Article de Komune Média

Quand des entreprises françaises aident l’ICE à traquer les personnes migrantes

Des entreprises françaises collaborent avec l’ICE et profitent des politiques migratoires sécuritaires, aux États-Unis comme en Europe.

À la suite des meurtres de Renee Nicole Good et d’Axel Pretti, tués lors d’opérations menées par l’ICE (l’agence anti-immigration), le Département de la Sécurité intérieure (DHS) a été partiellement mis à l’arrêt. Derrière cette fermeture, une volonté se dessine : celle de réformer le fonctionnement de l’ICE. Les élus démocrates refusent désormais tout nouveau financement du DHS tant que des changements majeurs n’auront pas été mis en œuvre dans le mode opératoire de l’ICE.

Arrestation de l’ICE en 2017 à Los Angeles. ©usicegov/ Flickr

Mais alors que le Congrès refuse de financer directement l’agence, des entreprises françaises lui fournissent des technologies, services de surveillance, outils de traçage et infrastructures logistiques. Parmi elles : l’entreprise du CAC 40 Capgemini, Thalès et Parrot.

Capgemini au service de l’ICE

En novembre dernier, l’ICE avait publié un appel d’offres où elle revendiquait un “besoin urgent de traçage de personnes”.

C’est la filiale américaine de Capgemini, grand groupe français du numérique, qui a remporté ce marché. L’entreprise lui a proposé une solution technologique qui s’appelle le “skip tracing”. Cette méthode vise à collecter des données personnelles via des logiciels spécialisés afin d’identifier et de localiser des individus, dans ce contexte des personnes perçues comme étrangères, dans une zone. Dans le cadre de ce contrat, l’objectif est clair : aider l’ICE à retrouver des personnes migrantes en situation irrégulière, y compris dans des lieux publics comme les écoles, afin de pouvoir les arrêter puis les expulser. Le contrat signé le 18 décembre prévoit un paiement de 4,8 millions de dollars, mais ce montant peut augmenter fortement : plus Capgemini aide l’ICE à retrouver des personnes, plus l’entreprise gagne d’argent. Le contrat pourrait ainsi atteindre jusqu’à 365 millions de dollars.

Au départ, Capgemini Government Solutions, la filiale américaine, se vantait de cette collaboration sur son site internet : “Capgemini travaille étroitement pour aider à réduire les délais et les coûts d’expulsion des étrangers en situation irrégulière.” Quelques jours plus tard, l’article a disparu, comme l’a repéré l’Observatoire des multinationales.

Ces révélations ont fait l’effet d’un véritable tollé médiatique : l’action de Capgemini a même chuté de 2% depuis le début de l’affaire et le siège parisien a fait l’objet de vandalisme.

Mis en cause, Capgemini a affirmé que le contrat n’était pas encore en exécution, sous-entendu que le groupe n’est pas lié aux interventions violentes commises par l’ICE.

Cette situation contraste fortement avec l’image que le groupe cherche à donner. Capgemini communique depuis des années sur “l’inclusion”. Pourtant, selon le journal Libération, certains mots comme “diversité” auraient même été retirés de leurs communications pour correspondre aux exigences de l’appel d’offres de l’ICE.

La CGT ainsi que des salariés écoeurés par ces révélations demandent aujourd’hui l’arrêt du contrat ainsi que la suspension des activités de l’entreprise.

Le PDG du groupe, Aiman Ezzat, a déclaré sur LinkedIn ne pas connaître les détails précis de l’accord signé par la filiale américaine, mais promet d’examiner la situation.

En réalité, ce n’est pas la première fois que l’entreprise collabore avec l’ICE. En effet, selon l’Observatoire des multinationales, Capgemini travaille avec l’ICE depuis au moins 2007. Leur collaboration concerne notamment la “planification de détentions” et des lits, ou encore un “standard téléphonique réservé aux victimes de crimes commis par des étrangers”, une création signée Donald Trump.

Le scandale éclate une semaine seulement après que Capgemini ait annoncé un plan de suppression de 2 400 postes, vivement dénoncé par les syndicats. Pourtant, l’entreprise ne semble pas réellement manquer de moyens, au regard des sommes colossales engagées dans le contrat passé avec l’ICE. Le prétexte avancé, en plus de l’argument à la mode de l’intelligence artificielle, concerne des résultats économiques présentés comme “en retrait” en France. Une justification qui ne tient pas. Car à l’échelle mondiale, Capgemini continue d’engranger des profits énormes, qui servent avant tout à enrichir les actionnaires : plus d’un milliard d’euros distribués en 2025 sous forme de dividendes et de rachats d’actions.

Sous la pression, Capgemini a annoncé mettre en vente sa filiale américaine. Une décision qui ressemble davantage à une tentative de sauver la face et calmer la polémique bien plus qu’à un véritable choix éthique.

Thales et Parrot : d’autres acteurs français impliqués

Mais Capgemini n’est pas la seule entreprise à collaborer secrètement avec l’ICE. C’est notamment le cas de Thalès, groupe spécialisé dans les technologies de sécurité et partiellement détenu par l’État français, qui aurait fourni des systèmes permettant de comparer des empreintes digitales avec les bases de données du gouvernement américain. Ces outils sont utilisés dans les procédures d’identification des personnes étrangères. Auprès de Libération, le groupe français tempère son engagement et assure que le système IDENT, qui sert à stocker et comparer des données biométriques, ne sert qu’aux analyses d’empreintes digitales. Face à ces accusations, le groupe dément toute complicité et va même jusqu’à porter plainte pour diffamation contre chaque personne osant dire le contraire.

Or l’entreprise avait déjà été ciblée par des accusations concernant sa complicité avec Israël et le soutien du génocide à Gaza.

Autre entreprise : Parrot, leader européen dans la fabrication de drones. Le groupe français fournit au ministère américain de la Sécurité intérieure, dont dépend l’ICE, des drones de surveillance équipés de caméras et de logiciels d’analyse. Ces drones servent notamment à surveiller des zones frontalières et des rassemblements. L’entreprise ne dément pas, voire, va jusqu’à arborer avec fierté le logo de son partenaire.

Ces collaborations font de l’État français, un complice de taille dans les violences commises par l’ICE. Elles montrent comment des entreprises françaises participent concrètement à une politique de traque, d’enfermement et d’expulsion, tout en engrangeant des profits colossaux.

Les politiques migratoires : un business juteux pour le secteur privé

Et cette logique ne s’arrête pas aux États-Unis. Depuis des années, des entreprises s’enrichissent sur le dos des personnes migrantes, notamment grâce aux politiques européennes qui reposent toujours davantage sur l’armement et la militarisation des frontières.

Dans ce contexte, le secteur industriel fournit du matériel pour surveiller les frontières avec des caméras thermiques et des drones, automatiser le tri des demandes de visas ou enfermer les personnes étrangères dans des centres de détention. Une même tendance se dessine : des missions de plus en plus confiées à des entreprises privées. Cette logique s’observe aussi bien à l’échelle européenne qu’au niveau national. Elle passe par Frontex, l’agence européenne chargée du contrôle des frontières extérieures de l’espace Schengen, mais aussi par des partenariats bilatéraux, comme celui noué entre la France et la Grande-Bretagne à Calais.

L’évolution du budget de Frontex témoigne clairement de cette escalade sécuritaire. Il atteignait 922 millions d’euros en 2024 et a été multiplié par 153 depuis la création de l’agence en 2005. Près d’un tiers de cette enveloppe est consacré à des partenariats avec des entreprises privées, notamment des géants industriels comme Airbus et Safran. Autrement dit, l’agence européenne délègue de plus en plus la surveillance aérienne et les technologies de pointe à des multinationales.

En effet, afin de surveiller les frontières terrestres, maritimes et aériennes, Frontex utilise des avions, des hélicoptères, des navires, des détecteurs de vision nocturne mobiles ou encore des détecteurs de battement cardiaque capables de repérer des personnes cachées dans des véhicules. Elle fait par exemple appel à Airbus qui lui fournit des services de surveillance maritime aérienne, afin d’identifier les embarcations transportant des personnes migrantes tentant de rejoindre l’Europe.

Des entreprises privées se retrouvent ainsi à assumer des “services” qui étaient auparavant exercés directement par les États. En confiant la surveillance et l’enfermement à des entreprises, l’État semble vouloir se dédouaner de sa responsabilité politique. Le réseau d’associations Migreurop parle d’une “déresponsabilisation organisée” des États européens en matière de politiques migratoires.

Et le même mécanisme est à l’œuvre à la frontière franco-britannique. Dans le cadre des accords du Touquet, chaque année, plusieurs dizaines de millions d’euros sont alloués pour sécuriser la frontière. Là encore, ce sont des entreprises privées qui en profitent. Thales a été rémunéré pour installer portiques, lecteurs de badges, caméras de surveillance et dispositifs de protection des infrastructures. En 2016, Eurovia, filiale de l’entreprise Vinci, a été mandatée pour construire un mur de quatre mètres de haut et d’un kilomètre de long à Calais, pour un montant de 2,7 millions d’euros financé par le Royaume-Uni.

Ce que l’on voit se dessiner, c’est ce que le chercheur et journaliste Guillaume Pitron, appelle un “complexe militaro-industriel” des frontières.

Ainsi, au bout de la chaîne, ce sont toujours les mêmes gagnants : les multinationales de la sécurité, de l’armement. Et toujours les mêmes qui en subissent les conséquences : les personnes migrantes, criminalisées, traquées, déshumanisées.

Dans ce contexte, une certitude s’impose : la violence migratoire n’est pas un accident. Elle semble être un véritable business pour les grandes entreprises.

Et pendant que de nombreux politiques martèlent que “l’immigration coûte trop cher”, les faits montrent que l’immigration rapporte plus qu’elle ne coûte.


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