Article de Komune Média

Pourquoi les grands musées occidentaux accumulent-ils une dette culturelle ?

✍️ Amina, stagiaire chez Komune

✍️ Amina, stagiaire chez Komune

Cette semaine, c’est moi Amina, étudiante en Anthropologie et Ethnologie et en formation de vidéaste qui écrit pour Komune !
Stagiaire pendant deux petits mois, on m’a proposé de traiter d’un sujet qui m’animait, donc quoi de mieux que de parler “d’Art Africain”, sous une forme qui m’intéresse particulièrement : Les artefacts acquis durant la colonisation en Afrique subsaharienne. 

J’espère que cet article vous intéressera, très bonne lecture !

British Museum de Londres 2024. ©viator.com

Dans les grandes Métropoles Occidentales nous avons le privilège de pouvoir voyager à travers une soixantaine de pays tout en restant dans un seul et même lieu. En effet, les grands musées occidentaux sont des lieux fascinants qui attirent des millions de visiteurs chaque année. De Paris à Londres, de New York à Berlin, ces institutions culturelles abritent des objets inestimables provenant des quatre coins du monde : sculptures africaines, momies égyptiennes, porcelaines chinoises, spatule à chaux de Mélanésie. En entrant dans ces musées, nous voyageons en découvrant les objets de civilisations anciennes et les créations de maintes cultures.

Cependant, si tous ces artefacts sont face à nous, c’est qu’ils ne sont plus dans leurs pays d'origine. Mais à quel prix ? Et d'où viennent ces objets ? Comment ont-ils été acquis ? Et surtout, pourquoi ces trésors se trouvent-ils dans les musées occidentaux, loin de leurs terres d'origine ? En réalité, la présence massive d'artefacts non-occidentaux dans les musées d'Europe et d'Amérique du Nord est le résultat de l'histoire coloniale et de l'exploitation de nombreuses régions du monde par les puissances occidentales. Cet article explore les racines de cette "dette culturelle" et examine pourquoi il est crucial de restituer ces objets à leurs pays d'origine. Pour cela, nous commencerons par recontextualiser l’ère coloniale.  

L'ère coloniale : Contexte et méthodes d'expansion

Conférence de Berlin de 1884-1885 : Otto Von Bismarck, chancelier allemand à l’époque, est illustré ici tenant un couteau au-dessus d'un gâteau découpé avec l'inscription « Afrique ». Les autres délégués présents autour de la table le fixent avec inquiétude. ©Caricature anonyme parue dans L’Illustration, 3 janvier 1885, page 17

Contexte temporel

L'accumulation d'artefacts provenant d'Afrique et d'autres régions du monde par les musées occidentaux trouve ses racines dans l'ère coloniale. L'Europe du XIXe siècle était marquée par la Révolution industrielle (processus de changement rapide de l'industrie qui a créé une réelle modification à la fois sur l'agriculture, l’économie et la société). Elle a généré une demande accrue de matières premières pour produire des habits, des pièces automobiles, du matériel électro-ménager et bien d’autres... Les nations européennes, dans leur quête de croissance économique, se sont tournées vers l'Afrique, une terre riche en ressources naturelles. Cependant, pour éviter les conflits entre les puissances occidentales, Otto von Bismarck, chancelier allemand, a organisé la Conférence de Berlin en 1884. Cet événement a rassemblé quatorze puissances européennes et a abouti à un partage arbitraire de l'Afrique entre ces nations : l'Autriche-Hongrie, la Belgique, l'Empire ottoman, l'Espagne, les Pays-Bas, la Suède, la Norvège, les États-Unis, l'Allemagne, la France, le Danemark, la Russie, l'Italie, et le Royaume-Uni. Il est important de rappeler que ce découpage des terres a été basé sur des buts purement économiques et à profit des sociétés occidentales. L’avis des populations et peuples habitants ces territoires n’a pas été pris en compte ce qui a contribué à affaiblir et diviser certaines ethnies. 

Les objectifs de l'expansion coloniale

 Le but de cette expansion était multiple. Tout d'abord, les puissances coloniales cherchaient à étendre leur territoire pour accroître leur influence politique et économique. L'Afrique, avec ses vastes réserves de matières premières comme le caoutchouc, l'or, et les diamants, représentait une cible de choix pour ces nations avides de ressources. Mais au-delà de l'économie, la colonisation était aussi motivée par des idéologies évolutionnistes et suprémacistes. Les colonisateurs considéraient que leur mission était d’« éduquer les barbares ». Le terme “barbare” est péjoratif, il veut dire “étranger” ou “non-civilisé” chez les Grecs et Romains. Montaigne a redéfini ce mot en disant : « que chacun appelle barbarie ce qui n’est pas de son usage ». L’objectif des sociétés occidentales était donc de « civiliser » les peuples qu'ils rencontraient. Selon elles, il n'existait qu'une seule et unique voie de développement linéaire, celle du monde occidental. Tout autre type de civilisation, de développement était perçu comme inférieur ou sous-développé.

Les Occidentaux cherchaient ainsi à régner à la fois sur le monde d’un point de vue économique et territorial mais aussi culturel, en imposant leurs mœurs et leurs usages sur les autres cultures.

Méthodes d'expansion coloniale, comment ?

Les Européens ont utilisé plusieurs méthodes pour établir et maintenir leur domination coloniale. 

Une domination spirituelle et des mœurs, notamment avec les croyances, en envoyant des missionnaires qui devaient imposer la religion catholique, tout en tirant profit de la situation. C’est ce que nous pouvons lire dans le Discours de Léopold II le Roi des Belges prononcé en 1887, le Roi dit «[…]Vous interprétez l’Évangile d’une façon qui serve à mieux protéger nos intérêts dans cette partie du monde. Pour ce faire, vous veillerez entre autres à désintéresser nos sauvages des richesses dont regorgent leur sol et sous-sol, pour éviter qu’ils s’y intéressent ».

La colonisation s’est aussi faite par les lois. Les Européens ont développé leurs propres structures administratives et juridiques afin de réduire les droits des populations autochtones. Le processus observé consistait fréquemment à feindre le respect des droits des sociétés sur le terrain. Cependant, progressivement, l'administration exerçait une emprise totale sur les lois régissant les populations, en recourant à des systèmes administratifs indirects, comme le pratiquait l'Angleterre, ou à des méthodes directes, telles que celles employées par la France, qui imposait la destruction des anciens pouvoirs politiques.

La colonisation passe aussi par l’instauration de la langue du pays colonisateur en tant que langue principale.

 En outre, la colonisation visait à fournir de la main-d'œuvre bon marché pour les entreprises européennes, en exploitant les populations locales à des fins économiques.

Un autre procédé de colonisation employé était la stratégie du « diviser pour mieux régner », qui consistait à isoler et affaiblir l'ennemi principal en instaurant des divisions internes. Cela engendrait un déséquilibre au sein de l'État, créant une distraction qui permettait aux colons de renforcer leur pouvoir. Par exemple, au Rwanda, les Européens ont exploité les différences ethniques entre les Hutus et les Tutsis pour fragiliser la résistance locale, ce qui a conduit à l'un des plus grands génocides de l'histoire. Ils se sont également servi et implantés des hiérarchies sociales basées sur la couleur de peau, phénomène connu sous le terme de "colorisme".

Des guerres sanglantes ont suivi : les Africains, souvent armés de simples lances ou d'épées artisanales, ont dû combattre des Européens dotés d'armes à feu issues de la Révolution industrielle. Des massacres, des décapitations et d'autres formes de violences brutales ont été commises pour instaurer la terreur et soumettre les populations locales. Au Congo, par exemple, le roi Léopold II de Belgique a ordonné des mutilations, notamment des coupages de mains en cas de rébellion ou de mauvaises récoltes.

Enfin, l'une des conséquences les plus durables de l'expansion coloniale a été la dépossession économique et culturelle des peuples colonisés. Le pillage des biens culturels et matériels a permis leur revente ou leur exposition dans des musées en Europe et en Amérique du Nord, consolidant ainsi l'héritage culturel et matériel des nations colonisatrices.

Les artefacts africains déplacés vers l'Occident

Statue Nkisi Nkonde | Musée royal de l'Afrique centrale - Tervuren - Belgique. Propriété du chef Ne Kuko, cet objet de pouvoir a été spolié par Alexandre Delcommune lors d'une expédition punitive fin 1878. ©collection MRAC Tervuren; photo Plusj, MRAC Tervuren.

Les procédés utilisés

Par la violence : le pillage des objets culturels 

L'histoire des artefacts africains et d'autres objets culturels non-occidentaux dans les musées européens et nord-américains commence souvent par un acte de violence. Les Européens en gagnant du territoire ont fréquemment pillé les villes et les villages qu'ils occupaient.

Par exemple, la statue Nkisi Nkonde, qui se trouve aujourd'hui au Musée Royal de l'Afrique centrale à Tervuren en Belgique, a été prise dans les environs de Boma au Congo par Alexandre Delcommune lors d'une attaque contre le chef Ne Kuko.

Par des échanges consentis (ou presque) : le dumb barter

Outre les pillages, des artefacts ont également été acquis par le biais d'échanges commerciaux très inégaux, souvent appelés « trocs stupides » ou « dumb barter ». Dans ces transactions asymétriques, les populations locales se retrouvaient en position de faiblesse, n'ayant guère d'autres choix que d'accepter les conditions imposées par les colonisateurs. Ces échanges se faisaient entre des puissances à économies inégales et ils aboutissent à une forme d'exploitation déguisée. Comme l’explique A. Mouline (2005), les alliances asymétriques impliquent souvent des entreprises de pays industrialisés d’un côté et des entreprises de pays en voie de développement de l’autre, avec un double objectif : transfert de technologie et conquête des marchés.

Pourquoi restituer ces objets culturels à leurs pays d'origine ?

Les problèmes de mémoire et de réconciliation historique

 La présence d'artefacts africains et d'autres objets culturels non-occidentaux dans les musées européens et nord-américains ravive constamment les souvenirs d'un passé colonial douloureux. Ces objets symbolisent l'oppression, l'exploitation et l'injustice subies par les peuples colonisés. Pour ces pays, la restitution de leurs biens culturels revêt une importance capitale pour rétablir une justice historique et apaiser les relations entre les Etats, bien qu’ils ne puissent en rien effacer les faits historiques traumatisants. C'est aussi une question de mémoire collective, essentielle pour les États qui ont été colonisés et pour leurs citoyens. Tant que ces objets resteront dans les musées des anciens colonisateurs, ils maintiendront une forme d'emprise symbolique et de domination culturelle. Il est demandé de réparer des blessures comme le dit Kader Attia à travers son oeuvre.

 

L'identité culturelle et le développement éducatif

Les objets culturels sont des témoins matériels de l'histoire, des croyances et des pratiques d'une société. Pour les peuples colonisés, la privation de l'accès à ces artefacts empêche leur propre développement culturel et éducatif. Leur restitution permettrait de renforcer l'identité nationale et d'offrir aux populations locales une meilleure compréhension de leur propre histoire et de leur culture. La reconnaissance identitaire est cruciale car elle permet de retrouver et de valoriser leur propre culture, leur histoire, et leur dignité, souvent niées ou effacées par la colonisation. Sans cette reconnaissance, les peuples colonisés risquent de voir leur héritage remplacé par celui du colonisateur. Cette reconnaissance aide à guérir les blessures du passé, à rétablir une fierté culturelle et à redonner aux peuples le pouvoir de se définir eux-mêmes, plutôt que d’être définis par l'oppression qu'ils ont subie. En outre, cela permettrait aux chercheurs et aux jeunes générations de s'instruire à partir de leur propre héritage culturel dans son contexte original. La restitution pourrait permettre d’enrichir leur éducation et contribuer à la recherche anthropologique et historique, des sciences souvent pratiquées par les Occidentaux et les personnes issues des diaspora mais moins fréquemment par les personnes habitant les pays anciennement colonisés. 

Comme l'a souligné le Manifeste culturel panafricain adopté en 1969 à Alger : "La conservation de la culture a sauvé les peuples africains des tentatives de faire d’eux des peuples sans âme et sans histoire […] et si [la culture] relie les hommes entre eux, elle impulse aussi le progrès. Voilà pourquoi l’Afrique accorde tant de soins et de prix au recouvrement de son patrimoine culturel, à la défense de sa personnalité et à l’éclosion de nouvelles branches de sa culture."

 

L'ethnocentrisme et la marginalisation des cultures non-occidentales

Lorsque des objets africains ou d'autres cultures non-occidentales sont exposés dans des musées occidentaux, ils sont souvent présentés simplement pour leur esthétique, sans considération de leur signification spirituelle, sociale ou culturelle. On parle de leurs couleurs, de leurs formes, de leurs traits qu’on décrirait comme « étranges ». C’est ce que nous appelons l'exotisme, une sorte de “romantisation” qui décontextualise ces objets. L’exotisme découle de l’ethnocentrisme occidental, qui se manifeste par la tendance à percevoir le monde ou d’autres groupes sociaux à travers le prisme de sa propre culture ou de son propre groupe social, en accordant une priorité aux normes sociales de son pays. Dans cet exemple précis, le fait de dénaturer la fonction d’un objet en l’interprétant à sa manière biaise la réalité historique de ces objets.

Provenance Collecté in situ entre 1910 et 1940 par un médecin colonial français René Withofs (1919-1997), Bruxelles, acquis auprès de ce dernier en 1948 Collection Jacques et Denise Schwob (1916-2008), Bruxelles, acquis auprès de ce dernier le 18 mai 1954. ©Auteur inconnu, trouvé sur Lotsearch.net

Les masques Fang du Gabon illustrent parfaitement ce phénomène. Ce sont des masques sacrés employés lors des rites liés au culte des ancêtres et aux cérémonies spirituelles du peuple Fang, qui occupait autrefois les territoires des actuels Gabin, Cameroun et Guinée-Équatoriale. Ils servaient à protéger les populations mais ils ont été réappropriés comme objets d'art moderne, déconnectés de leur usage rituel et symbolique, amenés en Occident par des administrateurs coloniaux tel que René-Victor Edward Maurice Fournier au début du XXème siècle.

L'appropriation culturelle et les doubles standards raciaux

Se pose alors la question de l'appropriation culturelle. Il s'agit d'exploiter ou d'utiliser des objets ou des rites sans en connaître le contexte ou sans les replacer dans leur cadre d'origine. De plus, un profit financier peut être tiré de cette appropriation, ce qui est encore plus problématique puisqu'il ne bénéficie pas au peuple d'origine. Reprenons l'exemple des masques Fang, fabriqués avec du kaolin, une pierre symbolique pour les pays d'Afrique. Pablo Picasso s'est inspiré de ces masques dans de nombreux tableaux et a contribué à fonder un courant artistique majeur. Leurs lignes géométriques, leurs formes simplifiées et leur caractère expressif ont inspiré Picasso, qui en a tiré bénéfice et reconnaissance. Les musées occidentaux, en exposant ces artefacts, cherchent souvent à démontrer leur ouverture d'esprit et leur cosmopolitisme, tout en marginalisant les artistes et artisans non-occidentaux. Cela crée un double standard racial, où des comportements et des créations sont jugés différemment selon l'origine de leur auteur, renforçant ainsi les discriminations et les inégalités sociales.

Oeuvre de Pablo Picasso inspirée par un masque africain. ©art2dye4.blogspot.com

La Diaspora, un acteur clef dans les restitutions

Outre les pressions diplomatiques, les personnes racisées vivant en Occident jouent un rôle clé dans le mouvement pour la restitution des artefacts culturels. Les diasporas, dont les patrimoines sont présentés dans les musées occidentaux, éprouvent un sentiment profond d'injustice face à la réduction de leurs héritages à de simples objets de curiosité, détachés de leur contexte d'origine.

Ces communautés, avec d'autres défenseurs de la justice culturelle, organisent des campagnes et collaborent avec des institutions pour révéler la provenance controversée de nombreux artefacts et plaider pour leur restitution. Leur action renforce la pression sur les musées pour qu'ils revoient leurs politiques et intègrent les voix des descendants des peuples spoliés, contribuant ainsi à un mouvement global pour une restitution juste. Beaucoup d’écrits traitent de cela par des personnes issues de la diaspora notamment Sada Malou et son écrit : “the Restitution of African Cultural Heritage: A New Paradigm". L'un des écrits qui a fait le plus parler ces dernières années en France est le rapport rédigé par l'écrivain, philosophe et économiste vivant aux États-Unis, Felwine Sarr, et Bénédicte Savoy, une historienne de l'art spécialisée dans l'histoire culturelle des patrimoines Européen, actuellement localisée en Allemagne. Ce rapport traite de la restitution des objets africains des pays occidentaux à leurs pays d'origine. Il sera remis à Emmanuel Macron, président de la République française, et servira alors de moteur à un phénomène de restitution de 26 objets au Bénin.


En conclusion, le débat sur la restitution des objets culturels africains soulève des interrogations néocoloniales lorsqu'il est affirmé que ces objets doivent demeurer en Occident en raison des prétendues insuffisances d'infrastructure en Afrique. Certes, l'Afrique compte moins de musées que l'Occident, mais cela résulte d'une perception différente des objets exposés, d'une approche distincte de leur conservation, et surtout d'un manque de soutien international. En affirmant que les cultures non-occidentales ne sont pas capables de préserver correctement leur patrimoine, cette position crée un sentiment de délégitimation chez les personnes racisées vivant en Occident. Ce raisonnement renforce des stéréotypes dévalorisants, mais ignore également les capacités et les efforts des communautés africaines et diasporiques pour gérer et promouvoir leur héritage culturel. Il est essentiel de dépasser ces préjugés et de soutenir les revendications pour la restitution des objets, en respectant le droit des peuples africains à récupérer et à valoriser leur patrimoine culturel.



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