Article de Komune Média

Expatrié ou migrant : qui a droit à quel mot ? - DÉBUNK DES MOTS

Deux mots pour la même réalité : vivre ailleurs. Mais on ne les emploie jamais pour les mêmes personnes. Focus sur une hiérarchie discrète.

La langue française s’est construite au fil des siècles, au rythme des périodes qui ont façonné l’histoire de la France. Parmi elles, plusieurs siècles d’expansion coloniale, du XVIᵉ au XXᵉ siècle, marqués aussi par l’esclavage et la domination de nombreux peuples et territoires à travers le monde.

Cette histoire a laissé des traces profondes dans notre manière de parler. Certains mots, apparus ou popularisés dans des contextes coloniaux, continuent encore aujourd’hui de véhiculer des représentations héritées de cette époque. Souvent sans qu’on en ait conscience, ils peuvent contribuer à diffuser des stéréotypes, hiérarchiser des cultures, ou stigmatiser des peuples, des religions et des régions du monde.

Parfois, ce n’est pas un mot isolé qui pose problème, mais le choix entre deux mots. “Expatrié” et “migrant” désignent tous deux des personnes qui vivent ailleurs que dans leur pays de naissance. Pourtant, on ne les emploie presque jamais pour les mêmes personnes. Pourquoi ?

Sans prétendre imposer une manière de parler, nous vous proposons de revenir sur l’histoire de ces deux termes et sur ce que leur usage dit des hiérarchies entre les mobilités, pour vous laisser la possibilité, ensuite, de décoloniser votre langage.


Le mot “expatrié” est issu du latin ex (“hors de”) et patria (“patrie”). Sa signification désigne une personne qui réside dans un autre pays que le sien, le plus souvent pour des raisons professionnelles. Il renvoie généralement à un séjour de durée variable, sans que l’installation définitive constitue un critère déterminant. Il s’agit avant tout d’un terme d’usage social et administratif, et non d’une catégorie juridique internationale.

Capture d’écran des résultats de Google Images lorsqu’on tape “Expatrié”

Tandis que le terme “migrant”, provient du latin migrare, qui signifie “se déplacer” ou “émigrer”. Les agences des Nations unies désignent généralement comme migrant une personne vivant depuis au moins un an dans un pays autre que celui de sa résidence habituelle, quels que soient les motifs de son départ, ou le caractère volontaire ou contraint de son déplacement. Toutefois, il n’existe pas de définition juridique universelle et contraignante du mot “migrant” : il s’agit davantage d’une catégorie statistique et politique que d’un statut juridique, contrairement à celui de “réfugié”.

Capture d’écran des résultats de Google Images lorsqu’on tape “Migrant”, révélateurs du narratif médiatique et politique construit autour de ce terme.

Ces deux définitions montrent que la distinction entre “expatrié” et “migrant” repose sur les connotations que ces mots ont progressivement acquises. Dans les discours médiatiques et politiques, le terme “expatrié” est souvent associé à une image valorisée : celle d’une personne mobile, qualifiée, souvent blanche et originaire d’un pays occidental. À l’inverse, comme le souligne le politologue et analyste du discours Clément Viktorovitch, le mot “migrant” s’est progressivement chargé d’une connotation négative, à force d’être mobilisé dans des discours centrés sur le rejet de l’immigration.

La linguiste Laura Calabrese observe d’ailleurs que le terme “migrant”, s’est imposé dans les médias à partir de l’été 2015, au moment de ce qui a été largement désigné comme la “crise migratoire”. Selon elle, ce choix lexical met davantage l’accent sur le déplacement des populations, que sur les causes de leur départ ou les conditions de leur accueil, contribuant ainsi à invisibiliser les dimensions politiques, juridiques et humaines de ces trajectoires.

Le choix des mots participe donc à construire une représentation hiérarchisée des mobilités internationales. Les migrations associées à des personnes occidentales, diplômées ou aisées sont plus volontiers qualifiées d’”expatriation”, tandis que celles concernant des personnes originaires de pays du Sud sont plus fréquemment désignées comme des “migrations”, voire réduites à la figure du “migrant”. Cette différence de traitement renvoie autant aux origines qu’à la classe sociale, voir à la manière dont certaines formes de mobilité sont perçues comme légitimes, quand d’autres sont présentées comme problématiques.

Dans une tribune publiée par The Guardian, l’activiste Mawuna Remarque Koutonin analyse cette différence de vocabulaire comme l’expression d’une “hiérarchie des mots”, qui tend à réserver le terme “expatrié” aux personnes blanches et occidentales tout en désignant les autres comme des “migrants”. Il ne s’agit pas d’une distinction juridique, mais d’une construction sociale façonnée par des rapports de pouvoir et des représentations racialisées.

Ainsi, qualifier une personne française blanche partie vivre à l’étranger d’“expatriée” et une personne étrangère non blanche arrivant dans un pays occidental, de “migrant” ne relève pas d’une différence de statut, mais d’usages sociaux qui méritent d’être interrogés.

Mais alors, quels termes utiliser ? 🤔

Déjà, parler de “personnes” et pas juste de “catégories” humanise. Chaque personne qui migre a son histoire, ses raisons et des conditions d’accueil qui lui sont propres.

🔹 Personne qui migre / qui a migré : toute personne qui entreprend ou a entrepris un parcours de migration, quel qu’il soit.

🔹 Personne immigrée : personne née étrangère à l’étranger venue s’installer en France (terme statistique officiel).

🔹 Personne étrangère : personne résidant en France sans nationalité française (terme juridique).

🔹 Personne exilée : personne qui a été contrainte de quitter son pays (terme politique).

🔹 Personne réfugiée : personne protégée par la Convention de Genève ayant obtenu une protection en raison de persécutions (catégorie juridique).

🔹 Personne en demande d’asile : personne en attente de la reconnaissance du statut de réfugié (statut administratif et juridique temporaire).

🔹 Personne migrante : TOUTE personne qui change durablement de résidence (plus d’un an), pour des motifs variés (terme géographique devenu politique). Ce terme n’est aujourd’hui plus neutre, surtout lorsqu’il renvoie à une image négative.

Et lorsqu’il s’agit d’une personne en particulier, le mieux reste de lui demander quel terme lui convient.

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