Article de Komune Média
Amílcar Cabral, une pensée révolutionnaire toujours vivante
Figure de l’indépendance de la Guinée-Bissau et du Cap-Vert, Amílcar Cabral est à l’honneur à la MansA du 16 octobre au 13 décembre. Neuf artistes revisitent sa pensée et son héritage.

« C’est un peu un ambassadeur de ce qu’on rêvait d’être », déclare avec émotion Elisabeth Gomis, directrice générale de la Maison des Mondes Africains (MansA), le soir du vernissage de l’exposition « Amílcar Cabral : humanisme radical ».
La fierté se lit sur les visages des artistes et des commissaires présents. L’exposition est née à l’initiative de Paula Nascimento et Ângela Benoliel Coutinho, rejointes par Armelle Dakouo, à l’occasion du centenaire de la naissance d’Amílcar Cabral, en 2024. L’objectif est de montrer, selon la co-commissaire Ângela Benoliel Coutinho, « ce qu’Amílcar Cabral peut nous apporter au XXIe siècle ».
Une vie pour l’indépendance

Nha história, Nú Barreto (©Paul Labourie)
Dans les salles de la MansA, la pensée d’Amílcar Cabral imprègne chaque œuvre. Le regard est happé par le portrait de Cabral, coupé en deux, la partie droite est retournée tête en bas. Avec Nha história (« Mon histoire » en créole cap-verdien), Nú Barreto illustre la manière dont est entretenue la mémoire de Cabral entre la Guinée-Bissau et le Cap-Vert. L’artiste explique que « le cap-verdien a beaucoup plus travaillé l’image de Cabral. On en parle plus et il est plus enseigné à l’école… ». Même s’il reste très aimé en Guinée-Bissau, son héritage y est confronté aux différentes instabilités et à certains groupes politiques qui tentent de fragiliser sa pensée, développe l’artiste.
Pour comprendre cet héritage, il faut revenir sur le parcours de l’indépendantiste. Cabral est confronté très tôt aux conséquences de la colonisation portugaise. Il naît en 1924 dans l’actuelle Guinée-Bissau, de deux parents cap-verdiens originaires de l’île de Santiago : deux territoires sous domination portugaise.
Marqué par les famines qui ravagent le Cap-Vert dans les années 1940, qui ont fait environ 50 000 morts, Amílcar Cabral part étudier l’agronomie à Lisbonne. Il y côtoie des militants de la libération des colonies africaines de l’empire colonial portugais.
Après ses études, il consacre l’essentiel de sa vie à l’indépendance de la Guinée-Bissau et du Cap-Vert. En 1956, il participe à la création du Parti africain pour l’indépendance de la Guinée et du Cap-Vert (PAIGC). Une lutte armée débute en 1963 après l’échec de négociations pacifiques avec le gouvernement portugais pour l’indépendance. Le mouvement s’appuie sur la force des populations rurales. Cabral connaît leurs conditions de vie grâce à son travail lorsqu’il était chargé, par l’État portugais, du recensement agricole en Guinée. Cette expérience nourrit sa réflexion sur l’autonomie alimentaire et la capacité des peuples à subvenir eux-mêmes à leurs besoins.
L’héritage d’une lutte
« Cabral martelait l’idée d’autosuffisance », explique Diogo Bento. Sa série de photographies Cabral ka Mori (« Cabral n’est pas mort » en créole cap-verdien) compose un portrait du révolutionnaire et de ses combats en plusieurs images : une école, des enfants et Cabral avec une caméra à la main. Ses photos côtoient l’installation végétale de Mónica de Miranda. Cet îlot de verdure rappelle les paysages et la flore de la Guinée-Bissau et du Cap-Vert.

Œuvres de Diogo Bento et Mónica de Miranda (©Paul Labourie)
« Amílcar Cabral est présent dans les chansons et dans les quartiers, au Portugal, où les diasporas cap-verdiennes sont très présentes », précise Diogo Bento. L’artiste découvre Cabral par ses amis capverdiens : « cette œuvre et mes recherches étaient un moyen de mieux découvrir qui était Cabral ».
Diogo Bento souhaite rétablir le rôle des luttes anticoloniales dans la chute de la dictature portugaise lors de la révolution des Œillets. « Le 25 avril 1974 est la date la plus importante pour la société portugaise. L’histoire officielle dit que c’était une fraction de militaires portugais qui a fait la révolution au Portugal et on ne parle pas du côté africain et de leur lutte pour l’indépendance », regrette Diogo Bento.
La culture comme outil d’émancipation
Amílcar Cabral est assassiné le 20 janvier 1973 à Conakry, par des membres de son propre parti. L’implication de la police politique portugaise a été évoquée, notamment par le Sénégal et la Guinée. Quelques mois après sa mort, en septembre 1973, le PAIGC proclame l’indépendance de la Guinée-Bissau, reconnue par le Portugal en 1974.

L’œuvre d’Hamedine Kane commandée spécialement pour l’exposition (©Paul Labourie)
Cinquante-trois ans après sa mort, la pensée d’Amílcar Cabral continue d’inspirer. Armelle Dakouo, co-commissaire de l’exposition, est franco-burkinabè. Elle a grandi durant les révolutions de Thomas Sankara qui s’est lui-même inspiré des idées de Cabral. Pour elle, les théories d’Amílcar Cabral sont toujours d’actualité. « Il parle de notions d’agrologie, d’écologie, et de ce retour à la terre. » La place qu’il accordait à l’importance de la culture est cruciale, « il place la culture au cœur de sa pensée, comme un élément libérateur. On a besoin de maîtriser la culture pour pouvoir justement se libérer du joug colonial. »
En réunissant ces artistes autour de la figure d’Amílcar Cabral, la MansA fait dialoguer la mémoire et le présent. Cette exposition met en lumière des artistes lusophones et une histoire méconnue sur la scène française.