Article de Komune Média
Comment l’orientalisme a façonné les clichés sur les Maghrébins en France ?
Des peintures orientalistes aux discours médiatiques contemporains, les clichés sur les Maghrébins en France s’enracinent dans une longue histoire coloniale.

✍️ Sandra Inack, journaliste à Komune
En France, les clichés continuent encore aujourd’hui de façonner une partie de l’opinion publique. Les personnes racisées, et en particulier les Français d’origine maghrébine, restent régulièrement la cible de préjugés persistants. Dans un contexte social et politique tendu, une figure revient souvent comme bouc émissaire : celle des Français d’origine “arabe”.
L’expression « les stéréotypes ont la vie dure » n’a rarement été aussi pertinente, tant le paysage médiatique continue d’en relayer certains. En 2024, pendant l’émission radio Pascal Praud et vous, un invité affirme ainsi que « les contrôles au faciès seraient dus à la délinquance d’origine maghrébine et subsaharienne ». Une déclaration parmi tant d’autres, révélatrice de la manière dont ces communautés continuent d’être perçues dans l’espace public. Pourtant, ces représentations ne sont pas nées d’hier : elles s’inscrivent dans une longue histoire, dont les racines remontent aux périodes précoloniale et coloniale.

Entre la fin du 18e et début 19e siècles apparaît un courant de pensée : l’orientalisme. Les représentations qu’il diffuse contribuent à façonner un imaginaire collectif qui influencera durablement les préjugés encore présents aujourd’hui. La culture populaire n’échappe pas à ce phénomène et peut même en être un puissant vecteur.
Des chansons comme Le P’tit Beur (1987) de Rachid Ferrache ou Zoubida (1991) de Vincent Lagaf’, derrière leur ton léger et leur succès populaire, participent à la diffusion de clichés et de représentations parfois empreintes de racisme.
Dans Le P’tit Beur, le refrain est le suivant :
“J’suis un p’tit beur, Mais sois tranquille, J’viendrais pas t’voler ton argent, Rappelle tes chiens, Ouvre tes grilles, Tu vois bien que j’suis qu’un enfant [...] Comme disent les autres, ça veut pas dire qu’suis un voyou, Faut pas croire qu’c’est toujours d’ma faute, Quand quelque part y a un sale coup”.
Tandis que La Zoubida de Vincent Lagaf propose ces paroles :
“Arrive Mokhtar sur un scooter doré, Dis donc la gazelle mais qu’est ce t’as à pleurer, Dis donc gazelle mais qu’est ce t’as à pleurer, Ben la fatma veut pas que j’aille danser, Passe par la f’nêtre moi je vais t’emmener, Met son chéchia et ses babouches chromées, Sur le scooter derrière elle est montée”.
Le morceau s’accompagne d’un clip dans lequel Vincent Lagaf apparaît grimé en personnage « arabe », avec une mise en scène reposant sur des caricatures et des clichés.
Sans oublier le long-métrage animé Aladdin (1992) où les stéréotypes atteignent leur paroxysme : le monde arabe est présenté comme une entité monolithique, où toutes les cultures se confondent et où les frontières sont volontairement indéfinies. À savoir que Aladdin est considéré comme étant Arabe. Cependant le décor oriental du long-métrage s’inspire de plusieurs décors : oriental, perse, indien…
Théorisé par Edward Saïd, l’orientalisme désigne un courant de pensée à la fois artistique, littéraire, scientifique et politique, créé par l’Occident – en particulier par les puissances impériales européennes – et ayant pour objet d’étude les territoires dits « orientaux ». Il se caractérise par une description et une catégorisation de l’Orient à travers une perspective occidentale.
Ce courant naît dans un contexte colonial, favorisant l’établissement d’une hiérarchie raciale et projetant l’Oriental comme subalterne, légitimant ainsi la domination européenne sur ces peuples. Celui-ci propose une lecture dans laquelle la notion d’altérité occupe une place centrale dans les rapports de domination. L’Oriental – perçu comme « l’Autre », opposé à l’Occidental – est ainsi construit comme son contraire et, par conséquent, inférieur.
Ce sentiment d’infériorité, nourri par un discours racial et colonial, permet à l’Occident de se charger d’une « mission civilisatrice », venant justifier la colonisation.

L’orientalisme repose sur un discours qui essentialise les “Orientaux” en leur attribuant des caractéristiques supposées communes et immuables. Pourtant, l’Orient auquel il se réfère reste une notion aux contours flous. Sous cette appellation sont regroupés des territoires très différents, allant de l’Afrique du Nord au Proche-Orient, mais aussi certaines régions d’Asie du Sud et du bassin méditerranéen.
Les origines des clichés sur les maghrébins
Pendant la période coloniale, les Orientaux sont décrits comme “paresseux”, “malhonnêtes”, “rusés” et parfois “violents”. Si ces représentations ont évolué avec le temps, le champ lexical utilisé pour les décrire reste similaire.
L’évolution des clichés des hommes maghrébins s’effectue en plusieurs temps, mais varie en fonction de l’opinion publique. Dans l’après-guerre, avec l’augmentation des migrations maghrébines vers la France, de nouvelles représentations émergent, encore marquées par l’héritage colonial. L’image du colonisé laisse progressivement place à celle de l’ouvrier immigré.
Un nouvel imaginaire se construit alors autour de la figure du travailleur maghrébin, associé au monde du prolétariat et, dans certains discours, à la marginalité ou à la criminalité.
Dans les années 1980, période marquée par l’éveil du Front National, ou encore la marche pour l’égalité et contre le racisme, aussi appelée « marche des Beurs », la représentation de l’Arabe prédominante est celle du délinquant.
Aujourd’hui en France, la figure de l’homme maghrébin est fréquemment associée à une question sexuelle, notamment dans certains discours politiques racistes et anti musulmans. Les hommes nord-africains y sont souvent présentés comme intrinsèquement “sexistes”, “violents”, voire “violeurs”.
La sociologue Nacira Guénif-Souilamas observe à ce sujet une rhétorique récurrente qui suggère l’impossibilité de l’intégration des « garçons arabes » en France, en raison d’une supposée violence et d’un sexisme présenté comme inné.
Cette idée est reprise par certains courants de l’extrême droite et par des groupes se réclamant d’un féminisme identitaire, à l’image du collectif Nemesis, qui tendent à biologiser un prétendu sexisme propre aux hommes maghrébins. Le sexisme se trouve ainsi essentialisé et attribué à un groupe entier, les hommes maghrébins étant décrits comme une menace pour les femmes.
Dans ces représentations, la violence supposée des hommes maghrébins est également fréquemment associée à l’islam. La stigmatisation passe alors par la religion : dans cet imaginaire, le Coran dicte la conduite des croyants, nourrissant l’idée que « l’Arabe » ne respecte pas les femmes parce que sa religion l’y autorise.
Voici un exemple de leur rhétorique ⬇️
Pour en savoir plus sur le groupuscule d’extrême droite Némésis, on vous recommande de lire cet article juste ici.
L’art orientaliste dans l’élaboration de la fétichisation des femmes maghrébines
Les peintures orientalistes du 18e au 19e siècle, dépeignent un Orient fantasmé, façonné par un regard masculin posé sur une version féminisée de l’Autre. De Eugène Delacroix à Jean‑Auguste‑Dominique Ingres, en passant par Jean‑Léon Gérôme, de nombreux artistes participent à la construction de cet imaginaire. Dans leurs œuvres, les femmes orientales sont souvent mystifiées et réduites à des figures de désir, à la fois sensuelles et exotiques.

L’orientalisme a longtemps réduit les femmes “orientales” à des objets de fantasme, une représentation qui persiste encore dans les imaginaires. Aujourd’hui les femmes maghrébines restent prisonnières d’imaginaires qui oscillent entre deux stéréotypes opposés.
D’un côté, celui d’une femme « sexuellement insatiable ». De l’autre, la figure de la « femme voilée », décrite comme enfermée dans sa culture et sa religion. Comme le souligne Mohammed Ibn Najiallah, chercheur en histoire, ces représentations simplificatrices continuent de structurer les discours. Dans ce récit, l’émancipation de la femme voilée passerait par une relation amoureuse avec un homme extérieur à son univers, présenté comme l’incarnation de la modernité et de la liberté.

Dans le paysage cinématographique, les deux clichés, la femme aux mœurs légères et la musulmane soumise et malheureuse, se rejoignent souvent dans une seule représentation.
Les personnages féminins maghrébins y apparaissent comme des “victimes” : maltraitées par leur famille, contraintes de porter le voile et privées de liberté.
La libération progressive de ces héroïnes est généralement présentée comme rendue possible par une relation amoureuse avec un homme. À travers cette relation, elles s’affranchissent d’une autorité familiale supposée oppressive, tout en découvrant ce que Mohammed Ibn Najiallah décrit comme les “plaisirs de la vie” : fumer, boire ou entretenir des relations sexuelles.
Une telle représentation véhicule une vision problématique : la liberté féminine y est systématiquement associée à la transgression des préceptes religieux, “réduisant cette quête d’émancipation à la promiscuité sexuelle ou à une apparence vestimentaire dite “moderne””.
Un autre milieu joue un rôle significatif dans la construction de l’image hypersexualisée de la femme maghrébine : l’industrie pornographique. Les femmes arabes y sont souvent réduites à des fantasmes, notamment à travers les catégories “beurettes” ou “voilées” présentes sur les sites spécialisés.

Aujourd’hui, l’orientalisme s’est transformé en post-orientalisme, mettant en lumière la manière dont le contexte géopolitique international contribue à l’élaboration de nouveaux clichés et stéréotypes à l’encontre des communautés perçues comme arabes. Ces dernières sont souvent catégorisées comme musulmanes et perçues comme une menace pour l’Occident, notamment depuis les attentats du 11 septembre 2001, ayant contribué à créer le stéréotype du “musulman terroriste”.
Plus récemment, des événements comme les frappes américaines et israéliennes en Iran et sur le Liban, illustrent une nouvelle grille de lecture : l’Orient y apparaît comme un “objet désensibilisé”. L’objet de fantasme qui lui était auparavant attribué a évolué vers une entité que l’Occident doit gérer ou détruire.
Si la notion d’altérité reste au cœur des rapports entre Orient et Occident, l’absence d’humanisation et la méconnaissance des particularités culturelles et territoriales du monde arabe persistent encore au 21e siècle.
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