Article de Komune Média
Immigration et santé mentale : quelles violences ?
Les débats sur l’immigration portent souvent sur l’emploi, le logement ou l’intégration, mais négligent un aspect essentiel : la santé mentale.

Les débats sur l’immigration portent souvent sur l’emploi, le logement ou l’intégration, mais négligent un aspect essentiel : la santé mentale. Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS) (2006), la santé dépasse l’absence de maladie et inclut un bien-être physique, mental et social complet. Pourtant, les troubles psychologiques des personnes migrantes restent peu explorés, malgré les nombreux rapports alarmants du Comede et de Médecins du Monde. Le Comité pour la santé des exilés (Comede) s'est donné pour mission d'agir en faveur de la santé des exilés et de défendre leurs droits.
Entre 2012 et 2016, le Comede a identifié des troubles psychiques graves chez les migrants, avec 60 % de cas de syndrome psycho-traumatique, particulièrement fréquents (64 %) chez les demandeurs d’asile. Ce syndrome appelé « état de stress post-traumatique » dans les classifications internationales désigne “l’ensemble des troubles psychiques immédiats, post-immédiats puis chroniques pouvant se développer chez une personne après un événement traumatique ayant menacé son intégrité physique et/ ou psychique”.
Les conséquences de ces troubles psychiques varient en fonction des personnes et peuvent fortement entraver l’insertion sociale et professionnelle dans le pays d’accueil.
Violence du départ
La violence à l’origine de la migration
La migration résulte souvent de violences extrêmes subies dans le pays d'origine : entre 2012 et 2016, 62 % des personnes accueillies par le Comede ont rapporté des antécédents de violence.
Il existe autant de raisons de départ que de personnes migrantes. Les personnes fuyant des persécutions en raison de leur race, religion, nationalité, appartenance à un groupe social ou opinions politiques, cherchent à obtenir le statut de réfugié selon la Convention de Genève de 1951.
D’autres personnes, poussées par des crises économiques ou environnementales, fuient également des conditions de vie insoutenables, bien qu’elles ne peuvent pas toujours prétendre à un statut juridique. Les migrants économiques ne sont pas forcément persécutés au sens de la Convention de Genève, mais ils peuvent subir tout de même des formes de violences, notamment psychologiques. En effet, des conditions de vie extrêmement précaires, marquées par l’insuffisance alimentaire, l’accès limité à des services de santé ou des infrastructures de base, peuvent créer un environnement de stress constant.
Ainsi, la violence, qu'elle soit directe ou structurelle, fragilise mentalement les candidats à l’exil avant même leur départ, pouvant impacter leur santé psychologique tout au long du parcours migratoire et de l’intégration.
Violence liée au déracinement
L’exil, qu’il soit volontaire ou forcé, s'accompagne d'une violence profonde liée au déracinement. Comme l’explique l’ethnopsychiatre Toby Nathan, « chaque exil est traumatique » : il impose une rupture brutale avec le monde familier – famille, amis, traditions et objets qui ancrent l’individu dans sa vie passée. Ce déracinement culturel affecte durablement l’identité et la santé mentale, car l'exilé doit se réinventer dans un nouvel environnement tout en portant le poids de ce qu'il a perdu.
L’exposition "Road to Exile" de l’artiste franco-camerounais Barthélémy Toguo, présentée au Musée de l'Histoire de l'Immigration, tente de retranscrire les épreuves que traversent les exilés. Les œuvres témoignent des difficultés des traversées périlleuses et des souffrances vécues lors du parcours migratoire. À travers des installations symboliques, Toguo met en lumière les multiples obstacles – psychologiques, physiques et culturels – qui jalonnent le chemin vers une nouvelle vie, tout en évoquant l'abandon brutal d’une identité liée à la terre d'origine. Ses créations illustrent cette violence invisible qui s'infiltre dans l’esprit de ceux qui quittent leurs terres, sans savoir s'ils pourront un jour s’y reconnecter.
Le déracinement culturel n’est pas qu’une simple perte géographique : c'est une déchirure dans la continuité de soi, une violence silencieuse qui marque l'exilé et conditionne son rapport au monde, à l'autre, et à lui-même.
Violence dans le parcours migratoires
Chaque parcours migratoire a des particularités. Les routes légales (migrer avec un document de voyage comme un visa) sont nettement moins dangereuses que les routes migratoires irrégulières. Ces dernières sont souvent marquées par des violences à la fois physiques mais aussi psychologiques, liées aux conditions extrêmes du voyage. Certaines routes migratoires sont extrêmement dangereuses, avec des pertes humaines et matérielles fréquentes. Près de 70 000 personnes migrantes sont mortes ou ont disparu depuis 2014 dans le monde.

Le voyage vers l'Europe, souvent irrégulier, représente un défi immense, tant par sa dangerosité que par son coût exorbitant. La tendance européenne est à la fermeture des frontières avec un nouveau Pacte sur l’asile et l’immigration adopté en 2024 qui établit de nouvelles règles, en partie pour renforcer les frontières extérieures de l’Europe. A l’échelle nationale ces dernières années, les pays de l’Union européenne portent majoritairement une volonté de réduire l’immigration extra-européenne sur leur sol et votent des politiques migratoires qui réduisent les voies légales d’immigration. La migration irrégulière continue donc d’augmenter progressivement et devient pour de nombreuses personnes le seul moyen de pouvoir rejoindre l’Europe, y compris pour les personnes fuyant des persécutions.
Les grands gagnants des fermetures des frontières sont les passeurs, acteurs clés dans ces trajectoires migratoires, exploitent la vulnérabilité des migrants en imposant des tarifs exorbitants. Le trajet d’Afrique subsaharienne jusqu’en Europe peut coûter plusieurs milliers d’euros et plus les frontières sont dures à traverser, plus la route est périlleuse et plus les prix augmentent.
D’ailleurs, ça vous dirait qu’on écrive un article qui détaille le coût financier du trajet pour une personne qui migre ?
Ces sommes colossales poussent souvent les migrants à épuiser leurs ressources, à emprunter de l'argent ou à se retrouver dans des situations d'exploitation. Certains migrants expliquent qu’ils doivent eux même participer à l’activité des passeurs afin de pouvoir financer leurs propres trajets. Vous avez peut-être vu le film “Moi Capitaine”, sorti en salle en 2023, dans lequel un jeune homme encore mineur se retrouve astreint au rôle de capitaine d’un navire avec à son bord des centaines de personnes, en Méditerranée.
Au-delà du coût économique, les routes migratoires irrégulières sont surtout marquées par une grande dangerosité et un grand risque de mortalité. Ceci peut être dû à l’instabilité politique dans les pays traversés comme en Libye où les violations de droits humains comme la traite d’êtres humains ou la torture, opérés par des groupes armés sur les personnes migrantes sont courantes. Prenons l’exemple de P, un émigré camerounais, qui en quittant le Nigeria pour atteindre le Niger, doit avec ses compagnons échapper à la menace de Boko Haram, un groupe djihadiste responsable de nombreux attentats et ayant causé la mort de 4 000 civils en 2014.
P. illustre l'horreur de ce périple. Après avoir tenté d’esquiver Boko Haram, il se retrouve en Algérie, à Tamanrasset, où il doit travailler dans des conditions dégradantes pour subvenir à ses besoins et continuer son périple. Il partageait une chambre avec d'autres migrants dans une instabilité constante, où les vols et les violences étaient monnaie courante. Son témoignage montre la difficulté de ces voyages: "À chaque fois, ils [les passeurs] s'arrêtent, ils vous laissent dans des endroits où tu ne trouves que des cadavres... des gens demi-morts ou déjà morts parce qu'en fait les passeurs contournent la douane. [...] Tu vois des choses ignobles qui te poussent à craindre pour ta propre vie, parce que tu ne sais pas si ça va t'arriver aussi." Ces conditions de voyage témoignent de la vulnérabilité des migrants et du danger auquel ils peuvent être contraints.
Par la voie maritime avec la traversée de la Méditerranée, les risques ne sont pas moins dangereux, au contraire. Les migrants montent à bord de bateaux de fortune, surnommés "small boats", qui sont souvent surchargés et ne respectent pas les normes de sécurité. Depuis 2014, plus de 30 500 personnes ont disparu en mer, témoignant de l'ampleur des risques encourus lors de ces voyages.

Violence dans l’accueil
La violence institutionnelle
Après un parcours souvent marqué par la peur et l’épuisement, les migrants espérant une vie en sécurité sont confrontés à une nouvelle forme de violence : celle des institutions des pays d'accueil. La "violence institutionnelle" se manifeste par les procédures administratives complexes et les rigidités juridiques, qui imposent aux migrants de revivre leurs traumatismes pour prouver des éléments intimes de leur vie, comme leur orientation sexuelle ou des violences subies. Ce processus, qualifié de "victimisation secondaire" par Martin Symonds, inflige une souffrance supplémentaire en raison du décalage entre les attentes des migrants et le soutien institutionnel réellement offert.
En France, les migrants doivent naviguer dans un labyrinthe administratif complexe, souvent dans une langue qu’ils ne maîtrisent pas. La barrière linguistique aggrave leur isolement : les informations essentielles sont inaccessibles, et obtenir de l’aide devient difficile sans interprète. Parfois, ce sont les enfants scolarisés des migrants qui jouent ce rôle d’intermédiaire, un processus qui met en péril la confidentialité des démarches et peut traumatiser les jeunes, qui deviennent malgré eux témoins des récits douloureux de leurs parents.
Les migrants doivent fournir des dossiers parfaitement structurés pour accéder à des aides soumises à des critères très stricts. Ces démarches les obligent à revisiter des expériences traumatisantes — violences, pertes d'êtres chers ou situations de danger —, ce qui peut raviver des blocages ou provoquer des crises de stress post-traumatique. En outre, la perte de documents pendant le voyage empêche souvent les migrants de répondre aux exigences administratives, les laissant dans une impasse juridique.
Les migrants “sans papiers”, en situation irrégulière, mais également des personnes étrangères bénéficiant d’un titre de séjour peuvent se retrouver à la rue et elles sont donc surexposées aux violences, notamment policières. Cette situation génère des traumatismes supplémentaires, altérant durablement leur sentiment de sécurité et d’appartenance. Le Collectif Accès au Droit a mené une enquête flash auprès d’une centaine de personnes exilées vivant dans des campements à Paris : “79% déclarent avoir été victimes de violences policières et 78% l’ont été à plusieurs reprises”.

Violence sociétale
Les immigrés, après avoir surmonté des épreuves complexes pour atteindre les pays d’accueil, la violence des institutions se retrouvent alors confrontés à des formes de violence insidieuses et structurelles, notamment la xénophobie: la peur irrationnelle de l’étranger. Que ce soit à travers des paroles ou des actes, ces discriminations se manifestent dans divers aspects de la vie quotidienne.
En 2019/2020, 24 % des personnes immigrées ont déclaré avoir été victimes de traitements inégalitaires ou de discriminations au cours des cinq dernières années. Ces comportements sont souvent nourris par des idées reçues, amplifiées par les médias, comme la peur que les immigrés "volent le travail » ou qu’ils soient liés à une augmentation de la criminalité. Ces stéréotypes non fondés nuisent gravement à l’image des immigrés en France et renforcent leur marginalisation.
Les personnes immigrées se retrouvent alors prises dans un cercle vicieux, où leur différence est perçue presque uniquement comme une menace, et non comme une richesse. En matière d'emploi, de nombreux immigrés, en particulier ceux sans-papiers, se retrouvent exploités.
Les témoignages de travailleurs sans-papiers embauchés sur les chantiers des Jeux Olympiques 2024 à Paris sont particulièrement révélateurs : certains décrivent comment leurs heures supplémentaires ne sont ni comptabilisées ni rémunérées, et leurs salaires demeurent dérisoires. Un témoin raconte : « Tu travailles deux mois, mais il ne t'en paie qu'un ». Un autre ajoute : « J'ai accepté parce que je connais ma situation. Si t'as pas de papiers, tu fais tout ce qui est difficile, toute la merde, t'as pas le choix ».
En conclusion, il apparaît clairement que les immigrés sont particulièrement concernés par les troubles psychologiques en raison des violences multiformes qu'ils subissent à chaque étape de leur parcours. Malgré les souffrances et les traumatismes auxquels peuvent être exposés les immigrés, l'accès aux soins psychologiques reste limité, que ce soit en raison de la difficulté à parvenir à ces aides, à la méconnaissance des structures existantes, ou à cause d’autres facteurs comme la culture ou la linguistique. Les efforts pour offrir une prise en charge adaptée sont encore insuffisants face à l'urgence de la situation, rendant crucial un renforcement des dispositifs de soutien psychologique inclusifs et universels pour répondre aux besoins spécifiques des immigrés.
De plus, il est important de rappeler que les troubles psychologiques ne sont pas perçus de la même manière en fonction des différentes cultures et ne peuvent être traités de manière égale. En effet, les divergences culturelles révèlent les limites de la psychologie moderne, largement fondée sur des normes occidentales et excluant d’autres manières de concevoir et de soigner. Ce qui est perçu comme une pathologie en Europe peut être interprété différemment dans d'autres régions ceci peut être vu sous un angle spirituel ou religieux. Cette différence de perception complique la prise en charge, car les solutions proposées ne sont pas toujours universelles. De plus, le sentiment de honte, particulièrement fort dans certaines cultures, empêche parfois les individus de se confier à un professionnel, perçu comme une figure d'autorité, ce qui renforce le fossé entre les besoins des patients et les soins offerts.


