Article de Komune Média
“Autochtone”, “indigène”, “Amérindien” : lequel employer ? - DÉBUNK DES MOTS
Ces mots, on les emploie souvent, l'un pour l'autre. Pourtant, ils ne racontent pas la même histoire.

La langue française s’est construite au fil des siècles, au rythme des périodes qui ont façonné l’histoire de la France. Parmi elles, plusieurs siècles d’expansion coloniale, du XVIᵉ au XXᵉ siècle, marqués aussi par l’esclavage et la domination de nombreux peuples et territoires à travers le monde.
Cette histoire a laissé des traces profondes dans notre manière de parler. Certains mots, apparus ou popularisés dans des contextes coloniaux, continuent encore aujourd’hui de véhiculer des représentations héritées de cette époque. Souvent sans qu’on en ait conscience, ils peuvent contribuer à diffuser des stéréotypes, hiérarchiser des cultures, ou stigmatiser des peuples, des religions et des régions du monde.
Pour désigner les premiers peuples d’un territoire, plusieurs mots circulent : “autochtone”, “indigène”, “Amérindien”, “Aborigène”, “tribu”. On les emploie souvent comme des synonymes. Ils ne le sont pas : certains relèvent du droit international, d’autres sont directement hérités de l’administration coloniale, et l’un d’entre eux est aujourd’hui récupéré par des discours qui en inversent le sens.
Ici, la question n’est pas seulement de savoir quels mots éviter, mais lesquels employer, et dans quel contexte. Sans prétendre imposer une manière de parler, nous vous proposons de revenir sur l’histoire de ces termes, pour vous laisser la possibilité, ensuite, de décoloniser votre langage.
Aujourd’hui, le terme le plus largement utilisé par les institutions internationales est celui de “peuples autochtones”. Selon les Nations unies, près de 476 millions de personnes autochtones vivent dans environ 90 pays et appartiennent à plus de 5 000 peuples distincts. Pourtant, contrairement à ce que l’on pourrait penser, il n’existe pas de définition juridique unique et contraignante de ce qu’est un peuple autochtone.
Ce choix est volontaire. Les Nations unies considèrent que les réalités des peuples autochtones sont trop diverses pour être enfermées dans une définition unique. Elles mettent plutôt en avant plusieurs critères généralement partagés. Les peuples autochtones sont des communautés qui vivaient sur un territoire avant l’arrivée d’autres populations, qui ont conservé des institutions, des pratiques culturelles ou des formes d’organisation propres, et qui entretiennent un lien durable avec leurs terres, leurs territoires et leurs ressources. Un autre élément est essentiel : l’auto-identification. Un peuple est aussi autochtone parce qu’il se reconnaît lui-même comme tel.
Mais cette notion ne se résume pas à une question d’ancienneté sur un territoire. Dans le droit international, elle est intimement liée à une histoire de domination. Les Nations unies rappellent que de nombreux peuples autochtones ont subi la colonisation, la dépossession de leurs terres, des politiques d’assimilation forcée, des discriminations systémiques et, dans certains cas, des massacres de masse ou des génocides.
L’histoire du Canada en fournit un exemple particulièrement documenté. Pendant plus d’un siècle, des milliers d’enfants autochtones ont été retirés à leurs familles pour être placés dans des pensionnats destinés à les assimiler à la société dominante.

Dans d’autres régions du monde, des communautés autochtones continuent de voir leurs territoires exploités, pollués ou confisqués alors même qu’ils sont au cœur de leur mode de vie, de leurs pratiques culturelles et de leur identité.

Autrement dit, être autochtone ne signifie pas simplement “être là depuis longtemps”. La notion sert avant tout à reconnaître des peuples dont les droits territoriaux, culturels et politiques ont été fragilisés par l’histoire coloniale et qui bénéficient, pour cette raison, de protections particulières en droit international.
Si le terme “peuples autochtones” est aujourd’hui largement employé, il ne remplace pas pour autant le nom des peuples eux-mêmes. C’est même souvent l’inverse : lorsque le contexte le permet, il est préférable d’utiliser le nom précis du peuple concerné.
Au Canada, par exemple, les institutions distinguent généralement trois grands groupes de peuples autochtones : les Premières Nations, les Inuit et les Métis. Les Premières Nations regroupent elles-mêmes plus d’une cinquantaine de peuples distincts, parmi lesquels les Abénaquis, les Mi’kmaq ou les Naskapis.
Aux États-Unis, aucun terme ne fait totalement consensus. Les institutions utilisent fréquemment l’expression Native Americans, qui regroupe les American Indians et les Alaska Natives. Là encore, ces catégories recouvrent plusieurs centaines de nations, comme la Cherokee Nation ou les Omahas.

En Guyane française, il est souvent plus pertinent de parler des Kali’na, des Wayana ou d’autres peuples selon le contexte. En Kanaky-Nouvelle-Calédonie, on parle des Kanak. En Polynésie française, on peut notamment évoquer les Ma’ohi.
La situation est également nuancée en Australie. Le terme “Aborigène” est employé par certaines institutions et revendiqué par une partie des personnes concernées, tandis que d’autres lui préfèrent des appellations différentes en raison de ses connotations héritées de la période coloniale. Les institutions australiennes distinguent généralement les peuples aborigènes des peuples des îles du détroit de Torres, mais, là encore, utiliser le nom précis d’un peuple, comme les Yolngu ou les Noongar, reste souvent la solution la plus précise.
À l’inverse, certains termes sont aujourd’hui davantage contestés. Le mot “indigène”, par exemple, porte dans de nombreux contextes francophones, le poids de l’histoire coloniale. Sous les empires coloniaux, il servait à désigner une catégorie juridique inférieure, dont les membres étaient privés d'une partie de leurs droits. C’est pourquoi son emploi peut être perçu comme problématique lorsqu’il est utilisé sans tenir compte de cette histoire ou des préférences des peuples concernés.
Les termes “Indien” ou “Amérindien” sont eux aussi de plus en plus discutés. Ils regroupent sous une même étiquette des centaines de peuples aux langues, aux cultures et aux histoires très différentes, tout en reprenant une appellation née d’une erreur géographique commise par les Européens. Quant au mot “tribu”, de nombreux chercheurs soulignent qu’il véhicule un imaginaire colonial présentant certaines sociétés comme moins complexes ou moins organisées politiquement que les États occidentaux.
Il n’existe donc pas de vocabulaire parfait. La règle la plus simple consiste à privilégier, lorsque c’est possible, le nom précis du peuple dont on parle et à respecter les usages retenus par les personnes concernées elles-mêmes.
Enfin, un dernier point mérite d’être souligné. Depuis quelques années, le mot “autochtone” est repris dans certains discours politiques, notamment en Europe, pour affirmer qu’une partie de la population serait plus légitime qu’une autre à vivre sur un territoire. Cette utilisation s’éloigne du sens donné au concept par le droit international.
La notion de peuple autochtone n’a pas été conçue pour distinguer des populations “locales” de populations “étrangères”. Elle vise à reconnaître des peuples qui ont été historiquement colonisés, marginalisés ou dépossédés de leurs terres, afin de protéger leurs droits collectifs, leurs cultures et leurs territoires. Sorti de ce contexte historique et juridique, le terme peut être instrumentalisé dans des discours nationalistes et racistes visant à exclure des populations migrantes ou minorisées.
Au fond, la question n’est donc pas tant de savoir “qui était là en premier” que de comprendre pourquoi certaines communautés bénéficient aujourd’hui d’une reconnaissance spécifique. Le concept d’autochtonie ne repose pas sur une hiérarchie entre les populations, mais sur la volonté de répondre à des injustices historiques dont les effets continuent, dans de nombreux pays, de se faire sentir.


