Article de Komune Média
À qui profite la guerre contre le narcotrafic au Brésil ?
Au Brésil, la « guerre contre le narcotrafic » fait surtout des morts dans les favelas. Derrière l’efficacité affichée, une politique qui hiérarchise les vies et légitime la violence d’État.

Avertissement: cet article aborde des thèmes de racisme et de violence.

Le 28 octobre, une opération baptisée « contention » a eu lieu dans les complexes de Penha et Alemão, à Rio de Janeiro. Celle-ci avait pour objectif de :
contenir l’expansion du Comando Vermelho (la plus grande mafia de Rio de Janeiro, présente dans 26 des 27 États brésiliens),
d’exécuter 180 mandats de perquisition et 100 mandats d’arrêt.
La mobilisation d’environ 2 500 policiers en a fait la plus grande opération de ces 15 dernières années dans l’État de Rio de Janeiro. Et le nombre record de morts, 121 personnes tuées, l’a rendue la plus meurtrière jamais réalisée au Brésil.
Plusieurs corps ont été retrouvés décapités, avec des traces de torture, les mains attachées, des tirs de fusil en plein visage, rendant l’identification de ces personnes impossible. Sans compter les habitants des quartiers voisins touchés par des balles perdues. Une véritable guerre civile entre l’État et les mafias. La situation a choqué et fait la une internationale, mais pour la population brésilienne, notamment de Rio de Janeiro, ce n’est pas nouveau. La banalisation d’une telle démonstration de violence n’est pas un hasard, elle répond à des politiques, des objectifs et des ordres.
“L’opération a bien marché”, mais pour qui ?

L’Université Fédérale Fluminense a recensé environ 18 000 interventions policières dans les favelas de Rio entre 2007 et 2022. Parmi elles, près de 600 se sont terminées en massacres, certains qualifiés de « méga-massacres » (plus de huit morts).
Le taux d’efficacité de ces interventions ? Inférieur à 2 %. Les opérations les mieux évaluées ont été celles qui n’ont fait aucun mort ni blessé, mais qui ont abouti à des arrestations et à des saisies, et dont la motivation reposait sur l’exécution de mandats judiciaires ou sur la réponse à des demandes urgentes de la population.
Ces chiffres révèlent la persistance, depuis quarante ans, d’une une politique fondée davantage sur la mise en scène que sur la résolution concrète des problèmes. La réalité des favelas ne s’améliore pas, le crime n’est pas éradiqué et continue d’imposer son pouvoir au quotidien sur la vie des habitants.

Lors de ces opérations, lorsque des armes sont confisquées et que des personnes sont appréhendées, d’autres armes vont être achetées, et d’autres jeunes hommes, majoritairement noirs et originaires des favelas, vont être directement recrutés, dans l’espoir d’améliorer leur vie.
Pourtant, le gouverneur de Rio de Janeiro et responsable de cette opération, Cláudio Castro, ne partage pas cette analyse. Un jour après la tuerie, il a déclaré que l’intervention avait été “un succès”, “un dur coup porté à la criminalité” et que “les seules victimes avaient été les policiers”. Selon lui, les armes saisies, les arrestations et l’interruption de certains trafics suffiraient pour justifier ce résultat.
Mais son discours simplifie tout et oublie que les véritables chefs des organisations criminelles et les sources de financement du narcotrafic ne se trouvent pas dans les favelas. Ils viennent, en grande partie, de la zone sud, les quartiers favorisés. Pour des raisons médiatiques et politiques, ce type d’opération n’est jamais mené dans ces quartiers riches, car la réaction de l’opinion publique serait différente.
Mais si l’État menait le même type d’opérations dans ces quartiers aisés, en intervenant sans mandat, en tirant sans sommation, en contournant les procédures pénales, les conséquences seraient toutes autres. Les répercussions juridiques seraient immédiates, les responsables policiers et politiques seraient mis en cause, et les médias dénonceraient un scandale d’État. Autrement dit, la tolérance envers la violence policière dépend du lieu où elle s’exerce et des corps sur lesquels elle s’abat.
Ces interventions récurrentes dans les favelas touchent surtout le bas de l’échelle de ces réseaux de narcotrafic; ce sont des jeunes facilement remplacés. Ces interventions n’atteignent jamais les chefs de mafias et les mécanismes financiers qui les maintiennent. Il n’existe aucune politique publique offrant de vraies alternatives pour que le crime cesse d’être une “option” face aux inégalités dans les favelas. Seulement un spectacle médiatique qui tente de rassurer une population fatiguée de vivre dans la violence permanente.
Et ça marche. Un sondage réalisé par AtlasIntel trois jours après l’opération montre que 55 % des Brésiliens soutiennent l’opération et qu’à Rio de Janeiro, la proportion était encore plus élevée : 62 % ont déclaré l’approuver. De plus, un autre sondage de Quaest révèle que la popularité du gouverneur Castro a grimpé de 10 points de pourcentage entre août et fin octobre, juste après l’opération.
Pendant que ce faux sentiment de sécurité se construit, le gouverneur, qui prétend combattre le trafic de drogue et le crime organisé, entretient des contacts et pose sur plusieurs photos avec l’un des plus gros fournisseurs d’armes du Comando Vermelho, l’organisation qu’il était censé démanteler.

Alors, comment vraiment combattre le narcotrafic ?
Aujourd’hui, une mafia au Brésil est une entreprise capitaliste qui génère des milliards de reais. Pour la combattre, il faut bloquer les flux d’argent et d’armes. Mais compte tenu de la taille du Brésil, la police fédérale brésilienne a un effectif trop réduit pour surveiller le trafic international, et il n’existe aucune structure efficace de lutte contre le blanchiment d’argent. La majorité des armes proviennent de l’armée et de la police, résultat de la corruption des institutions de l’État. Et pour briser la chaîne de recrutement, il faut investir dans la lutte contre les inégalités, le chômage, le manque d’infrastructures scolaires et de santé.
Ce que les défenseurs de l’opération ignorent, c’est que la phrase « un bon criminel est un criminel mort », utilisée par l’extrême droite brésilienne, reflète un cycle d’inégalités qui détermine le destin social de l’individu, simplement parce qu’il habite dans un endroit défavorisé. Vivre dans une favela expose à une série de discriminations qui font que le “choix” d’entrer dans la vie criminelle n’en est souvent pas vraiment un, mais une contrainte imposée par le milieu et les difficultés qui viennent avec.
De plus, la peine de mort est interdite au Brésil et la justice devrait enquêter, rassembler des preuves, juger individuellement et empêcher que des innocents deviennent des dommages collatéraux, lors de ces interventions sanglantes. Célébrer l’inverse, c’est adhérer à la logique de la nécropolitique : quand l’État décide qui peut vivre et qui peut mourir, transformant certains quartiers en zones où la mort de certains corps, en grande majorité noirs, devient acceptable parce qu’elle « nettoie » la géographie sociale.
La véritable solution ? L’investissement dans la santé, l’éducation, les loisirs... Mais informer les masses n’est pas bénéfique pour le système. Alors il est plus simple de tuer en se cachant derrière l’excuse de la lutte contre le narcotrafic. Il n’y a pas de combat contre le crime, seulement un spectacle médiatique pour donner l’impression que le gouvernement agit.
Et vous, chers lecteurs, est-ce que vous voyez certaines similitudes avec la manière dont l’État français communique sur certains sujets ?
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