Article de Komune Média
Comment le football européen méprise la CAN ?
Derrière le spectacle offert par la CAN 2025, une autre réalité se joue : droits TV inéquitables, mépris et hiérarchie du football mondial.

La Coupe d’Afrique des Nations 2025 vient d’être remportée par le Sénégal, dans une finale contre le Maroc le 18 janvier 2026.
Mais à chaque CAN, la même scène se rejoue. Une compétition majeure pour tout un continent, mais traitée comme un événement secondaire par le football européen.
Droits TV inéquitables, joueurs libérés à contrecœur, discours médiatiques condescendants : derrière le ballon, la Coupe d’Afrique des Nations révèle une hiérarchie persistante. Et une question qui dérange : qui décide encore de ce qui compte dans le football mondial ?
La CAN, et cette impression de ne jamais être au centre
Au Royaume-Uni, les 52 matchs de la compétition sont diffusés gratuitement sur Channel 4. En Afrique subsaharienne, les chaînes publiques francophones n’ont accès qu’à 33 matchs sur 52. En Algérie, la télévision nationale ne peut en montrer que 15.
Autrement dit : des téléspectateurs africains doivent payer pour suivre une compétition africaine, pendant que des britanniques peuvent tout regarder gratuitement.
Ce décalage n’est pas anodin. Il dit quelque chose de très clair sur qui compte, et pour qui le football est pensé.
La Confédération Africaine de Football (CAF) vend les droits TV à New World TV, un groupe togolais fondé en 2015 et basé à Lomé. Ce groupe revend ensuite les droits aux télévisions africaines. Sur le papier, avoir un acteur africain qui gère les droits d’une compétition africaine pourrait sembler logique, même souhaitable.

Mais dans les faits, New World TV fonctionne exactement comme les grands diffuseurs internationaux : il acquiert les droits exclusifs, puis négocie les sous-licences aux chaînes nationales selon des tarifs commerciaux, sans garantir un accès gratuit ou démocratisé pour tout le monde. Ce modèle de sous-licences payantes fragmente l’accès : chaque chaîne nationale doit négocier et payer pour obtenir un nombre limité de matchs.
C’est précisément ce que dénoncent les chaînes publiques francophones dans une lettre collective envoyée à la CAF en novembre 2025. Leur grief repose sur le fait que le groupe reproduise les mêmes pratiques commerciales que les diffuseurs européens : monétiser l’accès, fragmenter la diffusion, et laisser les populations en Afrique face à des abonnements payants pour regarder leur propre compétition.
Résultat : au Royaume-Uni, Channel 4 obtient un accord qualifié d’”historique” pour diffuser gratuitement l’intégralité du tournoi et en face, pour beaucoup d’Africains, suivre la CAN dans son intégralité passe par des abonnements privés payants.
Des joueurs disponibles… quand l’Europe est d’accord
Fin novembre 2025, l’Association européenne des clubs (ECA) et l’UEFA font pression sur la FIFA. Leur objectif : retarder la libération des joueurs africains pour la CAN.
Sur le papier, les règles sont pourtant claires. Depuis des années, un calendrier international fixe les dates auxquelles les clubs doivent libérer leurs joueurs pour les compétitions continentales. Pour la CAN 2025, les clubs devaient libérer les joueurs le 8 décembre, soit deux semaines avant le début du tournoi, prévu le 21 décembre 2025.
Mais la FIFA cède. Les clubs européens peuvent garder leurs joueurs jusqu’au 15 décembre.
Dans son communiqué, la FIFA parle de “consultations fructueuses avec les principales parties prenantes”. Sauf que les fédérations africaines n’ont pas été consultées : elles découvrent la décision après coup, via une circulaire en urgence et les communications des clubs.
Et ce n’est pas un détail, des stages étaient déjà prévus à partir du 8 décembre, des matchs amicaux avaient été organisés et donc des budgets engagés.
Patrice Beaumelle, ancien sélectionneur de la Côte d’Ivoire, résume très bien : “Ce serait acceptable si on l’avait su il y a trois mois. Mais là… c’est un manque de respect envers les fédérations, les joueurs et le continent.”
Liverpool annonce que Mohamed Salah rejoindra l’Égypte le 15 décembre. D’autres clubs veulent conserver leurs internationaux africains jusqu’aux derniers matchs de championnat ou de compétitions européennes. Conséquence directe : sept jours de préparation en moins pour les sélections.
Le journal L’Équipe écrit que “le monde du foot africain vit cet épisode comme un immense manque de respect pour une compétition majeure”.
Ni la FIFA, ni l’UEFA ne remettent la décision en cause publiquement. Le message est clair : le calendrier européen passe avant, le football africain doit s’adapter.
« La CAN n’est pas un tournoi majeur »
En février 2025, Jamie Carragher, ancien défenseur de Liverpool et consultant sur Sky Sports, lâche en direct une affirmation qui provoque l’indignation : la CAN n’est “pas un tournoi majeur”.
Sur le plateau, Micah Richards et Daniel Sturridge le reprennent immédiatement. Richards insiste : “La CAN est un tournoi majeur”. Sturridge ajoute que la CAN devrait être traitée au même niveau que l’Euro ou la Copa América.
Carragher persiste. Puis il lâche, à propos de l’Égypte : “Ils ne vont pas gagner la Coupe du monde, n’est-ce pas ?”. Comme si le seul critère de légitimité était de préparer à la Coupe du monde.
Rio Ferdinand, ancien capitaine de Manchester United, répond sèchement que le raisonnement de Carragher est “ignorant”. Ahmed Elmohamady, ancien capitaine de l’Égypte et vainqueur de la CAN deux fois, ajoute : “Jamie Carragher ne sait pas ce que sont les tournois majeurs car il n’en a jamais gagné un”.
Carragher nuancera ensuite ses propos sur X. Mais l’idée est posée. Et elle n’est pas nouvelle.
Dès 2021, Ian Wright, un ancien footballeur professionnel anglais reconverti en consultant et commentateur sportif, posait déjà la question :
”Y a-t-il un tournoi plus irrespecté que la Coupe d’Afrique des Nations ?”
Il rappelait que l’Euro 2020, joué dans 11 pays européens en pleine pandémie Covid, n’avait jamais été présenté comme un problème. En revanche, une CAN organisée dans un seul pays, le Cameroun, devenait soudain un risque pour les clubs, au point que certains d’entre eux menaçaient de ne pas libérer leurs joueurs.
En Europe, représenter sa sélection est raconté comme l’aboutissement ultime, la fierté. Pour les joueurs africains qui rejoignent leur sélection nationale, c’est plutôt présenté comme un dérangement, voire comme une faute vis-à-vis du club. Quand Mohamed Salah part pour l'Égypte, ce n'est pas un honneur, c'est une absence qui fragilise Liverpool.
Même sport. Même engagement. Pas la même lecture.
Une compétition née pour contester “l’ordre établi”
Ce mépris fait écho à l’histoire même de la CAN.
En 1956, lors d’un congrès de la FIFA à Lisbonne, des dirigeants égyptiens, soudanais et éthiopiens proposent de créer une confédération africaine de football.
Selon l'historien Saïd El Abadi, l'argument est simple : l'Afrique est encore largement colonisée, peu de pays sont indépendants, et l'Égypte de Nasser est perçue comme un moteur de la décolonisation. Une compétition africaine, organisée par des Africains, n'a pas sa place dans l'ordre colonial. Les Européens s’y opposent.
Mais la CAF naît malgré tout. Le 8 février 1957 à Khartoum, la Confédération Africaine de Football est créée. Le 10 février, la première Coupe d'Afrique des Nations oppose l'Égypte, le Soudan et l'Éthiopie. L'Égypte remporte le titre.
L’Afrique du Sud, pourtant membre fondatrice, est exclue pour avoir refusé d’aligner une équipe multiraciale à cause de l’apartheid. La CAN refuse cette ségrégation. Elle affirme une égalité que le reste du monde refuse encore de reconnaître.
La CAN naît donc comme un espace politique, avant même la Coupe d’Europe (Euro) qui ne verra le jour qu'en 1960. Le football africain s'organise comme compétition continentale trois ans avant l'Europe.
Pour l’historien Peter Alegi, spécialiste du football africain, la CAN sert à dire une chose très claire : les Africains sont les égaux des Européens dans le football, au moment même où l’Europe colonise encore la majeure partie du continent.
Des dirigeants comme Kwame Nkrumah (Ghana), Ahmed Sékou Touré (Guinée) et Gamal Abdel Nasser (Égypte) voient dans le football un outil de fierté et d'unité panafricaine au delà d’un tournoi sportif.
Rien n’a vraiment disparu
Aujourd'hui, la CAN 2025 réunit 24 équipes, 54 fédérations, rempli les stades, et fait vibrer les diasporas. Elle a rassemblé certaines des plus grandes stars du football mondial, Mohamed Salah, Sadio Mané, Vinicius Jr et j’en passe. Mais pourtant le traitement qu’elle reçoit raconte autre chose.
Saïd El Abadi le résume ainsi :
”Le football africain a toujours été politique. Introduit par les colons, longtemps interdit aux populations locales, il est devenu un symbole d’émancipation.”
Il ajoute : “Aujourd’hui encore, la CAN dérange les clubs européens. Elle reste une compétition politique malgré elle.”
En 1957, la CAN affirmait une égalité : les Africains s’organisaient, créaient leurs propres institutions, affirmaient leur dignité dans un sport dominé par l’Europe coloniale.
En 2026, elle doit encore la faire respecter. Soixante-neuf ans après, la lutte est toujours présente : accès équitable à la compétition, respect des fédérations africaines, traitement médiatique digne. Les formes ont changé : ce ne sont plus les régimes coloniaux qui oppriment, mais les logiques commerciales et les hiérarchies sportives invisibles. Mais le fond persiste : pour le football mondial, l’Afrique reste périphérique.
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