Article de Komune Média
« J’aimerais être lesbienne, ce serait plus simple »
Derrière cette phrase, une fatigue bien réelle des relations hétérosexuelles, mais surtout des idées reçues sur le désir et les vies lesbiennes.

« J’aimerais être lesbienne, ce serait plus simple». J’ai souvent entendu cette phrase dans des soirées, des conversations entre amies, des discussions après un date raté. Elle est souvent dite sans malveillance, sur le ton de la complicité : les hommes seraient épuisants, les femmes plus attentives, et ma vie en tant que lesbienne ressemblerait à la même vie amoureuse qu’elles, débarrassée de son principal problème.
Mais cette plaisanterie repose sur deux idées problématiques. D’abord, elle laisse entendre que l’orientation sexuelle serait une décision. Ensuite, elle imagine que les lesbiennes vivraient une version simplifiée de la vie hétérosexuelle.
Cette phrase dit surtout à quel point l’hétérosexualité reste le réglage par défaut. Même quand on s’en plaint, on continue à la considérer comme la norme à partir de laquelle toutes les autres vies se définissent. Et moi, au milieu de tout cela, je suis celle à qui on l’adresse, comme si j’étais une option de vie et pas une personne. Je t’explique.
Une phrase produite par la norme
Quand une femme dit qu’elle aimerait être lesbienne, elle ne parle pas du désir pour les femmes. Elle parle des hommes : des dates décevants, de la charge mentale et du sentiment de porter seule la relation.
Si cette phrase me semble étrange quand elle m’est adressée, c’est parce qu’elle ne décrit pas ma vie : elle imagine seulement une vie comme la sienne, sans homme à l’intérieur. Comme si « lesbienne » voulait dire : ne pas avoir de mec.
En dix ans, aucune de celles qui me l’ont dite ne m’a ensuite demandé ce que ça fait, concrètement, d’aimer une femme. La question implicite, c’est : « Comment c’est, de ne pas avoir de mec ? » Comme si mon orientation se résumait à une absence.
Cette réduction se retrouve dans les questions qu’on me pose sur les relations sexuelles entre femmes. « Mais il ne vous manque pas un truc ? » « Ça ne te manque pas, quand même… ? » La question revient sous des formes différentes, mais elle repose toujours sur la même idée : sans homme, il manquerait quelque chose.
Comme si deux femmes ne pouvaient pas constituer une relation complète et que le corps masculin restait la mesure de toutes les sexualités, y compris de celles qui ne l’incluent pas. Mon orientation ne se définit pas par une absence. Elle se définit par un désir : celui d’aimer des femmes.
La société hétéronormative rend pourtant cette formulation difficile. Elle fait passer l’hétérosexualité pour une évidence et l’homosexualité pour une variation, une exception, parfois même une réaction à quelque chose : une déception, une mode ou une colère contre les hommes.
C’est ainsi que mon orientation devient, dans le regard des autres, une réponse à un problème hétérosexuel.
Le désir ne se choisit pas
« J’aimerais être lesbienne » suppose que je l’aurais décidé. Comme si j’avais comparé deux possibilités, constaté que les hommes étaient décevants et choisi l’autre option.
Je n’ai pas choisi d’être lesbienne. J’ai pu choisir de le dire, de vivre ouvertement une relation avec une femme, de tenir sa main dans la rue ou de parler d’elle au travail. Mais ces décisions ne sont pas l’orientation elle-même. Elles sont les manières, toujours plus ou moins risquées, de vivre mon orientation dans un monde qui ne la considère pas spontanément comme normale. Je n’ai donc pas choisi mon désir. J’ai seulement choisi, par moments, de ne plus le cacher.
Cette distinction est essentielle. Présenter l’homosexualité comme un choix n’est pas seulement une formulation maladroite. Même involontairement, cela reprend le raisonnement selon lequel elle pourrait être abandonnée, corrigée ou inversée : le raisonnement du « c’est une phase », du « tu n’as pas encore rencontré le bon » ou du « tu fais ça pour provoquer tes parents ».
L’orientation sexuelle peut être comprise, nommée ou vécue différemment au cours d’une vie. Mais comprendre son désir n’est pas le décider. Une rencontre peut révéler quelque chose ; elle ne fabrique pas nécessairement ce qui n’existait pas.
L’hétérosexualité par défaut
La poétesse Adrienne Rich parlait, dès 1980, d’« hétérosexualité obligatoire ». L’expression désigne une société où l’hétérosexualité n’est presque jamais présentée comme une possibilité parmi d’autres, mais comme le chemin normal de l’existence.
On ne demande pas vraiment à une fille si elle est attirée par les garçons. On lui demande si elle a un amoureux. On lui apprend à se projeter dans le mariage, la maternité, le couple et la maison commune avant même qu’elle ait pu formuler ce qu’elle désire.
L’hétérosexualité est déjà là dans les histoires qu’on raconte, les publicités, les chansons, les conversations familiales, les formulaires administratifs et les questions ordinaires. « Tu as un copain ? » arrive avant « Est-ce que quelqu’un te plaît ? ». Et lorsque quelqu’un nous plaît, on suppose qu’il s’agit d’un homme.
Dans ce contexte, le « choix » que l’on imagine chez moi correspond peut-être simplement au moment où j’ai cessé de prendre cette norme pour une vérité personnelle. J’ai regardé ce qui existait derrière le scénario prévu. Ce n’était pas une option que je sélectionnais mais une réalité que je pouvais enfin reconnaître. Encore faut-il pouvoir la reconnaître sans danger.
Quand on ne peut pas se reconnaître
La norme hétérosexuelle ne se contente pas de rendre certaines vies plus visibles que d’autres. Elle peut aussi rendre plus difficile le fait de se reconnaître soi-même.
Dans Vivre, libre (La Découverte, 2025), Amandine Gay raconte qu’enfant et adolescente, les indices de son attirance pour les filles étaient pourtant là : elle chantait « Une femme avec une femme » de Mecano à six ans, son premier souvenir d’embrasser une fille remonte à ses huit ans, ses Barbie jouaient au papa et à la maman entre elles, et elle était restée ébahie devant Tracy Chapman à la télévision. Mais dans sa vision hétéronormée et phallocentrée de la sexualité, ces désirs ne relevaient pas du lesbianisme.
Elle raconte aussi qu’elle ne savait pas encore qu’on pouvait être bisexuelle. À quinze ans, elle rejoint l’équipe adulte de son club de basket et y rencontre des lesbiennes plus âgées qui, au moins parmi celles qui étaient out, étaient toutes blanches. Elles écoutaient Jean-Jacques Goldman, Mylène Farmer et d’autres artistes que les plus jeunes filles racisées de l’équipe considéraient comme ringardes. Elle en avait déduit que, puisqu’elle était noire et cool, il lui était impossible d’être lesbienne.
Cette logique peut sembler dingue aujourd’hui. Mais elle vient d’un manque très concret : l’absence de représentations de lesbiennes noires dans l’espace public. Comment s’imaginer appartenir à un groupe qui semble ne pas exister ?
Ce récit montre que les représentations ne servent pas seulement à se sentir rassurée une fois qu’on sait qui on est. Les représentations permettent parfois de comprendre ce que l’on ressent. Le désir peut être là, mais les mots, les images et les modèles pour l’identifier manquent.
Plus simple pour qui ?
La lesbienne dont la vie paraît « plus simple », dans l’imaginaire collectif, a souvent un profil précis : elle est blanche, urbaine, cisgenre, valide, dispose d’un bon niveau de vie, habite dans un quartier où elle se sent en sécurité et peut compter sur une famille qui accepte son orientation.
Pour elle, être lesbienne ne signifie pas nécessairement vivre dans la précarité, craindre le rejet ou mesurer le danger à chaque geste. Certains obstacles ne se sont jamais dressés devant elle.
Mais ce profil ne résume pas les expériences lesbiennes. L’intersectionnalité permet de comprendre cela : les expériences ne s’additionnent pas mécaniquement, elles se combinent. Être lesbienne ne produit pas les mêmes conséquences selon la classe sociale, la race, le genre, le handicap, la religion, la nationalité ou le lieu de vie.
Pour beaucoup, être lesbienne induit par exemple :
L’argent : vivre avec deux revenus de femmes peut signifier moins de ressources, moins de patrimoine et moins de sécurité économique. Sortir de l’hétérosexualité peut donc avoir un coût matériel, surtout lorsque la famille coupe son soutien ou qu’une rupture entraîne la perte d’un logement.
Le travail : parler de sa compagne, montrer une photo ou corriger une supposition sur un « copain » ne sont pas toujours des gestes anodins. Il faut parfois évaluer la personne en face, le milieu professionnel et les conséquences possibles. Les discriminations lesbophobes existent bel et bien au travail : selon le 5e baromètre L’Autre Cercle x Ifop, publié en 2026, 37% des salarié·es LGBTQIA+ déclarent avoir subi une discrimination de la part de leur direction et 36% au moins une agression au travail, tandis que près de trois sur dix restent invisibles auprès de leurs collègues. La visibilité n’est pas distribuée de manière égale : certaines peuvent être ouvertement lesbiennes sans que leur carrière ou leur sécurité ne soient menacées alors que d’autres doivent rester floues ou même mentir.
Les rencontres : dans une nouvelle équipe sportive, un groupe d’amis ou une soirée, la question revient : est-ce que je peux parler de ma vie comme les autres ? Dire « ma copine » ou attendre ? Rectifier ou laisser passer ? Ce travail de calcul peut se répéter à chaque nouvelle rencontre.
La famille : la lesbophobie familiale ne prend pas la même forme selon la famille. Elle peut aller du malaise aux menaces, à la rupture ou aux violences.
L’espace public : embrasser sa copine, lui tenir la main ou simplement être identifiée comme lesbienne peut imposer une vigilance que les couples hétérosexuels n’ont pas à exercer de la même manière. Dans certaines villes ou certains quartiers, cette vigilance devient une stratégie quotidienne.
La géographie : un déménagement ne consiste pas seulement à trouver un emploi ou un appartement. Il peut aussi s’agir de savoir si l’on pourra y vivre sans dissimuler sa relation, si l’on y trouvera des lieux accueillants, des médecins et des associations, et si nos droits y seront les mêmes que ceux des autres.
Les enfants : les droits familiaux sont récents, parfois complexes et politiquement fragiles. La PMA est ouverte aux couples de femmes en France depuis 2021, mais l’accès à la parentalité, la reconnaissance de la mère sociale et la sécurité juridique des familles lesbiennes ne sont pas des évidences naturelles.
L’homophobie intériorisée : il faut parfois des années pour comprendre que la honte, la peur d’être visible ou l’idée qu’une relation entre femmes serait moins sérieuse ne viennent pas de soi, mais d’un environnement qui a longtemps présenté l’hétérosexualité comme la seule vie adulte imaginable. Ce travail n’est ni linéaire ni terminé une fois le coming out effectué. Il peut encore rester difficile de se projeter dans une relation heureuse, de se sentir légitime dans les espaces lesbiens ou de ne pas reproduire sur soi le regard négatif appris à l’extérieur.
Pour des femmes qui cumulent plusieurs formes de minorisation, le silence peut parfois être une protection, une stratégie ou la seule manière de rester en sécurité. La visibilité n’est donc pas un impératif universel. Elle peut être émancipatrice, mais elle peut aussi exposer.
La question n’est pas de savoir si « les lesbiennes » ont une vie plus simple. C’est de se demander quelles lesbiennes peuvent paraître vivre simplement, et au prix de quelles invisibilités.
Une plainte qui peut devenir fatalité
Je comprends ce que contient « j’aimerais être lesbienne, ce serait plus simple ». Les relations hétérosexuelles peuvent être épuisantes : les femmes assument encore une part disproportionnée du travail domestique, de l’organisation familiale et du soutien émotionnel. Beaucoup ont appris à interpréter les silences de leur partenaire, à anticiper ses besoins et à maintenir à bout de bras la vie du couple ou de la famille. À cela peuvent s’ajouter les violences sexistes et sexuelles au sein du couple, qui peuvent aller jusqu’au féminicide. En 2024, 1 283 femmes ont été victimes de (tentatives de) féminicides au sein du couple, directs ou indirects, selon les chiffres du ministère de l’Intérieur.
On peut parler ici de travail herméneutique, un concept de la philosophe Ellie Anderson : comprendre ce que l’autre ressent, mettre des mots sur ce qu’il ne formule pas et trouver seule une issue aux tensions. Elle décrit ce travail d’interprétation qui retombe souvent sur les femmes dans les relations hétérosexuelles. On peut aussi parler de mankeeping, un terme proposé par la chercheuse Angelica Puzio Ferrara avec Dylan Vergara : le moment où la femme devient la principale, voire l’unique, amie, confidente et organisatrice de la vie sociale de son compagnon.
Cette fatigue est réelle, mais elle ne prouve pas que les femmes seraient naturellement plus douces, plus disponibles ou plus aptes à aimer. Elle montre plutôt que les relations hétérosexuelles sont organisées par des rôles de genre qui attribuent aux femmes le soin des autres.
Dire « les hommes sont comme ça » revient alors à transformer une organisation sociale en fatalité. Et dire « les femmes sont plus simples » produit l’image inverse : celle de femmes naturellement compréhensives, attentives et réparatrices.
Dans les deux cas, on essentialise : les hommes deviennent incapables de changer et les femmes deviennent responsables de réparer. La société hétéronormative enferme alors tout le monde dans des rôles qu’elle présente ensuite comme « naturels ».
Ce que cette phrase empêche de penser
L’hétéropessimisme, cette manière de se plaindre des relations hétérosexuelles tout en les considérant comme inévitables, peut en être un premier signal que quelque chose ne convient plus. Mais il peut aussi devenir une manière de s’habituer à ce qui fait souffrir.
La question n’est peut-être pas « Pourquoi est-ce que j’aime les hommes ? » mais « qu’est-ce qui ne convient plus dans la relation que je vis ? ». Le partenaire ? La cohabitation ? La répartition des tâches ? L’idée qu’un couple doit tout concentrer : l’amour, le sexe, l’amitié, le soutien psychologique et l’organisation quotidienne ?
La culture lesbienne ne constitue pas une solution de remplacement et les femmes ne sont pas un refuge pour celles qui veulent échapper aux hommes. Mais certaines expériences lesbiennes peuvent déplacer les évidences : négocier les tâches au lieu de les distribuer par défaut, ne pas faire de la pénétration le centre du rapport sexuel, maintenir des amitiés en dehors du couple, distinguer l’amour du service.
Cela ne rend pas les relations entre femmes automatiquement égalitaires ou heureuses mais montre seulement qu’un couple peut être organisé autrement.
Et si une femme découvre une attirance pour les femmes, cette découverte mérite d’être prise au sérieux mais attention à ce qu’il y a derrière.
La « fluidité » à la mode et les lesbiennes qui servent de pansement
Se dire « ouverte » à la bisexualité ou à l’homosexualité est un peu à la mode. Dans certains cercles, cela passe presque pour un signe de modernité, de progressisme et de coolness. On dit qu’on est « surtout hétéro, mais bon, on sait jamais », « pas fermée », « fluide ». Parfois, c’est sincère. Parfois, c’est surtout une façon de se donner une image sans vraiment interroger son désir.
Je ne parle pas ici des femmes bies, dont le désir est réel. Se proclamer « bi » sans avoir interrogé son désir leur porte autant préjudice qu’à nous puisque cela nourrit l’idée que la bisexualité serait une phase ou une posture.
Cette tendance a un effet concret sur nos vies : j’ai daté plusieurs fois des femmes hétérosexuelles qui, à force d’en avoir marre des hommes, ont décidé d’« essayer les femmes » et de se dire « bi ». Pas parce qu’elles ressentaient un vrai désir, mais parce qu’elles étaient à bout, en colère et en recherche d’une échappatoire. Et moi, dans l’histoire, je servais de pansement, d’expérience, de phase.
C’est lourd. Lourd de devoir gérer, en plus de ses propres insécurités, le fait que l’autre soit là par défaut, pas par élan. Lourd de sentir que son corps, son histoire, son orientation sont devenus un laboratoire pour qu’elle « voie si ça lui plaît ». Lourd de savoir que, si ça ne marche pas, elle dira « en fait je suis hétéro », et que je serais rangée dans la case « expérience lesbienne de crise ».
Cette dynamique renforce exactement ce que cette phrase véhicule : l’idée que les femmes sont un plan B, un refuge, une option de repli quand les hommes déçoivent. Sauf que personne n’a envie d’être le plan B de quelqu’un qui n’est pas vraiment là.
Si tu es attirée par les femmes, tant mieux. Mais ne fais pas d’autres femmes un terrain d’expérimentation parce que tu n’en peux plus des rendez-vous foireux. Une orientation n’est pas un hobby de reconversion amoureuse.
La phrase « j’aimerais être lesbienne, ce serait plus simple » ne parle donc pas vraiment des lesbiennes, mais d’une société où l’hétérosexualité est tellement centrale qu’on ne peut même pas imaginer une vie avec des femmes sans la définir par rapport aux hommes.
Et elle parle d’une fatigue réelle, qui mérite mieux qu’une blague : une réflexion sur les relations que nous acceptons, les rôles que nous reproduisons et les vies que nous croyons ne pas avoir le droit d’inventer.


