plainte d’Utopia 56, la procureure de la République du tribunal judiciaire de Dunkerque, a indiqué que le parquet avait ouvert une enquête préliminaire pour homicide involontaire et non-assistance à personne en danger. L’Inspection générale de la police nationale (IGPN) a été saisie.

Une mort sous les yeux de la police
Dans la nuit du 2 au 3 mars 2024, Jumaa al-Hasan attendait, avec d'autres personnes exilées, de monter à bord d’un zodiac pour rejoindre l’Angleterre. Le groupe était dissimulé sur les rives boueuses du canal de l’Aa, à Gravelines. Mais l’opération est interrompue par l’arrivée de la police.
Les agents repèrent l’embarcation et braquent leurs lampes sur les exilés. Ils lancent plusieurs salves de gaz lacrymogène. Pris de panique, certaines personnes sautent à l’eau. Jumaa, resté sur la berge, se retrouve coincé entre les policiers et le canal. Lorsqu’il tente de remonter, de nouveaux tirs de gaz le visent. Il finit par plonger. Il ne ressortira pas vivant.

Des alertes ignorées
Des témoins alertent la police. Mais les agents poursuivent le bateau au lieu de déclencher une opération de secours. Une heure plus tard, Utopia 56 (une association qui apporte une aide d’urgence aux personnes exilées à la frontière franco-britannique) est alertée par les passagers du zodiac. L'association transmet aussitôt l'information aux pompiers, à la police et au SAMU. Les secours affirment avoir récupéré tout le monde, en estimant que les drones et caméras thermiques auraient repéré un corps sans vie.
Mais plusieurs témoins insistent : Jumaa s’est noyé sous leurs yeux. Son corps est retrouvé seize jours plus tard, à 500 mètres du lieu du drame.
Une plainte, une enquête, une famille en quête de vérité
Le 8 juillet 2025, les médias publient une enquête conjointe. Grâce à une reconstitution 3D des faits, ils confirment le récit des témoins et mettent en lumière les manquements dans l’intervention policière.
Sur cette base, l’association Utopia 56 dépose plainte contre X pour homicide involontaire et omission de porter secours. Et quelques jours plus tard, une enquête préliminaire est officiellement ouverte par le parquet de Dunkerque pour ces deux chefs d’accusation.
Depuis son décès, l’oncle de Jumaa, réfugié au Royaume-Uni, mène un combat pour faire reconnaître la responsabilité de l’intervention policière et défendre la mémoire de son neveu.

Un schéma répété : violences, impunité et déni
Ce drame, souligne la journaliste Maïa Courtois qui a co-signé l’enquête, illustre un schéma récurrent : les alertes ne sont pas prises au sérieux, les secours minimaux, et les responsabilités systématiquement rejetées sur les passeurs. Jamais la police n’est mise en cause.
Dans le cas de Jumaa, à l’heure où l’enquête conjointe entre Disclose, Index et Liminal sortait, aucun agent n’avait été auditionné. Mais avec l’ouverture d’une enquête préliminaire et la saisine de l’IGPN, des auditions de membres des forces de l’ordre devraient enfin avoir lieu.
En 2024, au moins 89 personnes ont perdu la vie en tentant de rejoindre l’Angleterre par la Manche. Pour éviter les plages trop surveillées, les exilés empruntent désormais régulièrement les voies fluviales, comme le canal de l’Aa. Mais ces routes sont encore plus dangereuses.
Coopération franco-britannique : un coût humain
Depuis 2018, le Royaume-Uni s’est engagé à verser près de 760 millions d’euros à la France d’ici 2026 pour renforcer “la surveillance de la frontière”, et donc empêcher les traversées.
L’objectif : plus de policiers, plus de matériel. Mais cette politique ne freine pas les départs, elle les rend plus risqués.
Le 4 juillet 2025, une vidéo de la BBC montre des policiers français éventrant un bateau en mer alors qu’une trentaine de personnes, dont des femmes et des enfants, sont à bord. L’intervention viole le droit international, mais est saluée par Londres et défendue par des responsables politiques français.
Un parcours brisé
Jumaa avait fui la Syrie en 2015 pour échapper à la guerre. Il avait travaillé au Liban et en Algérie, puis traversé la Méditerranée. Il espérait rejoindre son oncle au Royaume-Uni. Mais son parcours s’est arrêté en France.
👉 Lire l’enquête de Disclose : ici
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