Article de Komune Média

Arrêtée au Caire : le récit d’une médecin française partie marcher pour Gaza

Anne, chirurgienne française, venait participer à la Global March to Gaza pour dénoncer le blocus humanitaire. Arrêtée dès son arrivée au Caire, elle raconte.

Le 11 juin dernier, Anne, 56 ans, chirurgienne pédiatrique depuis plus de 25 ans, débarque seule à l’aéroport du Caire. Son objectif : rejoindre la Global March to Gaza, une mobilisation internationale visant à alerter sur le blocus imposé à Gaza et demander l’ouverture d’un corridor humanitaire.

Quelques heures plus tard, elle est arrêtée, comme des milliers d’autres marcheurs, interrogée puis détenue 16 heures dans un centre de rétention de l’aéroport. Elle raconte.

Anne, quelques jours après son retour en France.

“Je suis partie en Égypte pour la cause, pas pour moi.” D’emblée, Anne tient à recadrer le récit. Son arrestation, explique-t-elle, ne doit pas occulter ce pour quoi elle a fait le voyage : la situation humanitaire à Gaza. Elle évoque un blocus renforcé depuis mars 2024 : très peu d’aide humanitaire, de nourriture, ou de médicaments parviennent à franchir la frontière. “On parle d'amputation sans anesthésie générale puisqu'il n'y a plus de médicaments pour endormir. Pas d'antalgiques, pas d'antibiotiques. Il y a un blocus aussi sur l'électricité, sur l'eau potable. Donc c'est une catastrophe, une catastrophe humaine.”

Médecin, citoyenne et mère, Anne dit ne plus pouvoir “regarder sans rien faire”. La Global March to Gaza offrait à ses yeux une possibilité d’agir collectivement.

Affiche de la marche.

À partir du 15 juin, les marcheurs prévoyaient de partir d'Arish, en Égypte et d’aller jusqu'au poste frontière de Rafah. Ils devaient établir un camp de protestation du côté égyptien de la frontière, avec pour objectifs de briser pacifiquement le blocus israélien de Gaza.

Mais des dizaines de militants, comme Anne, ont été arrêtés par les autorités égyptiennes au Caire avant qu’ils ne puissent quitter la ville. D’autres ont réussi à rejoindre Ismailia, à 120 km du Caire, mais ils ont finalement été en grande partie arrêtés.

©FranceInfo

Anne précise que cette marche était pacifique. “Nous avions tous signé une charte disant que si nous n'avions pas les autorisations des autorités égyptiennes pour faire la marche jusqu'à Rafah, nous ne la ferions pas.”

Cette mobilisation représentait une occasion pour les autorités égyptiennes d’encadrer l’ouverture d’un corridor humanitaire avec les marcheurs. “On se doutait qu'il y avait une complicité, mais nous espérions quand même l'aide de l'Égypte pour nous encadrer. Et c'est nous qui allions protester pour que ce blocus cesse.”

Une arrestation sans explication

Munie d’un visa touristique, et d’une réservation d’hôtel pour dix jours, Anne ne s’attendait pas à être arrêtée. Après avoir passé les contrôles de police sans encombre, retiré de l’argent et acheté une carte SIM, elle est interpellée au moment de sortir de l’aéroport, au prétexte d’une fouille de ses bagages.

“J'avais quand même emmené des huiles essentielles, une trentaine de pansements, du sérum physiologique, quelques gants… des choses qui, en tant que médecin, pouvaient me permettre de faire quelque chose si des personnes autour de moi en avaient besoin. Et mon idée, c'était, si on ne peut pas aller à Rafah, de pouvoir les laisser à des associations humanitaires, au Caire, pour faire une donation.”

Elle est interrogée deux fois, son téléphone et son passeport confisqués. Aucun motif officiel ne lui est donné. Elle se retrouve enfermée avec d’autres marcheurs arrêtés avant elle,  parfois directement dans leurs hôtels. 

Téléphones confisqués appartenant à des personnes arrêtées au Caire.
Passeports confisqués appartenant aux personnes arrêtées au Caire.

16 heures en rétention

Après quatre heures passées debout dans un couloir, Anne est transférée dans une salle de rétention de l’aéroport. Ils sont environ 80 personnes, de toutes nationalités. “Il y avait même des personnes âgées. Il y avait notamment deux dames suisses… Elles avaient au moins 75 ans, toutes motivées. Les gens étaient calmes, on parlait calmement, mais on était déterminés, vraiment très déterminés.”

Les conditions sont sommaires : lits métalliques usés, chaleur, aucune eau à disposition sauf contre paiement. Anne choisit de rester assise sur sa valise. L’ambassade française ne réagit pas. “Jusqu'à notre expulsion, nous n'avons pas eu de contact avec l'ambassade française. Je sais qu'ils étaient avertis”. 

Photo prise dans une des salles de rétention de l’aéroport du Caire.

L’armée intervient avec violence lorsque de jeunes Espagnols demandent à prévenir leur ambassade. Anne et plusieurs autres détenus réclament également un avocat. “L'armée est venue avec des matraques pour vraiment frapper les jeunes… On (l’armée) les a traînés, arrachés.” 

Au bout de quelques heures, il leur est proposé de payer 80 euros pour être expulsés. La plupart, dont Anne refuse. Un à un, les noms sont appelés, sans information sur les suites.

« Ce n’est pas cela qui va nous arrêter »

Ce que retient Anne de cette expérience ? Une certitude renforcée. Elle part chercher son keffieh qu’elle avait oublié de mettre. 

“Ce qu’on a vécu, c’est peu, comparé à ce que vivent les Palestiniens. Mais cela nous renforce. Nous continuerons à témoigner, pacifiquement, jusqu’à ce que cela cesse. […] Si on y est allé, c'est pour Gaza, mais aussi tous les Palestiniens. Ce qu'ils vivent tous les jours depuis 70 ans et puis, ce qu'ils vivent là comme horreur depuis plus d’un an et demi. C'est très important de ne pas les oublier, de continuer. […] Je pense que tout ce qu'on a vécu là-bas, c'est vrai qu'on a été choqués, on n'a pas l'habitude. Mais ça nous renforce. Et en tout cas, ce n'est pas ça qui va nous arrêter.”

Elle conclut notre échange avec une pensée pour les mères de Gaza. “Moi, en tant que maman, je pense... à toutes ces mamans qui ont leurs enfants qui sont assassinées. Parce que les médecins qui reviennent, ils parlent, ils témoignent. Ce sont des bébés qui ont des balles dans la tête, derrière la nuque, des bébés, des enfants… On ne peut plus tolérer ça.”

La caravane Soumoud (“résistance”, en arabe) qui regroupait plusieurs délégations en partance de Tunisie, d'Algérie, du Maroc et de Mauritanie, s’est retrouvée bloquée dans l’Est de la Libye. Tous les membres ont été libérés après plusieurs jours de blocage. Le convoi est rentré en Tunisie jeudi 19 dernier. Les organisateurs ont dit ne pas s’arrêter là.

Si la Global March to Gaza n’a pas pu atteindre ses objectifs, elle a permis d’unir des milliers de marcheurs et encore plus de soutiens partout dans le monde.

“C'est une action pour la Palestine pour que la Palestine soit libre. Parce que chaque être humain a le droit d'être libre sur cette terre.”


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