Article de Komune Média
L'exil espagnol : se souvenir pour lutter
Cette semaine, en discutant autour de moi, j’ai réalisé à quel point les inquiétudes du présent n’étaient jamais étrangères à celles du passé.

Cette semaine, en discutant autour de moi, j’ai réalisé à quel point les inquiétudes du présent n’étaient jamais étrangères à celles du passé. Ainsi, dans un contexte où les conflits poussent un nombre toujours plus grand de personnes à quitter leur domicile pour chercher refuge, il m’a semblé pertinent de dédier cette newsletter à un épisode de l’Histoire encore trop oublié.
L'Espagne et la France ont longtemps été le théâtre de vagues migratoires communes. Bien que ce phénomène persiste aujourd'hui, il se manifeste dans des proportions plus modestes. Il a été particulièrement marqué durant l'entre-deux-guerres et à la fin des années 1950. Toutefois, cet article s'efforcera de se concentrer sur une période plus spécifique, communément désignée par les termes « Retraite » ou « Retirada » en espagnol, en mettant en lumière les événements majeurs qui l’ont jalonnée.
Adoptant une perspective qui transcende les frontières étatiques, je vous invite à explorer l'Histoire espagnole afin de mieux appréhender l'héritage historique et ses répercussions. En prenant conscience de l'influence réciproque que nous partageons avec nos pays voisins, cet article vise à analyser dans quelle mesure la France s'est affirmée comme une terre d'asile historique.
L’Espagne des années 1930 : Une déchirure nationale
Le 14 avril 1931, la Seconde République espagnole est proclamée pacifiquement. Elle succède à une monarchie conservatrice et soutenue par l’Église, qui a maintenu le pays dans un système inégalitaire et archaïque. Cette nouvelle république s’instaure alors dans une volonté de marquer une réelle rupture avec l’Ancien Régime. Cette dernière est largement soutenue par l’Intelligentsia espagnole composée de professeurs et de journalistes situés dans différentes tendances de Gauche comme le socialisme, le marxisme ou encore l’anarchisme. Ils souhaitent moderniser les institutions en renforçant les droits et libertés pour tous par l’instauration d’une démocratie.
Durant deux ans, ce renouveau prend place grâce à de nombreuses réformes, c’est le “bienio reformista” : séparation de l’Église et de l’État, instauration du mariage civil et du divorce, réforme complète de l’armée, gratuité de l’école laïque et mixte, valorisation de la culture, droit de vote pour les femmes et droit à l’avortement… Parmi des réformes les plus novatrices d’Europe, l’Espagne se présente comme un pays en avance sur son temps.
Néanmoins, cet élan progressiste s’estompe. Dans un contexte de montée des populismes et du fascisme en Europe, la majorité parlementaire soutenant Manuel Azana, acteur principal dans la construction de la nouvelle République, perd les élections de novembre 1933, et les mouvements réactionnaires reviennent sur les réformes précédemment mises en place. Les tensions politiques se nourrissent de la déception populaire et profitent aux mouvements nationalistes dirigés par le général Francisco Franco. Ce dernier, par un Coup d’État militaire le 18 juillet 1936, prend le pouvoir et mène le pays à une guerre civile qui durera 3 ans. Événement tragique, cette guerre divise la nation en deux groupes et mène aux violences les plus totales. Cette guerre causa plus d’un million de victimes dont 630 000 décès liés à la maladie et 145 000 décès liés aux violences.
Les populations civiles ne sont pas épargnées et sont contraintes de fuir. Près d’un million de personnes partent pour le Nord de l’Espagne. Le temps étant compté, les populations n’ont parfois pas toujours la chance de partir avec leurs affaires, certains sont même dans l’obligation de quitter leur proches et tout moyen pour se déplacer est envisagé. Nombreux ont traversé l’Espagne à pied. La France n’étant pas encore dans la capacité d’accueillir les réfugiés espagnols, une zone « neutre » est envisagée en Catalogne. Cet accord est refusé par les franquistes qui attaquent toujours plus au nord. Barcelone tombe aux mains de Franco le 26 janvier 1939. En l’espace de 15 jours, cette chute provoque l’exode le plus massif que la France ait connu, près de 500 000 espagnols dépassent la frontière dont le Président de la République espagnol et le chef du gouvernement républicain.

Entre souffrance et refuge : l’exil en France
Conditions de l’exil : chercher refuge dans un contexte xénophobe
Dès les années 1920, La France se présente comme une terre d’accueil pour les réfugiés politiques des régimes autoritaires européens. Néanmoins, durant les années 1930, la crise économique pousse les Français à un sentiment de crainte envers les populations étrangères, renforçant la xénophobie et entraînant une montée des violences. Malgré cela, la France se doit de rester fidèle à ses valeurs républicaines.
À cet égard, dès le début de la Guerre civile espagnole, en 1936, le gouvernement du Front populaire dirigé par Léon Blum qui sous la pression des autres groupes politiques avait renoncé à aider la République Espagnole, met en place une politique d’accueil des réfugiés. Des locaux sont désignés pour loger cette population arrivante, la gauche organise des meetings de soutien ainsi que des collectes et des comités et associations se créent pour soutenir cette politique d’accueil et permettre une meilleure inclusion.
Cependant, la classe sociale et politique est divisée par les événements récents et la Droite craint une « invasion ».
Entre-temps, le gouvernement d'Édouard Daladier est constitué en avril 1938, et ce dernier souhaite promptement rompre avec la politique du Front populaire en décidant de durcir les frontières. En effet, le 12 novembre 1938 par un décret-loi, le gouvernement Daladier prévoit l’internement administratif des étrangers « indésirables » qui pourraient être à la source de troubles à l’ordre public.
Malheureusement, en 1939, la république espagnole est vaincue. Or, cette défaite provoque l’exode massif et parce qu’elle n’avait pas été sérieusement envisagée par les pouvoirs publics français, le nombre d’Espagnols cherchant refuge dépasse toutes prévisions. La France se voit alors dans l’obligation d’ouvrir ses frontières aux civils dans un premier temps, le 28 janvier 1939, puis aux soldats républicains, le 5 février 1939.
Alors submergés, les pouvoirs publics géreront cette crise de manière sécuritaire en déployant, pour gérer l'accueil d’urgence, les troupes militaires françaises ainsi que des combattants étrangers comme des tirailleurs sénégalais. Très vite, les familles espagnoles sont séparées, fouillées, vaccinées et ravitaillées.
Les femmes, les enfants et les personnes âgées sont envoyés en train dans 77 départements de l’intérieur de la France, dans des centres d’hébergement prévus par les municipalités. Quant aux hommes, ces derniers sont envoyés dans des camps de concentration situés le long des plages du Sud-ouest français.
« Le camp d’Argelès-sur-Mer ne sera pas un lieu pénitentiaire, mais un camp de concentration. Ce n’est pas la même chose » - Albert Sarrant, Ministre de l’Intérieur, (février 1939)

Des conditions indignes de vie sont alors imposées : certains de ces camps sont construits à la main par les réfugiés, qui sont entassés à l’extérieur sous le froid. Le manque de ressources provoque la maladie et parfois la mort. Certains pour échapper à leur souffrance ont fait le choix du suicide. En mars 1939, 87 000 personnes étaient internées au camp d’Argelès.
« La faim, le froid… Au moment où nous montions l’avenue qui mène au camp, nous avons croisé six hommes qui portaient dans une couverture un jeune soldat en veste de cuir, affalé, livide… et qui avait cessé de souffrir. »
Le dilemme du retour
Le gouvernement Daladier, dépassé par les effectifs, instaure alors des nouvelles législations incitant au retour des réfugiés en Espagne. L’objectif n’est plus d’assumer l’ensemble de cette population, mais d’influencer vers le départ. En respect du droit d’asile, la France ne peut forcer le retour des populations espagnoles tant que ces dernières risquent des représailles. Néanmoins, rien n’empêche le gouvernement d’intensifier sa persuasion, et ce, parfois en utilisant son autorité ou le mensonge.
En effet, le 12 avril 1939, le gouvernement Daladier, par décret, impose aux hommes réfugiés âgés de vingt à quarante-huit ans de s'acquitter d'obligations liées au service militaire, équivalentes à celles des citoyens français, sous peine d'être considérés comme « indésirables ».
En outre, la manipulation et le mensonge ont servi d'outils de domination pour faciliter le rapatriement. Certains représentants de l'armée avaient informé les réfugiés que leurs femmes et enfants étaient déjà retournés en Espagne, afin de les inciter à les rejoindre, alors que cela était faux. Par exemple, le commandant du camp de concentration d'Argelès avait affiché l'avis suivant : « La seule façon de retrouver sa famille est de revenir en Espagne ».
À la suite, des milliers d’hommes espagnols sont embauchés dans des travaux publics de grandes ampleurs. Les prémisses de la Seconde Guerre mondiale incitent ceux qui restent à former une nouvelle main d’œuvre militaire pour remplacer les Français partis au Front, ou à participer activement dans la défense nationale en intégrant la Légion Étrangère et parfois même les mouvements de résistance contre le nazisme et le gouvernement de Vichy.
En 1940, la France subit un double exil puisque près de 10 millions de Français, de Belges, de Néerlandais ou de Luxembourgeois migrent vers le Sud-ouest de la France pour échapper à l’armée Nazie et au régime Pétain. Ce sont alors différentes vagues d’immigrations et d’exil politique qui se côtoient, disposant, cependant, de conditions d'accueil drastiquement différentes défavorisant particulièrement les réfugiés espagnols.
En conséquence, l’émigration espagnole vers les pays d’Amérique Latine a été envisagée plus sérieusement. Cependant, la législation de ces pays ne permettait pas toujours d'accueillir un grand nombre de réfugiés, ce qui n'a pas suffi à réduire l'afflux vers la France. Rares sont les pays qui acceptaient d’ouvrir ses frontières pour soutenir cette immigration. Tel était le cas du Pérou, du Brésil, d’Haïti, du Honduras, du Salvador ou de la Colombie. Quant au Chili, ce dernier sélectionnait seulement les ouvriers agricoles pour développer l’exploitation de ses terres agricoles. Seul, le Mexique joua un rôle majeur dans cet accueil des réfugiés en recevant près de 15 000 personnes.
« Nous sommes expulsés, nous sommes des proscrits et le pays qui nous reçut ne sera pas un foyer mais l’exil. Ainsi nous sommes là, inquiets, au plus près des frontières, attendant le jour du retour, guettant le moindre changement. […] Chacun de nous marchant, souliers déchirés, dans la foule dénonce la honte qui souille aujourd’hui notre terre. Mais nul d’entre nous ne restera ici. Le dernier mot n’est pas encore dit. » - Bertolt Brecht, Sur le sens du mot émigrant.
L’art au service de la mémoire des luttes
Si j’ai fait le choix d’écrire cet article, c’est pour répondre à un objet de commémoration. En effet, c'est à travers la mémoire que nos perceptions individuelles, ainsi que nos subjectivités, peuvent s'harmoniser avec la réalité sociale qui nous entoure.
Dans cet objectif de mémoire, la culture reste centrale.
Durant l’instauration de la Seconde République Espagnols, l’ensemble des réformes sociales avaient pour objectif premier d’élargir l’éducation afin de la rendre plus accessible, chose fondamentale pour le bon fonctionnement d’une démocratie. Malgré la guerre civile qui s'ensuivit, les intellectuels et les artistes ont tenté de préserver ces réformes, d’assurer leur continuité, en les déplaçant avec leur exil. Pablo Picasso, Julio González, Adelita del Campo, Miguel Orts et d’autres encore ont mis leur art et leur savoir au service de la cause.

Ces derniers témoignent de leur souffrance et participent à la dénonciation des conditions de vie dans les camps, par l’usage de leur voix et en donnant matière aux sentiments collectifs. La publication de bulletins par les étudiants et enseignants républicains dans les camps de Saint-Cyprien, Gurs ou Barcarès en témoigne, tout comme l'engagement des danseurs et chanteurs juifs, autrichiens et espagnols, qui organisaient des tournées artistiques au sein de ces mêmes camps.
Qu’il s’agisse de croquis réalisés dans les camps de concentration, parfois en cachette, ou d’œuvres réalisées bien après la guerre, ils participent tous à la légitimation des traumatismes liés à l’exil et la guerre. L’art s’avère être, finalement, “aussi efficace que les armes “.
« Ces dessins sont marqués par l’enfermement, par l’accablement et une froide résignation. Émouvants dans leur simplicité, ils apparaissent comme l’émanation véritable du silence du système concentrationnaire. Ils sont la « preuve » de rien. » - Laurent Gervereau, Les images qui mentent.


