Article de Komune Média
Jamais assez Français, toujours trop barbare: la France entre accueil et rejet
Aujourd'hui, c’est moi Hanna , étudiante en Sciences Politiques et stagiaire chez Komune qui vous accompagne pour cette newsletter.

Aujourd'hui, c’est moi Hanna , étudiante en Sciences Politiques et stagiaire chez Komune qui vous accompagne pour cette newsletter. Pour mon premier article, je souhaitais évoquer les conséquences des politiques d’intégration sur les populations issues de l’immigration.
J’espère que cet article vous plaira, n'hésitez pas à nous faire part de vos retours !
✍️ Hanna Chmourrane, stagiaire chez Komune Média
La récente nomination de Michel Barnier en tant que Premier ministre, et ce, malgré le fait que Les Républicains soient arrivés en quatrième position du résultat des dernières élections législatives, reste au centre des débats et des interrogations. En effet, l’ensemble des mobilisations politiques à la source d’un taux de participation historiquement haut n’a pas semblé paraître suffisant pour que l’ensemble de l’électorat fasse entendre sa voix. À l’aube d’un nouveau gouvernement, nombreux sont les citoyens les plus vulnérables, dont les droits sont perpétuellement remis en question, qui, se sentant délaissés par la République, ne souhaitent plus subir les ravages d’un certain déséquilibre institutionnel. Ainsi, il semble nécessaire d’observer comment ces événements récents retentissent et comment ces populations peuvent percevoir leur vie en France. Alors que la France restait l’un des seuls pays d’Europe où l’immigration y était plus forte que l’émigration, quitter la France pour s’établir ailleurs apparaît de plus en plus attrayant pour ces Français oubliés.
LE RÊVE EUROPÉEN
La France une destination historique d’immigration
La France, plus ancien pays d’immigration en Europe, est une terre d'accueil depuis le début du 19ᵉ siècle. Elle attire des exilés politiques européens et des paysans fuyant les crises agricoles. Après les États-Unis, la France devient un nouvel espoir pour les émigrants. Les premiers migrants, dès le 19ᵉ siècle, sont des Allemands de la confédération germanique, suivis par des Polonais fuyant la domination russe. À la fin du siècle, de nombreux migrants viennent de pays frontaliers comme les Belges-Wallons et les Italiens. Entre 1876 et 1901, les Juifs de l’Est, fuyant les pogroms, s’installent dans des quartiers comme le Marais à Paris. Ils sont néanmoins souvent confrontés à des conditions de logement et de travail pénibles et insalubres.
De nouvelles vagues de migrations apparaissent après la mise en vigueur du droit du sol en 1851, le « jus soli », dorénavant la nationalité revient aux enfants issus de ces étrangers et la naturalisation devient plus accessible.
Avec la Première Guerre mondiale, la main-d'œuvre devient précieuse et les colonies sont utilisées pour combler le manque d’ouvriers. Il s’agit alors de plus de 570 000 personnes de 52 nationalités différentes, soldats ou civils qui vont agir dans l’intérêt de la France en y travaillant ou en combattant dans la Légion étrangère française. Cependant la demande n’est toujours pas comblée ainsi 225 000 Européens et 140 000 Chinois sont employés. Cette demande importante ne cessera pas de diminuer après la guerre, car l’économie du pays doit survivre. La Seconde Guerre mondiale nécessitera aussi une main d’œuvre importante. Ces étrangers mobilisés agiront dans la défense et dans la libération de la France. En effet, près de 44 000 étrangers sont présents dans les Forces françaises de l’intérieur.

À la suite de ces tragiques événements, les pouvoirs publics organisent le recrutement des travailleurs étrangers via l'Office national de l'immigration. L'immigration devient essentielle au développement économique des Trente Glorieuses. À la fin des années 60, des métiers peu prisés par la population française, comme ceux de la construction, de l'agriculture ou de l'entretien, sont occupés par des immigrés venus chercher de meilleures conditions de vie.
Une première génération entre survie et espoir
Durant les Trente Glorieuses, la hausse de la natalité et l’arrivée croissante de migrants ont entraîné une crise du logement exponentielle dont les premières victimes ont été les derniers arrivants1. Dans l’espoir d’être les plus intégrés possible, afin d’assurer à l’ensemble de leur famille une garantie de leurs droits, les migrants ne peuvent plus se permettre des exigences aussi grandes qu’auparavant. Ainsi, ils se retrouvent facilement contraints de vivre dans des logements insalubres, parfois privés d’eau courante ou d’électricité, excentrés des grandes villes.

Il s’agit le plus souvent de bidonvilles, de fabrications faites de tôles ou de bois, dont les plus grands, situés en Ile de France, à Nanterre ou Champigny-sur-Marne, abritent des dizaines de milliers d’étrangers originaires le plus souvent d’Algérie ou du Portugal. Ces logements, qui favorisent l’arrivée de maladies, ne soulagent pas les difficultés liées au travail, et ce, particulièrement dans le domaine de la construction où le risque d’infection à l’amiante restait évident jusqu’à son interdiction en 1997. C’est le coût que beaucoup ont choisi afin de permettre à leur descendance un meilleur accès à la scolarité, à un système de santé plus socialisé ou encore tout simplement pouvoir subvenir à des besoins plus primitifs tel que l’alimentation.
Avec le regroupement familial de 1976, l'immigration prend une nouvelle dimension. Il ne s'agit plus seulement de travailler temporairement à l'étranger, mais de s'installer durablement en France, en fondant un foyer stable, parfois sans intention de retour au pays d'origine. Si ces premières générations ont fait le choix de s’installer en France, le parcours migratoire présente parfois plus de risques que d'avantages.
LE REVERS DE LA MÉDAILLE
Le mythe de l’intégration
L'immigration vise souvent à améliorer les conditions de vie, mais cela ne dépend pas seulement de la volonté des immigrés. Intégrer une nouvelle culture et ses codes suffit-il à devenir un « bon Français » ? Être français se résume-t-il à la façon de parler, de manger ou de s'habiller ?
Exiger d’un étranger naturalisé de devenir un « bon Français » mettrait en lumière l’insuffisance présupposée de sa francité. Peu importe sa nationalité, le français né à l’étranger ou issu de l’immigration restera étranger aux yeux de l’imaginaire collectif. Cette image, assumée par les médias grands publics, semble faire l’aveu de l’échec du projet d’intégration.
À la fin du 19ème siècle, les Italiens vivant en France suscitent des réactions de rejet, car ils étaient considérés comme trop « barbares ». En 1920, les populations polonaises vivant dans le Nord de la France subissent les conséquences de l’intégration qui exigeait d’elles d’oublier leur passé et dorénavant d’estimer que les Gaulois étaient leurs ancêtres. Aujourd’hui, les populations originaires de pays africains restent les cibles de discours sécuritaires et xénophobes. Les propos tenus par Gérald Darmanin, le 16 Janvier 2024 sur la chaîne CNEWS à l’égard de Karim Benzema, l’accusant d’avoir des liens « notoires » avec l’organisation des Frères Musulmans illustrent parfaitement comment le niveau d’intégration d’un Français né à l’étranger ou issu de l’immigration n’importera pas tant que ce dernier sera toujours observé par ses origines étrangères ou à sa religiosité. Peu importe les efforts pouvant être entrepris par les populations issues de minorités « visibles », elles se retrouvent dans un jeu où les règles ne cessent d’être arbitrairement changées.
L’intégration doit donc être pensée tel quel est, c'est-à-dire un projet d’origine colonialiste, méritocratique et surtout relatif2. En fait, sur quelle base peut-on exiger que les personnes d'origines étrangères s'intègrent, étant donné que la France n'a jamais eu une population homogène ?
« Dire l’ensauvagement3 est un processus intégrationniste, ce n’est pas sociologiser les raisons d’être de nos monstres intérieures en remontant la généalogie de toutes nos carences civilisationnelle, c’est dire : nos monstres ne naissent pas à cause d’un manque de vous, ils naissent d’un trop de vous- trop de France, trop d’empire. » - Louisa Yousfi, Rester Barbare, (2022)4
Réflexion paternaliste de l’être français, l’intégration impose alors une vision historiquement fausse, car cette dernière ne résulte que d’un prisme bourgeois et hégémonique sur tous les points. Or, il serait factuellement erroné de penser que la France s’impose à sa population et non l’inverse. C’est bien sa population qui décide de l’incarner en faisant le choix de se présenter en tant que nation. En outre, l’intégration tend à nier l’Histoire de la France en présentant un discours fictionnel d’une population issue d’une seule et même origine au risque de pointer du doigt celui qui s’y refuse. À ce sens, l'intégration se présente comme une fracture sociale entre les Français désirés et les Français résignés.
« Irrécupérables » ou abandonnés
Exiger des populations les plus sensibles de s’intégrer dans une société qui évoque la nécessité de nettoyer les banlieues au « Karcher » afin de se débarrasser de la « racaille » apparaît comme une politique deux poids, deux mesures. Au risque d’une relation unilatérale au détriment des personnes liées à l’immigration, les pouvoirs publics ont présenté de nombreuses fois des lacunes en termes de politiques sociales contribuant à une exclusion conséquente. (contrairement à l’inclusion)
À partir de 1969, à la suite de la résorption de bidonvilles, la création des habitations à loyer modéré (HLM) a été à la source de « ghettos de banlieues »5. Renfermant les premières générations de migrants dans des quartiers où l’accès aux administrations publiques était limité voire inexistant. Ce phénomène s’élargit à l’échelle du système scolaire provoquant sa sectorisation.
Lié à un contexte de forte xénophobie à la suite de l’émergence du Front national en 1983, les descendants des premières générations n’ont pas eu les mêmes opportunités que le reste de la population créant alors une spirale sans fin. Si ces derniers avaient eu le privilège de suivre leur scolarité jusqu’à l’obtention du Baccalauréat, la précarité sociale et économique ne permettait pas au plus grand nombre d’accéder à l’enseignement supérieur et donc au marché du travail. À un tel point que certaines municipalités telles que Bourg-en- Bresse proposaient de domicilier ces demandeurs d’emploi à des adresses plus tolérées, souvent de « centre-ville » pour renforcer leur candidature6.

Aujourd’hui, le contexte ne semble pas être moins paradoxal. Depuis les élections européennes du 9 juin 2024, jamais la France n’avait réuni autant d’actes de violences en si peu de temps. Favorisé par le résultat des élections, le Rassemblement Nationale étant arrivé en tête, et l’annonce de la dissolution de l’Assemblée nationale par Emmanuel Macron, plus de 350 agressions ont eu lieu et visant en grande majorité les personnes issues des minorités visibles. Courriers racistes, tags islamophobes, agressions physiques ou encore organisation de soirées xénophobes, les populations étrangères ou issues de l’immigration ont été les premières cibles de cette recrudescence des tensions ainsi que de leur banalisation.
Les immigrés les plus favorisés par leurs diplômes ou leur patrimoine ont pu réaliser plus facilement leurs projets migratoires. En revanche, les plus défavorisés ont dû ajuster leurs attentes face à une réalité plus complexe. Les profils des migrants sont variés, avec des différences de capitaux économiques et culturels et d'appartenances sociales, ce qui influence leur perception de leurs droits. En somme, chaque parcours migratoire est unique.
Néanmoins, il reste que les événements récents nous révèlent comment l’imaginaire méritocratique de la migration reste sans fondement puisque la volonté d’atteindre un niveau de vie supérieure restera insuffisante tant que les dispositions sociales et économiques mises en place par les autorités publiques ne permettront pas de dissuader les inégalités et les violences et d’accueillir dignement les nouveaux arrivants.
QUITTER POUR SE RETROUVER
Le refus de l’instabilité
Alors que la France se présentait comme l’une des premières terres d’accueil à l’échelle européenne, son classement européen correspond dorénavant à la moyenne européenne (12.8% d’immigrés en France contre 12.4% à l’échelle de l’Union européenne)7. Supprimer le mot “race” de la Constitution ne consiste pas à supprimer le racisme. Au contraire, au nom d’un effacement des différences, une banalisation des violences s’est répandue à un tel point que les populations visées sont contraintes de quitter le territoire.
Selon un sondage réalisé le 20 et 21 décembre 2023, 54% des jeunes français âgés de 18 à 24 ans sont déterminés à quitter la France en raison du climat politique et économique, en comparaison ce chiffre s’élève à 30% pour l’ensemble de la population française.
Ces jeunes français qui avaient voté à 48% pour le Nouveau Front populaire aux élections législatives du 30 Juin et 7 juillet 2024 risque, à ce jour, d’être plus nombreux à ressentir une déception quant aux dernières décisions politiques écartant alors le résultat de ces élections.
Dans l’enquête intitulé La France tu l’aimes mais tu la quittes proposé par les chercheurs Alice Picard, Olivier Esteves et Julien Talpin, publié en avril 20248, le parcours d’émigration de français de confession musulmane est étudié et met en lumière l’ensemble des difficultés traversées dans leur recherche d’emploi ou de logement, ou tout simplement dans leur relation sociale. En effet, 71% de l’échantillon composé de 1070 personnes ont émigré pour « moins subir le racisme et les discriminations » et 64% « pour vivre (leur) religion sereinement». Les personnes interrogées, majoritairement diplômées voire très diplômées, possèdent les compétences pour réaliser l’anormalité de leur expérience dans le prétendu « pays des droits de l’homme », ainsi que les moyens d’y échapper. De plus, il est important de souligner que les populations souhaitant quitter la France ne sont pas forcément issues de l’immigration. Elles sont aussi en grand nombre des français n’ayant connu que la France et qui ne s’y reconnaissent tout simplement plus.
Alors que le départ depuis la France semblait, il y’a encore quelques années, être commun, pour des raisons essentiellement économiques, les raisons socio-politiques sont de plus en plus nombreuses et nous poussent à nous interroger sur l’état actuel de notre démocratie.
La France, une exception
Au nom d’une « république indivisible », l’expression des minorités ne peut prendre place, car celle-ci doit se limiter aux critères de cohésion sociale et de vivre ensemble. Penser une société cosmopolite sans reconnaître les différences culturelles et ethniques peut paraître incohérent.
Peut-on alors réduire les inégalités sans considérer à grande échelle ce qui les provoquent ?
Au nom d’un contrat social de plus en plus exigeant, la démocratie peut-elle survivre à l’homogénéisation et à l’invisibilisation des diversités ancrées dans sa population ?
En ne reconnaissant pas certaines discriminations, la France tend à leur objectivation. En effet, le Défenseur des droits, à l’occasion d’un rapport intitulé « Discriminations et origines : l’urgence d’agir » en 2020, mettait en lumière l’ampleur des discriminations subies par les personnes liées à l’immigration. En conséquence, en visant les personnes pour leur identité, leur culture, leur religion et non leurs actes, un racisme institutionnalisé prend de plus en plus de poids.
Notamment, alors que certaines discriminations n’ont aucune valeur juridique en France comme l’islamophobie, à l’étranger, comme en Angleterre ou au Québec, ou au sein d’ organisations supranationales, comme la Cour européenne des droits de l’Homme (CEDH) ou l’Organisation des Nations unies (ONU), cet enjeu est étudié sérieusement et des mesures tendent à lutter contre ces violences. En l’occurrence, la France reste le seul pays au monde à avoir autant légiféré sur les tenues vestimentaires dans l’espace public.
L’enquête précédemment évoquée de Julien Talpin, Alice Picard, Olivier Esteves9 rajoute également une dichotomie évidente au sujet des violences ressenties entre la France et l’étranger. À la question, « pensez-vous avoir subi des traitements inégalitaires ou des discriminations ? », 0 à 24 % des interrogés ont répondu « jamais » en France contre 58 % à 100 % dans les différents pays de résidence.
Kofi Annan (2004) : « Quand le monde est contraint d’inventer un nouveau terme pour constater une intolérance de plus en plus répandue, c’est une évolution triste et perturbante. C’est le cas avec l’islamophobie. » 10
Finalement, quitter la France pour échapper aux traitements discriminatoires apparaît comme une possibilité davantage envisageable et crédible.
Penser la migration à double sens tend alors à mettre en lumière combien celle-ci a toujours été centrale dans l’ensemble des sociétés et ce peu importe les sentiments portés à son pays d’origine.
1Les migrations internationales : Une question globale, La France et les flux migratoires internationaux. Catherine Wihtol De Wenden - CERI CNRS/SciencesPo- Coursera, 2015.
2Ibid.
3“Il faut stopper l'ensauvagement d'une certaine partie de la société.», Gérald Darmanin pour le Figaro, 24 Juillet 2020.
4Yousfi.L, Rester Barbare, 2022, La Fabrique Editions.
5Les migrations internationales : Une question globale, La France et les flux migratoires internationaux. Catherine Wihtol De Wenden - CERI CNRS/SciencesPo- Coursera, 2015.
6Ibid.
7Eurostat, extraction mars 2022.
8Picard. A, Esteves. O, Talpin. J, 2024, La France tu l'aimes, mais tu la quittes, SEUIL.
9Ibid.
10Kofi Annan durant le Séminaire « Confronter l'islamophobie : éducation pour la tolérance et la compréhension d'autrui », ONU, New York, 7 décembre 2004.


