Article de Komune Média
L’OID, ou l’ascension discrète d’un influenceur de la politique migratoire (2/3)
Après un premier article sur la légitimité scientifique de l’OID, nous revenons sur sa trajectoire : de la conquête d’un public idéologiquement marqué à sa reconnaissance progressive par le pouvoir.

L’Observatoire de l’immigration et de la démographie (OID) est un think tank qui publie de nombreux rapports sur l’immigration en France. Officiellement, il n’est rattaché à aucun parti politique. Mais peut-on vraiment le considérer comme apolitique ?
Dès ses débuts, l’OID a ciblé une audience très marquée idéologiquement, en interpellant massivement sur X (ex-Twitter) des comptes proches de la droite et de l’extrême droite. Quatre ans plus tard, ce think tank se voit régulièrement invité par des responsables politiques, jusqu’à être consulté dans l’élaboration de politiques migratoires. Un parcours éclair, qui interroge sur la nature de son influence et la portée de ses travaux.
Une stratégie assumée pour séduire la droite radicale
Si à ses débuts, l’Observatoire de l’immigration et de la démographie publie assez peu de rapports, il est en revanche très actif sur X pour médiatiser ses “analyses”. Il utilise des données démographiques présentées hors contexte pour suggérer une transformation radicale du territoire, ce qui alimente ou appuie indirectement l’idée d’un "grand remplacement" — en laissant à l’audience le soin de faire le lien.

Entre le 12 et le 16 mai 2021, l’OID va directement interpeller près d’une quarantaine de comptes de divers statuts :
des politiques d’extrême droite comme Hélène Laporte (eurodéputée RN), Laurent Jacobelli (porte-parole du RN) et Julie Lechanteux (eurodéputée RN),
d’autres personnalités publiques d’extrême droite et droite, proche du monde médiatique, telle que Éric Zemmour, Tancrède de Chanterac (community manager pour Valeurs Actuelles) et Alexandre Devecchio (rédacteur en chef du Figaro) ainsi que Bertrand Soubelet (général de Gendarmerie).

Certains médias sont également interpellés : BVoltaire, TVliberté (deux médias d’extrême droite) ainsi que la RTBF.

Réponse de l’OID et auto-promotion de ses analyses sous un post X du média d’extrême droite BVoltaire. On retrouve également des comptes qui ne sont pas des personnalités publiques qui ont des critères divers : 4 comptes fans d’Éric Zemmour, plusieurs comptes qui ont partagé un article de Fdesouche (média nationaliste d’extrême droite) et d’autres comptes qui critiquent la gauche ou l’immigration.
A travers X, l’OID organise activement son auto-promotion et de manière ciblée : il cherche à interpeller massivement (de “simples” individus jusqu’aux médias en passant par des personnalités publiques) selon une caractéristique commune : une adhésion affichée à des idées de droite radicale. La stratégie de l’OID finit par fonctionner et ils obtiennent la publication de leurs “analyses” dans le journal Causeur le 24 août 2021.

Dès le 25 août, le lendemain de la publication de l’article, les analyses de l’OID sont relayées par la droite et l'extrême droite. D’abord par Marine Le Pen (RN) et Stéphane Ravier (à l’époque RN) puis quelques jours plus tard par Julien Aubert (LR). Ce relais médiatique semble avoir renforcé sa visibilité auprès de figures politiques, notamment à droite et à l’extrême droite.
Mais les liens entre le monde politique et l’OID ne s’arrêtent pas là. L’OID va progressivement faire sa place en tant “qu’expert” auprès de certains membres du gouvernement
L’OID entre dans les cercles du pouvoir
Dès ses débuts, l’Observatoire de l’immigration et de la démographie est invité pour sa parole d’“expert” par des membres du gouvernement. Le 19 octobre 2023, l'Institut des hautes études du ministère de l'Intérieur (IHEMI) organise une conférence intitulée “La France de 2025” à laquelle l’OID est invité par Gérald Darmanin, alors Ministre de l'Intérieur.
En mars 2024, c’est Christelle D’intorni (députée LR), qui accueillait l’OID dans son bureau à l’Assemblée nationale pour une réunion de travail.

L’OID sera également convié par Jean-Michel Blanquer pour intervenir sur le thème de la République Laïque dans le cadre de l’université d’été de son think tank, le Laboratoire de la République, qui se déroulait du 29 au 31 août 2024.
Le 24 septembre 2024, Nicolas Pouvreau-Monti et Maxime Aymar Hemery, les deux fondateurs de l’OID, sont invités au Parlement européen par Fabrice Leggeri (député RN et ancien directeur de Frontex, l’Agence européenne de garde-frontières et de garde-côtes) pour une intervention intitulée “Tendances et défis de l’immigration en Europe”.
Enfin, à travers leur organisation internationale INIR et avec le député LR Éric Pauget, l’OID a organisé un colloque sur l’évaluation budgétaire et économique de l’immigration qui s’est tenue à l’Assemblée nationale et au Sénat les 20 et 21 novembre 2024. (On vous parlera du réseau INIR dans un prochain article).

L’OID, un acteur désormais écouté par l’exécutif
L’Observatoire de l’immigration et de la démographie est très apprécié de Bruno Retailleau (LR). L’actuel ministre de l’intérieur a déclaré travailler en concertation avec eux : « Ils font un travail sérieux. Nous avons beaucoup discuté avec eux des politiques familiales et du coût de l'immigration. Ils nous prodiguent des chiffres incontestables et des analyses rares dans le débat public [...] Leur approche dépassionnée, raisonnée de la question est exactement ce dont nous avons besoin pour refroidir le débat ».
Le soutien de Bruno Retailleau, connu pour ses prises de position dures sur l’immigration, confirme la proximité de vues entre le ministre et l’OID.
L’OID n’est pas seulement reconnu par une partie de l’échiquier politique : il est sollicité. Il prend part dans la construction des politiques publiques de demain. Les rapports de l’OID font l’objet de critiques de la part de plusieurs chercheurs, qui pointent des biais méthodologiques ou une lecture orientée des données. Dans ce contexte, certains observateurs s’interrogent sur le rôle que pourrait jouer l’OID dans la construction de politiques migratoires, en tant que caution experte sollicitée par des responsables politiques.
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