Article de Komune Média
L’Observatoire de l'immigration et de la démographie, un institut scientifique comme les autres ? (1/3)
L’Observatoire de l’immigration et de la démographie (OID) se présente comme un acteur scientifique du débat. Pourtant, ses méthodes, ses membres et ses positions soulèvent des questions.

Salut, moi c’est Nedjma !
Étudiante en sciences sociales, je m’intéresse particulièrement à la sociologie politique. Dans cette série d’articles, je vous propose d’examiner de plus près l’Observatoire de l’immigration et de la démographie (OID), et de comprendre pourquoi il est essentiel de garder un regard critique sur ce type d’organisation se réclamant de la recherche.
De plus en plus présent dans la presse et dans les médias, vous avez peut-être déjà entendu parler de l’Observatoire de l’immigration et de la démographie (OID). Depuis le début de l’année, ils ont par exemple fait parler d’eux avec le rapport “L’asile, une voie d’immigration hors de contrôle. 580 millions de bénéficiaires potentiels en France”.
Pendant le nouvel an lunaire, l’OID était sur le plateau de Cnews pour évoquer l’idée, controversée, d’une “minorité modèle” asiatique (un article sur le mythe de la “minorité modèle” expliqué par Linh-Lan Dao sortira prochainement, vous pouvez visionner notre vidéo sur le sujet sur notre Instagram juste ici).

Créé en 2020, l’OID est devenu pour certains “la” référence des questions migratoires. Officiellement, c’est un laboratoire d'idées qui entend apporter une “vision rationnelle et dépassionnée” de l’immigration en France, fondée sur “la rigueur scientifique et l’indépendance politique”. En quelques années, l’OID a publié plus d’une trentaine de rapports sur l’immigration en France. Mais sur quels fondements scientifiques l’OID s'appuie-t-il ?

Qui se cache derrière l’OID ?
Nicolas Pouvreau-Monti est le directeur général et le principal représentant de l’Observatoire de l’immigration et de la démographie dans les médias. Cinq autres membres permanents sont au “conseil scientifique” de l’OID.
Ils ont majoritairement eu une carrière de diplomates (pas de scientifiques) : Pierre Brochand et Xavier Driencourt ont tous les deux été ambassadeurs, en plus d’avoir été directeur général à la DGSE pour le premier et conseiller du ministère des affaires étrangères pour le second. Michel Aubouin était directeur d’administration centrale. Le profil de Thibault de Montbrial est un peu différent, c’est un avocat et un lieutenant-colonel dans la réserve opérationnelle de la gendarmerie. Moins actif dans l’OID, il possède son propre laboratoire d’idées intitulé le Centre de Réflexion sur la Sécurité Intérieure (CRSI) qui produit des rapports en faveur d’un renforcement de l’autorité, de la surveillance, etc.
Seul Gérard-François Dumont possède effectivement le statut de scientifique : c’est un professeur émérite de géographie à la Sorbonne. Gérard-François Dumont est notamment connu pour être cité par des personnalités et journaux d’extrême-droite.
Plusieurs des membres ont l’occasion de défendre leur vision du monde à travers des essais : “Osons l’autorité” pour Thibault de Montbrial, “Le Défi d’être français” pour Michel Aubouin et “Les racines de l’identité européenne” pour Gérard-François Dumont. Par ailleurs, Xavier Driencourt et Thibault de Montbrial sont des membres du comité stratégique de Frontières (anciennement le Livre Noir, un média d’extrême-droite).


Certains des membres ont une proximité plus ou moins assumée avec le monde politique, Thibault de Montbrial s’est présenté aux législatives sous la bannière des Républicains, Xavier Driencourt a pris des positions convergentes avec celles du RN, Pierre Brochand avec celles d’Éric Zemmour. (Mais nous reviendrons sur les liens entre l’OID et le monde politique dans une prochaine partie !)

En plus de ces six membres, il arrive que certains rapports de l’OID soient publiés par d’autres intervenants (Paul Zurkinden, Martin Tronquit, Pierre Danon), qui ne sont pas non plus des universitaires mais plutôt issus de l'entrepreneuriat et du conseil.
Depuis l’automne 2023, l’OID est financé par le projet Périclès – acronyme de Patriotes, Enracinés, Résistants, Identitaires, Chrétiens, Libéraux, Européens, Souverainistes - piloté par Pierre-Edouard Stérin (ce sujet aussi fera l’objet d’un article à part entière !)
Bien que l’OID revendique les codes des instituts de recherche, ses productions s’appuient peu sur des chercheurs issus du monde académique.
Que fait l’OID ?
Les membres de l’Observatoire de l’immigration et de la démographie ne réalisent pas d’enquêtes. Ils utilisent des données qui sont principalement issues de l’INSEE, de l’Office Français de l’Immigration (OFII) et du Ministère de l’Intérieur. Le contenu de l’OID doit être analysé à deux niveaux : au niveau des chiffres et au niveau de l'interprétation des chiffres.
L’OID s’inscrit dans ce qu’on pourrait appeler la “bataille des chiffres”. Par exemple lorsque l’OID considère les enfants d’un ou de deux parents étrangers comme étrangers, une catégorisation inhabituelle, qui peut être interprétée comme sous-entendant que les enfants d’étrangers nés en France ne sont pas Français. L’OID va régulièrement chercher à évaluer le coût de l’immigration (75 milliards d’euros en 2023, 3,4% du PIB en 2024), chiffres qui lui sont également contestés sur son mode de calcul.
Mais ce sont surtout les interprétations faites de certains chiffres qui doivent être prises avec du recul. Dans un rapport qui dénonce la proportion des immigrés extra-européens bénéficiaires de logements sociaux, Michel Aubouin explique cette proportion par un “refus de s’ancrer” ou encore par la volonté de rester en communauté. Ici, Michel Aubouin avance une explication d’ordre psychologique ou culturel, sans l’appuyer sur des données sociologiques ou économiques précises. Ses propos donnent une apparence de scientificité à une lecture contestée, qui fait abstraction des contraintes matérielles bien documentées dans l’accès au logement.

Quel est le but ?
L’Observatoire de l’immigration et de la démographie accompagne ses rapports avec des recommandations qui donnent à voir son positionnement politique. Il adopte une posture générale en faveur d’une restriction de l’immigration qui se décline de plusieurs manières : une politique d’immigration choisie selon les pays et les diplômes, une remise en cause des lois européennes sur la libre circulation des personnes, une politique de remigration plus stricte (renvois plus systématiques des étrangers délinquants, renvois des étrangers après une période trop longue d’inactivité…), une baisse des aides pour les étrangers (notamment l’AME mais également restreindre ou supprimer les subventions de l’État pour les associations d’aide aux migrants) ainsi qu’un renforcement de la police aux frontières.
L’OID comme outil de légitimation pour servir des politiques publiques
L’Observatoire de l’immigration et de la démographie va produire beaucoup de rapports qui ont pour but de dénoncer le coût de l’immigration pour la France, le lien entre immigration et délinquance… Parmi les immigrés, certaines origines sont plus pointées du doigt que d’autres : l’Afrique sahélienne, l’Afrique du nord (l’Algérie en particulier) ou encore une partie du Moyen-Orient et de l’Asie centrale (l’Afghanistan notamment).
Malgré des références à la rigueur scientifique, les rapports de l’OID traduisent une vision du monde hiérarchisée et excluante, qui a été critiquée par plusieurs chercheurs pour ses biais méthodologiques et son interprétation sélective des données. L’exemple de l’OID montre pourquoi il est essentiel de rester vigilant face aux organisations qui se présentent comme scientifiques — qu’il s’agisse d’« observatoires » ou d’« instituts » : il faut regarder qui les compose, comment elles produisent leurs analyses, quels angles elles choisissent… et à quelles idéologies elles sont liées.
Comme nous l’avons montré dans notre article paru il y a deux semaines “Dessiner le monde, imposer sa vision : le Cachemire sur la ligne de front”, l’apparence de neutralité des cartes ou les productions scientifiques doivent être décryptées, contextualisées et critiquées. Il est d’autant plus crucial d’adopter un regard critique sur des organisations comme l’OID, car elles gagnent en légitimité auprès des pouvoirs publics, qui s’appuient sur leurs travaux pour justifier des politiques discriminantes.
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