Article de Komune Média
Racisme médical et Syndrome Méditerranéen : quand les préjugés mettent en danger la santé des patients racisés
Les décès récents de Meggy Biodore et d’Israël Tambu Kipepe, après ceux de Naomi Musenga et d’Aïcha, révèlent-ils l’impact mortel des stéréotypes racistes et du « syndrome méditerranéen » dans le système de santé français ?

Je m’appelle Nesrine Bourekba et je suis (nouvelle) journaliste stagiaire pour Komune Média. Ayant un grand intérêt pour traiter des discriminations et des injustices, je vous parle aujourd'hui d’un sujet malheureusement trop souvent d’actualité, le “syndrome méditerrannéen”. Vous ne connaissez pas encore ? Je vous explique tout ⬇️
Après Naomi Musenga et Aïcha, c’est désormais Meggy Biodore et Israël Tambu Kipepe qui s’ajoutent à une trop longue liste de victimes décédées faute de soins appropriés. Ces cas partagent des prises en charge médicales défaillantes, marquées par des négligences, mais aussi par des apparences physiques et des noms qui les font percevoir comme appartenant à certains groupes ethniques. Ces incidents, loin d’être de simples faits divers, révèlent l’impact mortel des stéréotypes racistes profondément ancrés dans le système de santé français. Bien que les décès liés à ces préjugés tendent à se raréfier, la discrimination ordinaire dans les soins affecte encore de nombreux patients racisés. Parmi ces biais, le “syndrome méditerranéen" continue de peser lourdement sur la qualité des soins pour ceux perçus comme issus de minorités ethniques.
Le syndrome méditerranéen, c'est quoi ?
Le terme "syndrome méditerranéen" désigne une discrimination solidement ancrée dans le monde médical. Derrière ce nom se cache une attitude de méfiance, voire de dénigrement, envers les symptômes des patients perçus comme appartenant à certaines origines ethniques, principalement méditerranéennes. La couleur de peau, le nom de famille ou un accent perçu comme "étranger" influencent parfois la manière dont les soignants abordent le diagnostic.
Frantz Fanon et le “syndrome nord-africain”
Cette discrimination, qui varie de l’indifférence à des négligences graves, existe depuis longtemps. En 1952, Frantz Fanon, psychiatre et penseur décolonial, parlait d'un phénomène qu'il appelait le "syndrome nord-africain". Fanon proposait trois explications pour ce type de discrimination.
D'abord, il notait que le comportement des Nord-Africains suscitait souvent des soupçons chez les soignants, qui doutaient de la véracité de leurs douleurs. Ces douleurs, souvent floues et invisibles, étaient confrontées à des préjugés racistes et à des interrogations sur leur authenticité.
Ensuite, il évoquait une attitude « a priori » du personnel médical, qui voyait dans les patients nord-africains une altérité raciale, les enfermant dans des stéréotypes préexistants.
Enfin, Fanon soulignait qu'il était crucial d’analyser cette situation pour éviter que les "bonnes volontés" du personnel médical ne se transforment en discrimination involontaire. Bien que ce phénomène ait été initialement centré sur les Nord-Africains, il touche aujourd’hui d'autres populations, bien au-delà du continent africain.

Le poids de l’immigration et l'origine du syndrome
Pour comprendre l'origine du "syndrome méditerranéen", il est important d'explorer le concept de "sinistrose". Ce terme a été créé en 1908 par le médecin Édouard Brissaud pour désigner une maladie touchant des travailleurs blessés qui, bien que rétablis, continuaient de demander une indemnisation.
Avec l'arrivée de travailleurs immigrants, ce terme a évolué en stéréotype visant certaines populations. Myriam Dergham, interne en médecine générale à Saint-Étienne et chercheuse en sciences politiques, explique que selon les médecins, il s'agirait de symptômes persistants supposément exagérés pour prolonger l'obtention d'une indemnité et "profiter" du système. « On est passé de ‘tous les accidentés du travail’ à ‘certains accidentés, ceux du Portugal, d’Italie, du Maghreb’, puis enfin à ‘c’est culturel’ ». Cela reflète la relation compliquée de la France avec ses travailleurs immigrés, qui étaient valorisés tant qu'ils étaient utiles, mais rejetés une fois qu'ils devenaient vulnérables.
Ce phénomène de méfiance, visible dans le "syndrome méditerranéen", est aussi lié aux politiques migratoires. En 1974, l'arrêt de la migration de travail a transformé la maladie d'un motif d'exclusion en un marqueur de reconnaissance sociale. Les travailleurs immigrés, perçus d’abord comme des forces vives de l’économie sont soudainement marginalisés et leurs problèmes de santé, loin d’être pris au sérieux, sont devenus des prétextes pour les stigmatiser. Ce changement a non seulement servi à alimenter les préjugés médicaux mais a aussi renforcé une méfiance institutionnalisée envers ces populations.
Des conséquences dramatiques pour les patients racisés
Les effets du syndrome méditerranéen sont multiples, allant de l’inconfort psychologique à la négligence médicale grave. Une enquête de l'Agence de l'Union européenne pour les droits fondamentaux en 2019 révélait que 9 % des personnes afro-descendantes en Europe avaient été discriminées lors de leurs interactions avec les services de santé. En France, où les stéréotypes liés au syndrome méditerranéen persistent, ces discriminations sont particulièrement marquées chez les personnes noires mais aussi perçues comme maghrébines. Plusieurs cas tragiques illustrent l'ampleur de ce phénomène.

Le cas de la petite Aïcha en est un exemple poignant. En pleine crise, cette jeune fille de 13 ans, d'origine maghrébine, souffrait de violents maux de tête et présentait des signes alarmants. Lorsqu’elle et sa mère ont fait appel aux pompiers pour obtenir une aide d’urgence, ceux-ci ont refusé de la prendre en charge, l’accusant de simuler ses douleurs et d'abuser du système, estimant que d'autres patients en avaient plus besoin. Douze jours plus tard, Aïcha est décédée d'une hémorragie cérébrale, un drame qui aurait pu être évité si elle avait été écoutée et prise au sérieux dès le début.
Ce préjugé s'étend également aux services de maternité. En France, le Pr Xavier Bobbia a montré que, pour des symptômes identiques, un cas est jugé grave dans 60 % des cas pour un homme blanc, contre seulement 40 % pour une femme noire. Ces disparités soulignent l'impact du racisme systémique sur la prise en charge médicale et remettent en cause la notion même d'égalité dans les soins de santé.
De nombreux témoignages attestent de l’ampleur et de la persistance du syndrome méditerranéen. Délia, infirmière en pédiatrie récemment diplômée, a été confrontée à cette réalité dès sa formation. Elle se rappelle un échange avec une étudiante plus âgée, qui lui racontait comment, lors d’un stage, une patiente maghrébine en situation de surpoids avait été étiquetée "syndrome méditerranéen" par un supérieur. "On m'a dit qu'elle exagérait sa douleur, qu'elle en faisait trop", explique-t-elle. Cette expérience lui a ouvert les yeux sur le racisme présent dans le milieu médical, et cela c’est confirmé lors de la venue d’un intervenant en première année. “ Il nous a dit qu'”on pouvait avoir des idées d'extrême droite en dehors, mais qu'une fois dans le milieu professionnel, on devait les laisser de côté”. Il a ensuite ajouté : ‘Quand t’es soignant expérimenté, aux urgences tu considèreras un Asiatique avec une EVA (échelle visuelle analogique) à 2 plutôt qu'une Arabe à 8”. Personne n'a réagi et pourtant c’était tellement violent” souffle-t-elle, avant de continuer “il justifiait ces propos par des différences culturelles. Plus tard, quand nous en avons parlé au professeur responsable, on a eu le droit a un “C’est sa vision” comme si c’était normal".
Ces attitudes et préjugés nourrissent les stéréotypes avant même l’intégration en milieu professionnel et s’intensifient par la suite. Juliette, infirmière à Clermont-Ferrand, a également observé ce phénomène dans son service. Elle se souvient d’une patiente maghrébine de 80 ans, visiblement souffrante. "Elle avait du mal à se mobiliser, elle grimaçait de douleur. Pourtant, mes collègues disaient qu'elle simulait, qu'elle exagérait sa douleur", raconte Juliette. "C'était typique du syndrome méditerranéen", ajoutaient-ils. Face à cette banalisation du racisme, certains soignants tentent de résister. "Il y a des collègues qui pensent différemment et qui, comme moi, se battent pour que le patient soit pris dans son individualité", explique-t-elle. Cependant, les initiatives visant à sensibiliser le personnel soignant restent marginales, et les patients continuent de subir des discriminations insidieuses.
Parmi les patients, les enfants ne sont pas épargnés. Jules, aujourd’hui âgé de 27 ans, raconte son expérience traumatisante chez le dentiste lorsqu’il avait 7 ans. “ Je venais de déménager en France (à la Réunion) et c’était la première fois que j’allais chez le dentiste depuis que je venais d’arriver. Il m'a fait une anesthésie pour m'arracher une dent, ça me faisait toujours mal donc je lui dis. Il n’a pas pris en compte mes dire et m’a arraché la dent, l'anesthésie n'avait bien évidemment pas fonctionné et vraiment j'ai jamais eu aussi mal de ma vie”. Dans le cas de Jules, la négligence de sa douleur lui aura causé une peur et un traumatisme, ce n’est qu'à ses 25 ans que l’homme osé retourner chez un dentiste, accompagné d’un ami pour le rassurer.
Beaucoup de concernés, mais peu le savent
Avec une tendance à ne parler du syndrome mediterrannéen uniquement lorsque la finalité est la mort pour le patient, il existe une minimisation de la violence, des négligences de douleurs, d’un refus de prise en charge ou encore d’un diagnostic long. Toutes ces discriminations poussent aussi vers une minimisation du vécu. “On a minimisé ma douleur, mais on ne m’a jamais dit en face que c’était parce que j’étais arabe”, ou encore, “Aux urgences, ils ont refusé de me donner des anti-douleurs, mais ils avaient peut-être leurs raisons”. Ces témoignages dans lesquels les victimes de ce "syndrome" minimisent leurs expériences sont courants, car, comme l’explique Juliette, "les propos discriminants sont rarement tenus face aux patients" laissant planer le doute sur les raisons de la non prise en charge.
Racisme, sexisme, homophobie, grossophobie…
Ces expériences personnelles, bien qu'uniques, font écho à un phénomène largement répandu qui affecte des milliers de patients racisés. Les témoignages soulignent également que, au-delà du racisme, des éléments comme le genre, la classe sociale et l'apparence physique amplifient souvent ces discriminations. Cela illustre parfaitement le concept de discrimination intersectionnelle, formulé par la juriste Kimberlé Crenshaw en 1989, qui met en lumière comment différentes formes de discrimination se combinent et s'aggravent lorsqu'elles concernent une même personne.
Comment lutter face au “syndrome mediterranéen”
Des initiatives encore trop rares
Face à ce constat alarmant, des efforts de sensibilisation commencent timidement à émerger, bien qu'ils soient encore largement insuffisants. Quelques institutions tentent d’informer les futurs soignants des biais liés au syndrome méditerranéen, mais ces initiatives restent isolées. Antoine Mahé, dermatologue et professeur à la faculté de médecine de Strasbourg, a lancé un diplôme universitaire intitulé "Médecine de la diversité", pour former les soignants à la prise en charge de patients de diverses origines. Ce cours aborde les spécificités culturelles et les biais inconscients qui influencent la relation soignant-soigné, une démarche essentielle pour déconstruire les stéréotypes.
Dans certains cas, des syndicats comme la CGT se mobilisent pour lutter contre le racisme systémique au sein des hôpitaux et promouvoir une prise en charge égalitaire pour tous les patients. Cependant, ces syndicats ont peu d'influence directe sur les comportements individuels des soignants et ne peuvent imposer des sanctions contre des collègues aux pratiques discriminatoires. C'est une des raisons pour lesquelles le racisme ordinaire perdure, souvent banalisé et couvert par une forme de solidarité entre collègues.
Pour pallier ces lacunes, des collectifs militants, comme le Collectif contre le Racisme et l'Apartheid (CRAN) et le réseau Classe / Genre / Race, se mobilisent pour dénoncer les violences médicales subies par les patients racisés et exiger une réponse institutionnelle à cette problématique. Ces collectifs cherchent à informer les patients racisés de leurs droits, à les encourager à dénoncer les discriminations et à leur offrir un soutien moral et juridique. Cependant, pour changer véritablement les mentalités, une refonte plus large du système de formation des soignants semble nécessaire, avec “une intégration de cours de sensibilisation à la diversité dès les premières années de formation” confient les deux infirmières.

Changer les mentalités et la prise de conscience d’un racisme médical systémique
Malgré ces efforts, la lutte contre le syndrome méditerranéen se heurte à une résistance culturelle tenace. En France, la réticence à reconnaître les discriminations raciales au sein du système de santé reste forte. La loi française, qui interdit de collecter des données ethniques, complique également la tâche des chercheurs souhaitant évaluer la portée des discriminations raciales dans les soins de santé. Pourtant, sans ces données, il est difficile de démontrer l’ampleur de la discrimination raciale dans les hôpitaux et de proposer des solutions adaptées.
Le syndrome méditerranéen constitue un symptôme d'un racisme systémique profondément enraciné dans le système de santé français. Ses conséquences pour les patients racisés sont dramatiques, car il prive nombre d'entre eux de soins appropriés et leur inflige des souffrances inutiles. Ce racisme s'ajoute à celui vécu par les soignants racisés, qui se trouvent également confrontés à des actes de racisme, tant de la part de patients refusant d'être pris en charge par des professionnels de santé racisés que de la part de leurs collègues. Entre suppression de l’Aide Médicale d’État (AME), la fermeture de lit et des discriminations en hausse, pouvant aller jusqu'à causer la mort. le système médical français est de plus en plus fragilisé, et les minorités en subissent de plus en plus les conséquences.
*Dans un souci d'anonymisation, tous les prénoms ont été modifiés.

