Article de Komune Média

Ce que nos parents ont tu

“Tu sais, je ne suis pas chez moi.” Cette phrase de mon père m’a menée vers Sarah, Andy et Annélie, héritiers d’un même silence.

J’ai été moi-même une enfant “trait d’union”, comme l’écrit la journaliste et essayiste Louisa Yousfi. Une “franco-quelque chose”, enfant de mariage “mixte”, à qui l’on ne cessait de répéter qu’elle était riche d’une double culture. Pourtant, quand j’étais enfant, je n’y pensais pas. Je ne me posais pas la question. Je ne voyais ni les patries, ni même le malheur de ce père qui ne voit plus les vagues de son enfance.

Je m’imaginais Blanche, rejetant presque avec dédain l’ensemble de l’histoire qui se cachait derrière ce nom de famille, déformé dans les salles d’attente, souligné de rouge dans les documents Word.

Ma mère et moi ©Badra Kebaili

Quand on joue à la poupée, ça a encore peu d’importance de savoir grand-chose de soi et de sa famille : les contrées que l’on raconte sont lointaines et souvent imaginaires, et quelle que soit la musique qu’on vous joue à la radio, on danse dessus. En grandissant, tout s’écaille, pas forcément parce qu’on veut savoir, mais parce que l’adolescence est la période où l’on se cherche, et où un enfant d’immigrés se trouve rarement. C’est la remarque perpétuelle : “je suis trop Blanche pour être de là-bas, mais pas assez pour être d’ici”.

Cette maladie de l’identité, je n’en ai presque jamais parlé à mon père. J’avais peur que ça sonne comme “ton sang m’empêche de me connaître”, alors que la question était plutôt “apprends-moi comment c’est de savoir qui on est”.

J’ai lu, j’ai appris, j’ai réfléchi. Et au fil des discussions, il m’a dit : “tu sais, je ne suis pas chez moi”. Ça a résonné étrangement en moi, comme une certitude qui se brise. J’avais toujours pensé mon père comme un lac tranquille qui savait. Il savait que tout irait toujours bien, que je m’inquiétais pour rien, et surtout il savait qui il était. Il parlait du pays où il s’était marié, où il avait eu ses enfants, où il avait travaillé toute sa vie. Je me suis dit que c’était impossible.

Cette réponse m’a obsédée. J’ai cherché à comprendre s’il y avait un lien entre l’injonction à l’assimilation en France et cette perte d’identité. Une perte qui se transmet, et qui pèse lourd, pas seulement sur celui qui l’a vécue, mais sur celui à qui elle est léguée, sans mot pour la nommer.

J’ai lu et j’ai discuté avec des personnes qui se reconnaissaient dans cette absence de transmission culturelle, et qui avaient passé leur vie à observer celui qui n’avait pas transmis, pour comprendre pourquoi. Comment l’injonction à l’assimilation faite à nos parents a-t-elle façonné leur rapport à nous, leurs enfants ? Et quelles réactions avons-nous, nous, face à ce silence ?

À entendre Sarah, Andy et Annélie, on ne voit d’abord pas grand-chose en commun : un père qui choisit l’effacement, un enfant à qui on l’impose, une enfant pour qui le silence fut un mécanisme de survie. Et pourtant, sous ces trois histoires, court la même ligne de faille : un silence fondateur. Une politique d’État qui se déguise en choix individuel, une forme de vide identitaire hérité malgré soi, et un malaise qui ne s’éteint jamais tout à fait.

“Ma fille, je voulais que tu sois sûre que tu étais française”

Sarah est réalisatrice, 43 ans, née d’un père tunisien et d’une mère pied-noir d’Algérie. Lorsque nous avons recueilli son témoignage, elle a précisé qu’elle avait peur que “ses enfants pensent que leur grand-père était Normand”, oubliant qu’il était d’origine tunisienne. Il a fallu à son père 28 ans pour fouler de nouveau le sol de sa Tunisie natale. Près de trois décennies durant lesquelles cet homme, arrivé en France dans les années 70, a construit sa vie : il a acheté une maison bourgeoise de la fin du XIXe siècle sur ces terres normandes qu’il affectionne, inscrit son nom sur une liste électorale, et il a été élu. Sarah est fière de ce père ; cela s’entend à la façon dont elle le décrit, comme on parle de son héros. Durant toute cette période, l’identité tunisienne de son père n’est pas un sujet : elle n’est ni vraiment tue, ni particulièrement mise en avant. Jusqu’à ce jour de 2011 où, place de la République à Paris, en pleurs aux côtés de son épouse et de sa fille, il chante l’hymne national tunisien pour soutenir la Révolution de Jasmin. Sarah a une trentaine d’années et raconte que c’est la première fois qu’elle voit son père comme “pleinement Tunisien”, l’homme étant ce qu’elle décrit comme “le Normand du désert”.

Le père de Sarah à Paris lors d’une manifestation en soutien à la Révolution de Jasmin ©Sarah El Younsi

Chez Andy, originaire de La Réunion, la bascule prend un autre visage. Il a 6 ans quand un professeur blanc venu de l’Hexagone, un “zoreille”, lui explique qu’il n’y a “que les cons” pour parler créole. Que cette langue, celle qu’il entend chez lui et qu’il parle depuis toujours, mène “à la rue et à la misère”. C’est le début d’un déchirement culturel et identitaire, que l’enseignant-chercheur Salem Maaroufi décrit comme une “souffrance intériorisée” pouvant traverser plusieurs générations. Dans l’histoire d’Andy, ce mépris qui pèse sur le créole et sur ceux qui le parlent, a un visage précis : celui de sa mère. Elle l’élève dans un milieu précaire, parle créole, mais lui tient malgré tout un discours d’assimilation, par nécessité : il faut parler français, s’effacer, être accepté par les zoreilles, pour qui le créole n’est qu’une vaste blague. Andy raconte cet épisode où il propose à ses camarades d’école blancs de parler créole toute une semaine, comme ils pourraient le faire en anglais, et se heurte à un refus catégorique.

Andy et sa famille ©Andy Lorèt

Enfin, pour Annélie, le silence autour de la transmission de la langue a une origine violente. Elle naît trois ans après le génocide des Tutsi au Rwanda. Ses parents, rescapés, quittent un pays encore instable alors qu’elle est toute petite. À son arrivée en Europe, sa famille fait du français un outil d’intégration, et presque de survie : “Mes parents ont privilégié le français pour que je puisse m’intégrer plus rapidement”, explique-t-elle, avant d’ajouter que depuis qu’elle réfléchit à la question, devenue adulte, elle y voit “un mécanisme de survie de la part de parents qui découvraient un continent totalement étranger”. Il ne s’agit pas, pour elle, d’un déni de transmission, ses parents demeurent à l’écoute de ses questions, mais d’un renoncement davantage dicté par l’urgence de la situation.

Trois trajectoires, trois familles, mais un même constat vérifié par les sciences sociales : le silence parental à l’égard de la vie passée et du processus migratoire n’est ni un accident, ni un oubli, ni une constante. Il naît, selon les cas, du caractère des parents, de leur volonté de protéger, mais aussi de la peur que leur histoire, leur culture et notamment l’apprentissage de la langue d’origine, ne freinent la réussite scolaire de leurs enfants. Il peut aussi venir du fait qu’ils ont eux-mêmes une réflexion identitaire à poursuivre, loin de leur famille, sur un territoire étranger, dans le choix déchirant que représente l’immigration.

Ce que ces témoignages ont en commun, et que confirment les études, c’est que ce silence est presque toujours présenté par ses principaux acteurs comme un acte d’amour. On tait la langue, le pays, l’histoire, sa propre histoire aussi, pour que l’enfant réussisse mieux, ne porte pas une souffrance qui n’est pas la sienne, s’intègre plus vite à une société à laquelle on est soi-même étranger.

Pourtant, ceux que ces parents ont voulu protéger retiennent souvent de cet acte d’amour, une forme de manque. Annélie a un mot très précis pour désigner ce que ce manque produit sur la génération suivante : le FOMO (fear of missing out). Cette anxiété marquée par la peur persistante de manquer une information importante ou une occasion d’interagir socialement. Pour elle, il s’agit de “l’impression de manquer des moments importants de conversation qui m’échappent, des connaissances auxquelles je n’ai pas accès. On se sent exclue et infantilisée, puisqu’on ne peut pas interagir sur le même plan que les autres”.

Sarah raconte un moment de tournage pour son documentaire où elle filmait son père et l’interrogeait sur son absence de transmission ; il lui a répondu : “ma fille, je voulais que tu sois sûre que tu étais Française”. Ici, pas de rupture violente, pas de traumatisme, mais le choix de sacrifier la transmission pour garantir l’appartenance.

Dès 1996, la chercheuse Anne Muxel montrait que la transmission d’une mémoire familiale remplit trois fonctions distinctes : perpétuer une histoire et ses particularismes, réactiver les émotions liées à un vécu, et engager une réflexion critique sur ce vécu. Or, dans les foyers issus de l’immigration, ces trois fonctions peuvent se trouver empêchées avant même qu’il y ait la moindre volonté de dissimuler quoi que ce soit. Un constat que rejoint la politiste Annick Percheron, pour qui les familles ne sont pas toutes également armées pour transmettre consciemment mémoire et culture.

L’acte migratoire lui-même peut être vécu comme une honte : celle de l’avoir accompli, et celle de la vie qui s’ensuit sur la terre d’accueil. L’anthropologue Pascale Jamoulle, dans une enquête de terrain menée en Seine-Saint-Denis, montre que ce mutisme sur l’histoire familiale ou le parcours migratoire peut être lié à une honte de soi produite par la précarité, les discriminations et les rapports de domination vécus après l’arrivée en France. Une honte que Salem Maaroufi, enseignant-chercheur en sciences de l’éducation et en psycho-éducation, qualifie de “refuge” : on résiste à une situation dévalorisante en refusant d’en parler.

Enfin, le sociologue Maurice Halbwachs rappelait que la mémoire ne se maintient que par le contact répété avec ceux qui l’ont partagée. Quand les parents sont eux-mêmes issus de l’immigration, on est coupé d’une pluralité de “passeurs de mémoire” (grands-parents, oncles, tantes) qui pourraient prendre le relais. Sarah évoque sa tante, qui vit entre Paris et Tunis et qui lui parlait de la Tunisie ; sa mère, elle-même originaire d’Afrique du Nord, assurait aussi cette transmission. Le père tunisien, lui, restait en retrait.

Une histoire d’État

Il serait commode de réduire cette question à un simple choix familial, à une pudeur ou à une maladresse de parents dépassés. Mais la tension autour de l’assimilation, et de ses conséquences, n’est pas née dans les cuisines familiales. Elle est née dans l’administration coloniale, et c’est cette généalogie qui permet de comprendre pourquoi le silence de trois familles aussi différentes paraît si similaire.

Sous la Troisième République, portée par des figures comme Jules Ferry, l’administration coloniale impose aux populations colonisées une politique dite “assimilatrice” : les colonisés, qui sont des sujets et non des citoyens, peuvent espérer un statut supérieur en prouvant leur conformité aux normes françaises : la langue, les vêtements, le mode de vie... Le 28 juin 1881, le régime de l’indigénat est institué en Algérie, avant d’être étendu à l’ensemble des colonies françaises en 1887 : sanctions administratives arbitraires, absence de droit de recours, travaux forcés. Un régime qui ne sera aboli, selon les territoires, qu’en 1944-1946.

C’est cette même mécanique, à un siècle de distance, qui affleure dans les trois histoires racontées plus haut. Chez le père de Sarah, elle prend la forme d’une “assimilation réussie” au sens plein du terme colonial : la conformité totale, jusqu’à devenir “le Normand du désert”. Chez Andy, elle s’exprime directement dans la bouche d’un enseignant héritier d’un siècle de hiérarchie linguistique coloniale entre le français et les langues créoles. Chez Annélie enfin, elle passe par l’urgence d’un français perçu comme la seule voie vers l’appartenance. Dans les trois cas, la généalogie coloniale du mot “assimilation” n’est pas un détail théorique : elle explique pourquoi l’exigence faite à ces enfants d’immigrés est le symptôme d’un rapport de force, et non d’un simple choix de vie. On leur impose de se conformer à une norme sans, en retour, les reconnaître comme pleinement Français.

Or le prix de cette politique, lui, reste toujours individuel.

Ce qui manque

Ce prix, c’est celui du vide identitaire que Sarah, Andy et Annélie décrivent chacun avec des mots différents, qui renvoient tous à la même idée : un manque qu’on découvre plus tard, au point qu’il finit par faire partie de l’identité elle-même.

Pour Sarah, ce manque porte le nom de la langue arabe. Vers ses 18 ans, elle tente de l’apprendre, mais se heurte à un obstacle massif : la plupart de ses camarades de cours parlent déjà l’arabe dialectal à la maison, et avaient donc une longueur d’avance. Au bout de deux ans, elle abandonne, lassée de ne pas progresser aussi vite que les autres. C’est pour elle “la quintessence de la non-transmission culturelle” : elle sait que si cette langue avait été présente depuis le début, le lien avec la Tunisie et sa culture aurait été tout autre.

Le père et le fils de Sarah ©Sarah El Younsi

Sarah refuse pourtant de réduire l’histoire de son père à un simple récit de perte. Elle insiste sur le fait que son père est libre, ce qui structure aussi son projet documentaire. Il y a chez lui une forme de liberté qui l’a longtemps préservée, elle, du trouble identitaire. Elle dit de lui que “[ce n’est pas] quelqu’un de perdu, mais quelqu’un qui a choisi ses angles”. Il n’est pas rongé par les contradictions identitaires, il a appris à les habiter avec aisance : “ce n’est pas parce qu’il est devenu chrétien qu’il a cessé d’être musulman, ni parce qu’il est devenu Français qu’il a cessé d’être Tunisien”, explique-t-elle. Cette absence de crise existentielle chez son père lui permet de raconter une histoire d’assimilation sans la réduire à ses fracas : l’histoire d’un homme qui n’a pas subi un effacement, mais qui a choisi la France sans jamais renier d’où il venait.

Pour Andy, le retour à soi et à la culture s’est fait peu à peu, en parallèle de sa politisation croissante et de retours réguliers à La Réunion, lui qui habite désormais dans l’Hexagone. Il redoute encore qu’on le traite de “zoreille”, car même sa maîtrise du créole reste marquée par un accent, selon sa propre analyse.

C’est dans l’art, et plus précisément dans la musique, que sa réappropriation identitaire prend sa forme la plus aboutie. Dans son morceau “Koz Kom Zot“, littéralement “parler comme vous”, il met directement en scène cette blessure d’enfance, et le chemin parcouru pour se réapproprier son identité avec fierté. Cette réappropriation ne s’arrête pas à lui-même : il porte aussi un projet de transmission vers ses cadets, pour qu’ils n’aient pas à traverser toutes les étapes qu’il a lui-même subies. Le constat qu’il tire de ses échanges avec son petit frère, aujourd’hui en troisième, reste pourtant amer : le cadet entend les mêmes phrases qu’on assénait déjà à Andy : “il n’y a que les cons qui parlent créole”. La reconnaissance récente du créole comme langue patrimoniale par l’UNESCO n’a, selon lui, rien changé à cette hiérarchie vécue au quotidien, faute d’un véritable choix politique de l’État de traiter la langue comme un enseignement à part entière, et non comme une simple part du folklore.

Andy Lorèt (©Fanny Hugard)

Annélie, enfin, vit ce qu’elle nomme un entre-deux : “on grandit avec la culture française, loin de celle qui nous a vus naître, loin aussi de celle de nos parents”. Ni pleinement Française, ni pleinement Rwandaise, elle décrit un phénomène plus rare encore : l’impression d’avoir intériorisé le regard occidental sur son propre pays d’origine. De retour au Rwanda à l’âge adulte, elle reconnaît avoir tenu des propos maladroits.

Ce qui frappe, chez ces trois personnes, c’est que le vide finit par devenir lui-même une part de l’identité : on se définit aussi par ce qui manque. C’est ce que les recherches sur la mémoire migratoire appellent une “mémoire réactive” : des silences familiaux qui, souvent, ne deviennent un objet d’interrogation qu’à l’âge adulte, quand il est déjà trop tard pour poser toutes les questions.

Il n’y a pas de méchant

Aucun de ces trois témoignages ne raconte une histoire de rupture spectaculaire, de rejet brutal, de reproches ouverts au sein de la famille. C’est peut-être ce qui rend la réalité plus difficile à intégrer que s’il s’agissait d’un conflit déclaré. Ces récits racontent des parents aimants, des choix, des sacrifices faits sur l’autel de la bonne foi, sans que le manque, jamais, ne se résorbe complètement.

Dans mon cas, mon père est souvent surpris de ce que je fais, de l’intérêt que je porte à son histoire, à ce pays, à cette culture que j’ai longtemps rejetée. C’est si loin des rejets de mon adolescence. J’essaie d’apprendre l’arabe, même si mes tentatives sont un peu ridicules, et je lui reproche souvent de ne pas me l’avoir appris à la maison quand j’étais petite. Il est surpris, mais je crois aussi un peu heureux, de voir qu’il existe un intérêt réel pour ce qu’il a longtemps tu, ou gardé pour lui seul.

Peut-être que tout n’était pas perdu. Peut-être que mon appartenance pouvait être multiple.

C’est peut-être ça, au fond, le poison qu’ont laissé les politiques assimilationnistes : la croyance que les immigrés et leurs descendants devaient leur appartenance à la France seule, sans que la France, elle, la leur promette jamais en retour.

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