Article de Komune Média
La sensualité comme résistance : se réapproprier le corps face au regard colonial (2/2)
✍️ Ana Paula Stauffer, stagiaire journaliste à Komune.
Les polémiques autour des paroles de rap se multiplient sur les réseaux sociaux, comme récemment avec Anyme au GP Explorer, qui déclarait : « Le champagne c’est toute l’année, les Latinas c’est toute la vie », ou encore Booba, qui disait déjà il y a quinze ans : « J’fais rien, j’m’en bats les couilles, une Colombienne fait ma vaisselle ».
Pourtant, on peut se demander pourquoi les clips de reggaeton, où la sensualité est pleinement assumée, ne suscitent pas le même rejet. Comment expliquer que, dans les cultures latino-américaines, des danses comme le perreo soient perçues comme une expression culturelle, alors qu’en France, des paroles ou attitudes similaires dans le rap déclenchent la polémique ? Est-ce vraiment la même chose ?
Est-ce que la sexualisation en soi est un problème ?
La culture latino-américaine a effectivement un rapport différent au corps comparé à la culture européenne. On est plus tactiles, plus expressifs physiquement, plus ouverts sur certains sujets et la façon dont on danse peut être lue comme sensuelle.
Le problème, ce n’est pas d’être sensuelles ou d’exprimer notre sexualité, mais de savoir qui se sent autorisé à nous sexualiser, dans quel contexte, et ce que cela signifie aujourd’hui comme hier.
Entre nous, les Latino-Américains, quand on danse ensemble, quand on plaisante, c’est dans un contexte culturel qu’on partage. On connaît les codes, on comprend les limites, qui sont différentes de celles qu’on trouve en Europe. Il y a une réciprocité, une compréhension mutuelle.
Mais quand c’est quelqu’un qui ne connaît rien de notre culture à part ce qu’il a vu dans des films ou des clips, et qui pense qu’il peut me parler d’une certaine façon juste parce que je suis Brésilienne, il ne s’agit plus d’appréciation culturelle. Il s’agit de la reproduction de stéréotypes qui ont des racines coloniales (on l’a vu dans l’article de la semaine dernière) ⬇️
Et je me pose souvent cette question : qu’est-ce qui est lu comme sensuel pour nous, et qu’est-ce qui est lu comme sensuel pour quelqu’un qui nous regarde de l’extérieur ? Parce que je pense qu’il y a un décalage.
La danse par exemple, c’est une forme d’expression, de liberté, de connexion avec notre culture et notre histoire. Ce n’est pas une invitation ou un spectacle pour les autres, mais parfois ça peut être lu comme une confirmation du stéréotype, comme un signal, comme une promesse de quelque chose.
Et ça affecte la façon dont on se voit nous-mêmes. Parce qu’il y a cette tension permanente entre comment je me perçois et comment je suis perçue. Entre mon expression culturelle authentique et comment cette expression est interprétée à travers un regard qui a des siècles d’histoire coloniale derrière lui.
Cette façon d’être au monde c’est important pour nous, mais ce n’est pas une invitation. C’est notre manière de créer des liens, de vivre ensemble. Et comprendre cette différence et quelles sont les limites, c’est fondamental.
Réappropriation et résistance
Mais il y a aussi des histoires de réappropriation. Des femmes qui prennent ces stéréotypes et les retournent. Je pense aux funkeiras brésiliennes, par exemple. Le funk, au Brésil, c’est un genre musical qui a longtemps été méprisé, considéré comme vulgaire, comme trop sexuel. Et les femmes qui faisaient du funk étaient souvent jugées, insultées, réduites à leur image.
Mais des artistes comme Anitta, Ludmilla, ou d’autres MC comme Carol, ont pris ce discours et l’ont transformé. Elles assument leur sexualité, mais avec leurs propres termes. Elles parlent de plaisir féminin, d’autonomie, de pouvoir. Dans leurs chansons, elles ne sont pas des objets passifs, elles sont des sujets actifs qui choisissent, qui désirent, qui commandent.
C’est très différent d’être sexualisée par quelqu’un d’autre VS choisir soi-même comment exprimer sa sexualité. L’une enlève le pouvoir, l’autre le reprend.
Le féminisme noir latino-américain a aussi beaucoup travaillé sur ces questions. L’anthropologue et militante brésilienne Lélia Gonzalez, par exemple, a été l’une des premières à analyser comment les femmes noires et métisses au Brésil portent dans leur corps l’héritage de la colonisation et de l’esclavage, et comment la résistance passe aussi par la réappropriation de ce corps, de cette sensualité, de cette façon d’être au monde.

Gonzalez a montré comment la figure de la « mulata » (terme raciste désignant les femmes métisses, dérivé de « mule ») au Brésil est hypersexualisée pendant le carnaval, mais invisible le reste de l’année. Elle a dénoncé cette double violence : d’un côté, la femme noire est réduite à un objet sexuel exotique et festif ; de l’autre, elle est reléguée aux positions les plus précaires de la société, comme employée domestique. Pour elle, la résistance passait par la réappropriation de cette histoire, par la reconnaissance de la violence mais aussi par la célébration de la force et de la beauté des femmes noires et métisses. Elle insistait sur le fait que ce corps, cette sensualité, cette façon d’être au monde appartiennent aux femmes noires et métisses, et non au regard colonial.
La chaleur, liée à la température des tropiques, c’est ce qui illumine notre culture latino-américaine. Celle du climat, celle de nos relations humaines, celle de notre façon d’occuper l’espace. On est tactiles. On est expressifs. On a une proximité corporelle et émotionnelle qui peut surprendre ici en Europe. Et je ne veux pas perdre ça juste pour éviter d’être mal interprétée.
Mais il faut être clair : notre chaleur humaine n’est pas un consentement ni une permission pour les autres de nous réduire à des objets sexuels ou à des stéréotypes. Notre façon d’être au monde n’est pas une invitation à nous manquer de respect.
Quand Anyme023 chante “les latinas c’est toute la nuit”, ou Booba “« J’fais rien, j’m’en bats les couilles, une Colombienne fait ma vaisselle”, ils ne célèbrent pas notre culture. Il perpétue un imaginaire qui vient de la colonisation, qui nous déshumanise, qui fait de nous des consommables, qui nie notre complexité et notre droit d’exister sans être constamment sexualisées.
Cet article vous a plu ? Komune a besoin de vous pour continuer !
On veut vous emmener sur le terrain, là où les débats prennent vie, mais que l’on connaît mal : un centre d’accueil pour demandeurs d’asile, un navire de sauvetage en Méditerranée, etc.
On veut aussi mettre en lumière des initiatives solidaires qui marchent, face aux discours alarmistes sur l’immigration. Bref, des récits qui rassemblent.
Mais pour ça, il nous manque encore 1 500 €/mois pour produire 1 reportage par mois🎯☕️ Si chacun d’entre vous donne 2 € par mois (le prix d’un café), on pourra vous emmener sur le terrain.
💛 Aidez-nous à faire exister ces histoires !


