Article de Komune Média
Intersectionnalité : pourquoi ce concept dérange en France ?
Alors que la gauche française se divise sur la question raciale, l’intersectionnalité s’impose comme un outil pour penser les inégalités autrement.

On vous partage des actualités importantes à la fin de l'article, bonne lecture !
Une note interne de l'équipe de Raphaël Glucksmann et de son parti Place publique a fuité début mai 2026. Bien que le candidat en ait rejeté le contenu, elle lui conseille d'éviter de miser sur les classes populaires et les jeunes.
Une note qui résonne avec le programme politique et social de François Ruffin qui n’inclut pas les problématiques raciales.

Ces deux exemples témoignent du caractère aveugle d’une partie de la gauche française sur la question du racisme. Mais alors, comment réellement lutter contre les inégalités sociales, si certains systèmes de domination structurels sont ignorés ?
C’est ici qu’intervient l’intersectionnalité comme outil d’analyse. Elle permet une meilleure compréhension des dynamiques de rapports de pouvoir, imbriquant notamment les rapports de classe, de race et de genre dans les inégalités et les discriminations sociales françaises.
Aux origines de l’intersectionnalité
Le concept est né aux États-Unis lors de la publication d’un article universitaire en 1989, par la juriste africaine-américaine Kimberlé Williams Crenshaw. Elle théorise ce concept à partir du cas d’Emma DeGraffenreid, une femme noire anciennement employée par General Motors (GM), qui en 1976 attaque en justice l’entreprise en raison de discriminations raciales et sexistes.

Selon madame DeGraffenreid, l’entreprise pratiquerait une division du travail basée sur la “ségrégation par la race et le sexe”. Dans les faits, une partie des emplois était ouverte aux hommes noirs, tandis que l’autre partie aux femmes blanches. Une femme pouvait être employée comme secrétaire si blanche, mais aucune chance si elle était noire, alors que les hommes noirs obtenaient des emplois à l’usine, ce qu’il était impossible d’obtenir pour une femme noire.
Ici les discriminations sont croisées car ni les emplois réservés aux Noirs, ni les emplois réservés aux femmes ne sont accessibles aux femmes noires, puisqu’elles ne sont ni blanches ni hommes.
L’issue du procès se clôture par un rejet de la plainte, car les tribunaux considèrent que la plaignante ne peut plaider à la fois la discrimination sexiste et la discrimination raciale, puisque General Motors emploie des femmes, ainsi que des personnes noires.
À cette époque, la jurisprudence états-unienne ne donne pas encore la possibilité aux femmes noires, qui subissent plusieurs oppressions simultanément, d’obtenir justice. C’est en se basant sur le verdict de cette affaire que K. W Crenshaw propose la nécessité d’une approche intersectionnelle, pour comprendre pourquoi la plainte n’a pas abouti en faveur d’Emma DeGraffenreid. Selon Crenshaw, “les femmes noires ne sont pas discriminées comme femmes, ni comme noires. Elles sont discriminées comme femmes noires”.
C’est donc dans cette perspective que l’intersectionnalité sert : rendre compte des différentes réalités qui articulent plusieurs systèmes d’oppression combinant le sexe, la race, la classe sociale, l’origine ethnique, l’orientation religieuse et sexuelle, l’âge, le handicap, etc.
L’intersectionnalité apparaît en France en 2005 après la traduction de l’article “Cartographies des marges : intersectionnalité, politique de l’identité et violences contre les femmes de couleur” de Kimberlé Crenshaw, publié en 1991. L’accueil de cette approche ne fait pas consensus.
Dans le milieu universitaire, l’intersectionnalité est largement questionnée et chargée négativement. Au sein d’une partie de la classe politique, c’est une non-question, tandis que dans le paysage médiatique l’intersectionnalité est peu, voire pas abordée. Ce concept fait donc l’objet d’un rejet systémique, aveuglé par des valeurs républicaines universalistes, qui refusent de voir l’hétérogénéité du peuple français.
L’intersectionnalité face à l’universalisme républicain
En France, les critiques adressées à l’intersectionnalité s’accordent sur plusieurs points. Selon ses détracteurs, cette approche accorderait une place trop importante à la race et au genre au détriment de la classe sociale. Elle privilégierait une lecture des individus à travers leurs appartenances identitaires plutôt qu’à travers les rapports sociaux et fragmenterait la lutte des classes en empêchant une mobilisation collective.
Dans leur article Ce que les résistances au concept d’intersectionnalité nous disent sur les sciences sociales en France, publié en 2019 dans la revue Mouvements, Éléonore Lépinard et Sarah Mazouz répondent notamment aux critiques formulées par l’historien Gérard Noiriel. Selon lui, l’intersectionnalité enferme les individus dans des catégories identitaires. Les auteures répondent qu’elle ne s’intéresse pas aux identités en elles-mêmes, mais aux mécanismes sociaux qui produisent les discriminations et les hiérarchies.
Gérard Noiriel considère également que l’intersectionnalité accorde une place centrale aux discriminations liées au genre et à la race, en reléguant la question sociale au second plan. Lépinard et Mazouz contestent cette lecture. Elles rappellent que l’intersectionnalité ne remplace pas l’analyse des classes sociales : elle montre au contraire que les rapports de classe, de race et de genre sont étroitement liés et qu’ils doivent être étudiés ensemble pour comprendre les inégalités.
Enfin, l’intersectionnalité est souvent critiquée parce qu’elle est perçue comme un concept importé des États-Unis, jugé incompatible avec la tradition républicaine française. Cette dernière repose sur l’universalisme républicain, selon lequel tous les citoyens sont égaux devant la loi, indépendamment de leur origine, de leur religion, de leur genre ou de leur appartenance sociale. En théorie, cette conception vise à garantir l’égalité en refusant de distinguer les individus selon leurs caractéristiques.
Cette conception cherche ainsi à lutter contre les discriminations en privilégiant une vision abstraite de la citoyenneté, qui fait abstraction de la race, de la classe, de la religion, du genre ou encore de l’orientation sexuelle.
L’intersectionnalité au défi du féminisme blanc
Le féminisme intersectionnel s’oppose au féminisme blanc, qui prend pour référence l’expérience des femmes blanches confrontées au patriarcat. Cette approche tend à invisibiliser les femmes qui subissent aussi d’autres formes de domination, notamment liées à la race ou à la classe sociale. C’est pourquoi Lépinard et Mazouz défendent une analyse intersectionnelle, qui prend en compte l’imbrication de plusieurs rapports de pouvoir.
Dans cette perspective, une nouvelle lecture est nécessaire pour déconstruire le féminisme universaliste (blanc), car la lutte féministe implique d’autres rapports de pouvoir que la simple domination patriarcale. Elle peut englober les trois rapports de domination race, genre, classe mais également d’autres dynamiques d’oppression, liées notamment aux luttes LGBTQIA+, l’antiracisme, les luttes décoloniales et l’anti-impérialisme.
Le féminisme blanc est souvent critiqué parce qu’il occupe une place très importante dans les débats féministes, au point de rendre moins visibles d’autres expériences. Le féminisme blanc se concentre sur les violences vécues uniquement par les femmes blanches, tout en minimisant voire occultant les violences raciales et de classe.
Il parle au nom des femmes racisées, sans laisser la parole aux premières concernées, comme si leur expérience (unique et individuelle) devait être automatiquement traduite par des féministes blanches.
Il utilise des causes féministes en reprenant des éléments de langage qui soutiennent des logiques coloniales et impérialistes, en présentant des femmes non-blanches comme des victimes à sauver. À travers l’exemple de la bataille contre le burkini qui a eu lieu à l’été 2016 ou encore le port du voile, certaines féministes soutiennent l’idée qu’il s’agirait d’une forme d’oppression et un signe de soumission des femmes musulmanes à un ordre patriarcal, jugé archaïque. Comme le souligne Françoise Vergès, le port du voile et le burkini sont vus en France comme des atteintes aux valeurs républicaines. D’après elle : “L’été en France est une période propice à l’expression de fantasmes racistes sur le corps des femmes musulmanes. L’été, “la femme” doit se dénuder car c’est ainsi qu’elle montre sa liberté”.
En France, les critiques adressées au féminisme blanc lui reprochent ainsi de reproduire, parfois malgré lui, des rapports de domination raciaux. Il est souvent décrit comme un féminisme bourgeois, centré sur l’expérience des femmes blanches et peu attentif aux rapports de race.
À l'heure où les questions de classe, de race et de genre continuent de diviser la gauche française, l'intersectionnalité rappelle qu'ignorer l'un de ces rapports de domination revient à ne saisir qu'une partie des inégalités.
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