Article de Komune Média

Être Latine en France : entre compliments, clichés et violences invisibles

Derrière les sourires et les clichés tropicaux, un vieux fantasme colonial continue de coller à la peau des femmes latines.

Je m’appelle Ana Paula Stauffer et je suis la nouvelle stagiaire chez Komune ! Je suis Brésilienne, j’habite à Paris depuis un an et je commence un M2 dans le master Migrations à l’EHESS et à Paris 1. Pour ma première newsletter, je vais parler d’un sujet qui mêle actualité et vécu personnel, en lien avec mes origines.


Avertissement: cet article aborde des thèmes de racisme et de violence sexuelle.

Il y a une semaine, le chanteur Anyme023, qui a quand même 1,9 million d’auditeurs mensuels sur Spotify, a sorti une chanson. Le refrain dit : « Le champagne c’est toute l’année, les latinas c’est toute la nuit ».

Le champagne, symbole de luxe, de fête, quelque chose qu’on consomme, et « les latinas », mises au même niveau, réduites à un objet de consommation nocturne. Derrière cette phrase, il y a tout un imaginaire sur les femmes latino-américaines qui existe depuis très longtemps. Un imaginaire qui nous met toujours du côté de la fête, du corps et de la disponibilité sexuelle.

Cette chanson, c’est pas un cas isolé. C’est un exemple récent qui met en lumière une représentation des femmes latines bien plus profonde et ancienne. Alors, d’où ça vient ? Comment ça se manifeste au quotidien, dans les interactions qu’on a ici en France ? Et surtout, pourquoi ça continue d’exister ?

Contexte migratoire

Quand on parle d’immigration en France, on pense rarement aux Latino-Américains en premier. On n’est pas vraiment au centre du débat public sur la migration, comme aux États-Unis, par exemple. En raison des liens culturels et historiques, les communautés latino-américaines sont surtout présentes dans des pays comme l’Espagne, le Portugal ou encore l’Italie, mais cette présence existe aussi en France. Nous sommes par exemple de plus en plus nombreux à arriver, surtout en tant qu’étudiants internationaux ou dans le cadre de migrations économiques.

Souvent, on vient de contextes plus privilégiés dans nos pays d’origine, parce qu’il faut avoir les moyens pour pouvoir migrer vers l’Europe, ce qui ne signifie pas pour autant que l’expérience migratoire soit facile.

Cependant, ces dernières années, les demandes d’asile déposées par des personnes originaires de l’Amérique latine commencent à augmenter, notamment à cause des situations politiques et économiques qui se dégradent dans plusieurs pays de la région. Les Vénézuéliens et les Colombiens figurent parmi les principaux demandeurs d’asile dans l’Union européenne, après les Syriens et les Afghans. Les Péruviens figurent également parmi les principaux groupes de demandeurs d’asile en Europe, selon l’Organisation internationale pour les migrations (OIM).

Derrière le sourire

Moi, quand je dis que je suis Brésilienne, en général les gens sourient. Ils me parlent de samba, de carnaval, de football, la plupart du temps avec des commentaires positifs. Ce qui est tellement différent de ce que vivent beaucoup d’autres personnes migrantes en France.

Cette réception « positive » vient souvent avec des attentes. Parce qu’être latino-américain, hommes comme femmes, ça vient avec un package de stéréotypes. On est forcément joyeux, animés, jamais stressés, toujours prêts à danser. Comme si notre culture justifiait plus de familiarité, l’absence de codes sociaux, voire l’ignorance de nos limites.

Il m’est déjà arrivé que quelqu’un que je venais de rencontrer me pose des questions très stéréotypées ou fasse des commentaires indécents sur les femmes brésiliennes. Tout ça dit avec une fausse innocence, comme si c’était juste de la curiosité sympathique, de l’intérêt pour ma culture. Mais, cette question n’auraient jamais été posée de la même façon à une femme française ou européenne en général.

Cette perception « positive » de notre migration, cache plein de micro-violences. Des violences qui passent inaperçues parce qu’elles sont enrobées de sourires et de compliments. Des violences qu’on nous demande presque d’accepter avec le sourire, parce qu’au moins ils ne me discriminent pas comme ils peuvent le faire avec d’autres personnes migrantes.

De l’exotisation à l’érotisation

En français, le mot « exotique » est beaucoup utilisé comme synonyme de tropical, de quelque chose qu’on ne connaît pas, de bizarre, de différent. Les fruits exotiques au supermarché. Un restaurant exotique. Et des fois, des personnes exotiques. Le dictionnaire dit qu’exotique désigne ce qui vient de pays lointains. Mais, à mon avis, il n’est pas neutre. Parce qu’au Brésil, les Français ne sont pas considérés comme exotiques. On n’appelle pas les produits français exotiques. La distance est la même, mais le regard est différent.

Et je pense que c’est là que ça se joue. Le regard colonial. Parce que l’exotisation, c’est un regard qui vient d’en haut, qui désigne l’autre comme différent, étrange, fascinant, mais inférieur. C’est un regard qui met de la distance, qui crée de l’altérité. Et en France, ce qui est qualifié d’exotique, c’est simplement mon quotidien, ma culture.

Il existe une facilité avec laquelle l’exotique devient érotique. La femme latino-américaine est d’abord perçue comme différente, avec ses couleurs, sa musique, son accent. Et assez rapidement, cette différence est associée à la sensualité. L’Occident l’a réduite à un simple élément du paysage tropical, toujours associée à la fête, à la plage et au soleil. Sa capacité créative en termes de connaissances, d’art et de sciences a été effacée, surtout dans les contextes internationaux. Son image reste prisonnière d’une série de stéréotypes sur son corps, tandis que sa manière d’habiter le monde en tant que sujet complexe qui construit la société a été laissée de côté.

Et ça crée un espace très dangereux. Un espace où les hommes se sentent autorisés à nous parler d’une certaine façon, à nous toucher, à nous poser des questions complètement déplacées. Parce qu’il y a cette idée que nous sommes plus « ouvertes » et que nous ne nous fâcherons pas pour des commentaires sur notre physique ou des questions intimes.

Et, souvent, ces comportements se font avec bienveillance, comme si c’était une façon d’apprécier la culture, comme si c’était un compliment. Ces personnes ne voient pas qu’elles sont en train de nous réduire à un cliché colonial, qu’elles nous enlèvent notre individualité, et nous font être constamment ramenées à notre corps, à une supposée sensualité qui serait innée, juste parce qu’on vient d’Amérique latine.

Racines coloniales de cet imaginaire

Pour comprendre d’où vient cet imaginaire, il faut remonter à la colonisation. Et surtout au Brésil, il faut parler de métissage.

22 avril 1500 : Pedro Álvares Cabral débarque à Porto Seguro, au Brésil, toile d’Oscar Pereira da Silva, 1902. ©Oscar Pereira da Silva/ CC

L’anthropologue Darcy Ribeiro a beaucoup écrit sur la formation du peuple brésilien, lequel est l’un des plus métissés au monde, mais ce métissage n’est pas né d’une histoire d’amour. Il est né dans un contexte de violence et de domination.

La première rencontre s’est faite entre les Portugais et les peuples autochtones, quand les Portugais ont envahi le territoire. Pour s’intégrer et coloniser, même en étant une minorité, ils ont utilisé d’une pratique qu’on appelait le « cunhadismo », où les Tupinambás (des tribus d’Amazonie) donnaient une de leurs femmes comme épouse aux étrangers. Les enfants qui sont nés de ces unions, les Mamelucos, étaient quelque chose de nouveau. Ils n’étaient pas reconnus complètement comme autochtones ni comme Portugais. C’étaient les premiers Brésiliens, mais dans un contexte très complexe de pouvoir et de domination.

“Le Brésil compte la plus grande population d’origine africaine en dehors de l’Afrique, la plus grande population japonaise en dehors du Japon, la plus grande population portugaise en dehors du Portugal, ainsi qu’un grand nombre d’Allemands, d’Italiens, de Libanais, de Syriens et d’autres groupes. Cela rend difficile l’existence d’un style universal unique.” Post X de Dr. Pamela Lillian Isley.
“Vous vous demandez peut-être comment le Brésil est devenu aussi divers sur le plan racial ? Tout a commencé avec les Portugais et le colonialisme. Comme la plupart des pays des Amériques, le Brésil abritait une grande population indigène. Il comptait au moins 1 000 tribus avec une population estimée entre 5 et 13 millions de personnes.” Post X de Dr. Pamela Lillian Isley.

Avec l’arrivée des Africains arrachés à leur terre et réduits en esclavage, une nouvelle forme de violence s’est ajoutée à celle déjà présente. Les propriétaires et les contremaîtres violaient systématiquement les femmes esclaves. Les enfants nés de ces viols, les “mulâtres”, ont dû créer leur propre identité parce qu’ils n’appartenaient à aucun des groupes d’origine. Darcy Ribeiro ne romantise pas ce processus. Pour lui, le métissage brésilien n’est pas une « démocratie raciale » comme d’autres penseurs l’ont dit. C’est un processus marqué par la violence, le racisme, l’inégalité et la déshumanisation.

Et ce processus n’est pas unique au Brésil. Dans une grande partie de l’Amérique latine, la colonisation a créé des formes similaires de violence. En Colombie, par exemple, on distinguait de nombreuses catégories de distinctions raciales. Très souvent, les relations entre hommes blancs européens et femmes non blanches étaient marquées par des rapports de pouvoir et de violence.

Ce qui est important, c’est de comprendre qu’avec les colonisateurs est aussi arrivée une certaine image de la femme. La femme blanche européenne devait être pure, soumise, fidèle, dévouée à Dieu et à sa famille. C’était la femme respectable. Mais quand ces hommes sont arrivés en Amérique, ils ont vu des femmes autochtones avec un autre rapport au corps, une autre culture, souvent nues ou peu habillées selon leurs standards. Et dans leur tête, ces femmes sont devenues l’opposé de la “femme respectable”. Elles sont devenues les femmes « séduisantes », les créatures qui tentent l’homme.

Cette dichotomie existe toujours aujourd’hui, même si de façon plus subtile. D’un côté, la femme blanche européenne. De l’autre, la femme latine, exotique, érotique, dont le corps semble plus accessible, moins protégé par les codes de respect.

Les historiens parlent de la façon dont le paysage américain lui-même a été féminisé par les colonisateurs. La nature était vue comme quelque chose à conquérir, à posséder, à exploiter. Et le corps des femmes autochtones et esclaves était vu de la même façon. Elles faisaient partie du paysage conquis, de la richesse à exploiter. C’est l’assimilation de la femme au territoire dominé.

Cette vision a été exportée et amplifiée par Hollywood à partir des années 1930. Les films ont vendu au monde entier l’image de la femme latino-américaine associée à la musique tropicale, aux fruits, au soleil et à la rumba. On est devenues les « reines des tropiques », mais dans un rôle très limité, celui du corps sensuel, de l’élément décoratif du paysage tropical.

Cette histoire coloniale, n’est pas juste du passé. Elle continue à vivre dans les imaginaires, dans la façon dont on nous regarde, dont on nous parle, dont on nous représente dans la culture populaire. Comme dans ce refrain « les latinas c’est toute la nuit ».


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