Article de Komune Média

Dahmer, Menendez, Gein, Borden : qui a droit à sa série Netflix ?

Quatre saisons, quatre criminels, choisis parmi des milliers. Certaines victimes ont droit à un épisode et d’autres restent sans nom et sans enquête.

Le 17 septembre, Netflix a sorti Monster : The Lizzie Borden Story, consacrée à une Américaine accusée d'avoir tué son père et sa belle-mère à coups de hachette en août 1892, puis acquittée en juin 1893. C'est la 4e saison de l'anthologie créée par Ryan Murphy et Ian Brennan. Avant celle-ci, il y a eu Jeffrey Dahmer en 2022, les frères Menendez en 2024 et Ed Gein en 2025.

Capture d’écran sur le compte Instagram de Netflix

Les chiffres de la première saison donnent une idée du poids de cette franchise. Dahmer a dépassé le milliard d’heures de visionnage en 60 jours et s’est maintenue 7 semaines dans le top 10 mondial ; la saison a même valu un Golden Globe à Evan Peters, en janvier 2023.
La saison 3 sur Ed Gein, elle, a récolté 22 % sur Rotten Tomatoes, la note agrégée de la presse critique et le pire score de la franchise. Elle a pourtant pris la première place mondiale sa 2e et sa 3e semaine, et décroché 7 nominations aux Emmy, sans en remporter aucun lors de la cérémonie du 14 septembre dernier.
Ce que Netflix vend ici, c’est un format : un acteur connu, une enfance à expliquer, une ambiance, une figure qu’on regarde pendant 10 heures. Ce format suppose donc un tri : tous les crimes ne s’y prêtent pas. Il faut un coupable suffisamment fascinant pour tenir toute la durée de la saison et des victimes assez discrètes pour ne pas encombrer le récit.


Deux tris se succèdent donc et ils ne sont pas faits par les mêmes personnes.


Le premier tri décide quelles morts deviennent une affaire. Il commence chez les policiers qui ouvrent ou non une enquête, se poursuit chez les procureurs qui poursuivent ou classent, et se termine dans les rédactions qui consacrent un article, ou dix, ou aucun. La recherche américaine le mesure depuis des années : il repose en partie sur des biais raciaux.
Le second tri décide qui raconte l’histoire, et qui est consulté dans le processus. Celui-là appartient aux journalistes ou à l’industrie du divertissement : une plateforme qui commande, des producteurs qui financent, des scénaristes qui écrivent. Comment sont racontés certains faits ? Sont-ils modifiés pour répondre aux « besoins cinématographiques » ? Est-ce que les récits des familles des victimes sont pris en compte ?

68 victimes, 35 ans, aucune enquête

Entre 1970 et 2005, Samuel Little a étranglé des femmes dans 19 États américains. Il a avoué 93 meurtres. Le FBI en avait confirmé 50 dans un communiqué du 6 octobre 2019, et l’avait désigné comme le tueur en série le plus prolifique de l’histoire du pays. Le décompte a progressé depuis : en octobre 2024, le laboratoire Othram, qui travaille avec les shérifs américains sur les affaires non élucidées, présentait Leola Etta Bryant comme sa 65e victime confirmée.
Si son sinistre palmarès est horrifiant, le fait qu’il ait pu tuer pendant 35 ans sans que personne ne s’en aperçoive l’est encore plus.
Les raisons sont documentées et elles n’ont rien à voir avec son « habileté ». Il étranglait ses victimes au lieu de les abattre, si bien que les médecins légistes classaient les morts en overdoses, en accidents ou en causes naturelles. Et surtout, il choisissait des personnes noires, au moins 68 de ses victimes, selon le décompte du Washington Post, des femmes pour la plupart, souvent travailleuses du sexe et sans domicile.
Vous l’avez compris : ces disparitions ne déclenchaient pas d’enquête. Le FBI l’écrit lui-même sur son site, le 27 novembre 2018 : « Leurs corps sont parfois restés non identifiés et leurs morts n’ont pas fait l’objet d’enquête. » Little avait bien compris le mécanisme : « Elles étaient fauchées et à la rue et elles sont entrées droit dans ma toile d’araignée. »
Aujourd’hui encore, une trentaine de ses aveux n’ont jamais pu être rattachés à un dossier d’homicide identifié. Quelques femmes ont fini par retrouver leur nom, très tard. Yvonne Pless avait une vingtaine d’années quand elle a été tuée à Macon, en Géorgie, en 1977. Elle est restée « Macon Jane Doe » pendant 46 ans, jusqu’à ce que le bureau du shérif du comté de Bibb annonce son identification, en mai 2023. Leola Etta Bryant avait 51 ans et a disparu un soir de mars 1974 en sortant d’un bar de North Charleston ; sa dépouille a été retrouvée en 1977, et il a fallu attendre octobre 2024 pour qu’on lui rende son nom.
La justice américaine a condamné Samuel Little pour 8 meurtres seulement : 3 en Californie en 2014, 1 au Texas en 2018, 4 dans l’Ohio en 2019. 8, sur 93 aveux. Il est mort le 30 décembre 2020, à 80 ans, dans un hôpital où il avait été transféré depuis sa prison californienne.
Et cette invisibilisation ne s’arrête pas à leur mort. 2 docu-séries ont été consacrées à l’affaire, et l’une d’elles a fait exactement ce qu’il fallait : dans Confronting a Serial Killer, diffusée par Starz en avril 2021, Joe Berlinger suit l’écrivaine Jillian Lauren, qui a recueilli les aveux de Little, et recentre le récit sur les survivantes et les familles. « Little devient un personnage secondaire épouvantable dans sa propre histoire, qui révèle les failles d’un système judiciaire qui l’a laissé continuer à tuer », écrivait le critique Brian Tallerico sur RogerEbert.com.
Ces deux programmes existent depuis plus de 5 ans. Vous n’en avez probablement jamais entendu parler.

On en parle une fois, puis on passe à autre chose

Ce premier tri, celui qui décide quelles morts deviennent une affaire dont on parle, se mesure, et depuis longtemps.
En 2016, le chercheur Zach Sommers a publié dans le Journal of Criminal Law and Criminology une étude, que je cite ici parce qu’elle fait quelque chose de rare. Elle ne compare pas les articles entre eux, elle les compare au réel. Sommers a relevé les 445 personnes disparues dont CNN et 3 grands quotidiens américains ont parlé en 2013, puis il a comparé ce groupe au fichier des personnes disparues du FBI.
Son résultat tient en deux temps, et le second est le plus important.


Premier temps : qui a droit à un article ? Les personnes blanches représentent 60,5 % des personnes dont les médias parlent, et 60,3 % du fichier du FBI : l’écart est donc nul. Les personnes noires, elles, représentent 35,2 % du fichier, mais seulement 23 % des personnes dont les médias parlent.


Second temps : combien d’articles chacune reçoit ? Sommers recompte, non plus les personnes, mais les apparitions dans les articles. Et là, l’écart se creuse encore : les personnes noires ne pèsent plus que 12,7 % de ces apparitions, contre 67,7 % pour les personnes blanches.
On parle donc moins d’elles. Et quand on en parle, on s’arrête plus vite. Certaines disparitions donnent lieu à un article, puis, plus rien. D’autres deviennent une affaire que la presse suit pendant des semaines.
Une précision, parce qu’elle compte : les travaux disponibles ne montrent pas un écart global entre les victimes blanches et non blanches. Dans l’étude publiée en 2019 par Danielle Slakoff et Henry Fradella, les femmes que les chercheurs regroupent dans la catégorie résiduelle « autres origines », qui rassemble notamment des femmes « moyen-orientales » et « asiatiques », sont même surreprésentées dans la presse, de près de 9 points.
Le déficit documenté concerne, lui, les femmes noires : elles représentent 33,8 % des personnes disparues, mais seulement 19,6 % des articles, soit un écart de plus de 14 points.
Ces mêmes chercheurs constatent que l’origine joue surtout sur le fait de recevoir une couverture médiatique ou non. Sur la manière dont l’histoire est racontée, ce sont d’autres variables qui pèsent : l’âge, le fait d’avoir un emploi, d’être mère, d’avoir exercé un travail du sexe.
C’est ce que le criminologue norvégien Nils Christie appelait, dès 1986, la « victime idéale » : celle à qui une société accorde le statut de victime sans discussion. Il en donne le portrait-robot. Elle est vulnérable. Elle était occupée à quelque chose de respectable. Elle se trouvait là où nul ne peut lui reprocher d’avoir été. Son agresseur est grand et méchant. Et il lui est étranger, sans aucun lien personnel avec elle. Christie ajoute une condition, qui est la plus intéressante : la victime idéale doit être assez puissante pour faire entendre sa cause, mais pas au point de menacer des intérêts établis.
Avoir un emploi, être mère, être jeune, rapproche une femme de ce portrait. Être sans domicile, consommer des drogues, être travailleur.se du sexe, l’en éloigne. Les femmes que Samuel Little a tuées ne réunissaient aucun de ces critères, et c’est précisément pour cela que personne n’a cherché à savoir ce qui leur était arrivé.

« Je n’ai jamais été contactée »

Le second tri obéit à une autre logique.
La majorité des victimes de Jeffrey Dahmer, un homme blanc, étaient des hommes noirs, latinos ou asiatiques, souvent gays ou bisexuels.
3 de ses 5 réalisateurs sont Noirs, Carl Franklin, Clement Virgo et Paris Barclay, et signent 5 des 10 épisodes. Barclay réalise le 6e, entièrement consacré à Tony Hughes, victime noire, sourde et gay, un épisode co-écrit par l’autrice et productrice Janet Mock.
La série retrace la mort de Konerak Sinthasomphone, 14 ans, d’origine laotienne, retrouvé nu, drogué et blessé dans une rue de Milwaukee, le 27 mai 1991. Jeffrey Dahmer parvient à convaincre les policiers que l’adolescent est son compagnon de 19 ans. Ils le lui confient, et Dahmer le tue dans l’heure qui suit.
Mais la série commet une erreur importante sur le reste de la scène. Konerak avait été retrouvé par deux jeunes femmes noires, Sandra Smith et Nicole Childress, et c’est Childress qui avait appelé la police. Les agents avaient donc été alertés de l’état très inquiétant du jeune homme. Pourtant, ils ont choisi de croire Dahmer, un homme blanc qui cherchait à les rassurer sur Konerak, plutôt que de prendre au sérieux les signalements et ce qu’ils avaient eux-mêmes sous les yeux. C’est une erreur qui s’inscrit dans un contexte de biais racistes : la parole d’un homme blanc a été jugée plus crédible que celle de personnes noires qui avaient signalé la situation.
Glenda Cleveland, la mère de l’une et la tante de l’autre, n’était pas sur place au moment du premier appel. Elle a rappelé les agents ensuite, à plusieurs reprises, sans jamais être écoutée. Elle n’habitait d’ailleurs pas l’immeuble de Dahmer, mais le bâtiment voisin. Netflix a fusionné son personnage avec celui de la véritable voisine de palier, Pamela Bass, et fait disparaître Sandra Smith et Nicole Childress.
La journaliste Anne E. Schwartz, qui avait révélé l’affaire dans le Milwaukee Journal en 1991, l’a confirmé à IndieWire : « Dans les cinq premières minutes du premier épisode, Glenda Cleveland frappe à sa porte. Rien de tout ça n’est arrivé. »
Paris Barclay expliquait dans Rolling Stone ce qui l’avait décidé à réaliser : « Quand des personnes noires et brunes sont tuées violemment, c’est un sujet d’un jour, quand c’en est un. »
La série montre donc très bien le premier mécanisme d’invisibilisation : celui qui fait que certaines victimes ne sont pas prises au sérieux par la police et que leurs morts ne deviennent pas des affaires. Mais elle laisse dans l’angle mort le mécanisme qui intervient ensuite : une fois qu’une affaire devient racontable, qui choisit les personnes que l’on montre, celles que l’on consulte et la manière dont leur histoire est racontée ? Sur ce point, la série reproduit elle-même une partie du problème qu’elle raconte : elle fait disparaître Sandra Smith et Nicole Childress, transforme le rôle de Glenda Cleveland et raconte les victimes sans avoir, selon plusieurs proches, recueilli leur parole.
Rita Isbell est la sœur d’Errol Lindsey, tué en 1991. La série rejoue sa déclaration au tribunal, prononcée en 1992, presque mot pour mot, par l’actrice DaShawn Barnes. Elle l’a découverte en la regardant. Dans une tribune publiée le 23 septembre 2022 par Insider, elle écrit : « Je n’ai jamais été contactée au sujet de la série. Je trouve que Netflix aurait dû demander si ça nous dérangeait, ou ce qu’on en pensait. » Et plus loin : « Je ne cours pas après l’argent, et c’est de ça qu’il s’agit dans cette série : Netflix qui essaie d’être payé. »
Shirley Hughes est la mère de Tony Hughes. Après le Golden Globe d’Evan Peters, en janvier 2023, elle déclare à TMZ : « C’est une honte que des gens puissent prendre notre tragédie et en faire de l’argent. Les victimes n’ont jamais vu un centime. »
Ryan Murphy s’est défendu fin octobre 2022 : « On a contacté une vingtaine de familles et de proches des victimes pour avoir leur avis. Pas une seule personne ne nous a répondu. » Rita Isbell et Shirley Hughes disent n’avoir jamais rien reçu. Aucun élément public ne permet de trancher.
Et surtout, deux ans plus tard, la même scène s’est rejouée avec une famille blanche et aisée. À la sortie de la saison sur les frères Menendez, 24 de leurs proches ont signé un communiqué dénonçant une série « bourrée de contre-vérités » et reprochant à Murphy de ne leur avoir jamais parlé. Il a répondu à People que c’était « de l’indignation feinte ».
On ne peut donc pas dire que Netflix n’a pas consulté les familles de Dahmer parce qu’elles étaient noires : la plateforme n’a pas davantage consulté les Menendez. Ne demander l’avis de personne, c’est une méthode courante dans cette industrie.
Mais les conséquences ne sont pas les mêmes pour toutes les familles. Celles des victimes de Dahmer avaient déjà vécu, en 1991, une police qui ne les écoutait pas. Trente ans plus tard, une plateforme raconte la mort de leurs proches à des millions de personnes sans leur demander leur avis. Leur parole a donc été écartée deux fois, par deux institutions différentes et pour deux raisons différentes. Et ce sont les mêmes familles qui, à trente ans d’intervalle, en subissent les conséquences.

À sa sortie, le 21 septembre 2022, Netflix l’a rangée dans sa catégorie « LGBTQ ». Le classement a immédiatement fait réagir et la plateforme a retiré le tag deux jours plus tard, sans jamais s’en expliquer.

En France, personne n’a fait le calcul

Il n’existe aucune étude quantitative française mesurant la couverture médiatique des victimes selon leur origine perçue, parce que les statistiques ethniques sont interdites et que personne n’a fait ce travail autrement. Mais ce trou-là est une information en soi.
Ce que l’on peut mesurer, en revanche, c’est qui apparaît à la télévision française, et dans quel rôle. Ce n’est pas la même chose que la couverture des victimes, c’est l’indice le plus proche dont nous disposions, et il dit quelque chose du même ordre : la télévision française montre peu les personnes non blanches, et quand elle les montre, c’est disproportionnellement pour parler de délinquance ou de sécurité.
C’est ce que mesure le baromètre de la diversité de l’Arcom, dans sa contribution à la CNCDH mise en ligne en juin 2025, qui porte sur l’année 2023. Les personnes perçues comme non blanches représentent 15 % des personnes visibles à la télévision française, un chiffre stable depuis 2013, et 8 % sur les chaînes d’info en continu. Mais elles comptent pour 38 % des personnes montrées en train d’exercer une « activité marginale ou illégale », contre 14 % des personnes montrées dans une activité de cadre.
La sociologue Rachida Brahim, elle, a recensé 731 crimes dénoncés comme racistes en France entre 1970 et 1997, dont 353 mortels, un corpus qu’elle présente elle-même comme non exhaustif, faute d’archives. Et elle rappelle que le législateur français n’a créé la circonstance aggravante de racisme qu’en 2003, avec la loi Lellouche : pendant 30 ans, ces crimes ont été jugés sans que leur mobile soit nommé. Ce retard, elle l’appelle La race tue deux fois : une fois par le coup, une fois par l’effacement du motif.

Alors, qui décide ?

Dans un entretien au Hollywood Reporter publié le 6 octobre 2025, l’acteur Charlie Hunnam, qui joue Ed Gein, retournait la question : « Est-ce qu’Ed Gein est le monstre de cette série ? Ou est-ce que c’est Hitchcock ? Ou est-ce que c’est nous, parce qu’on est en train de la regarder ? »
La formule est belle mais elle désigne le mauvais coupable. Aux États-Unis, le public du true crime n’est ni majoritairement blanc ni majoritairement masculin : selon une enquête du Pew Research Center menée en décembre 2022 et publiée en juin 2023, parmi les Américains qui écoutent des podcasts, 43 % des Latinos, 36 % des Noirs et 34 % des Blancs déclarent écouter régulièrement du true crime.
Reprocher au spectateur de regarder ne change rien au problème, qui est ailleurs : dans les affaires que l’industrie choisit de raconter et dans celles qu’elle laisse de côté. Ce sont des dirigeants de plateforme qui valident un projet, des producteurs qui débloquent un budget, des scénaristes qui écrivent. Netflix a commandé 4 saisons à Ryan Murphy et Ian Brennan. Ni la plateforme ni eux n’ont jamais eu à expliquer publiquement pourquoi ces 4 affaires-là.

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