Article de Komune Média

Syriens en exil : peut-on vraiment rentrer après la chute d’Assad ?

Un an après la chute du régime de Bachar al-Assad, l’exil syrien perdure. Instabilité, incertitudes juridiques et violences persistantes rendent le retour au pays toujours incertain.

“La libération s’est faite dans la nuit du samedi au dimanche. Le lundi suivant, l’OFPRA - l’organisme public français chargé de dire si une personne étrangère peut obtenir l’asile en France (NDLR) - a publié un communiqué qui parlait de geler l’étude des demandes d’asile.”, indique Insaf Haddad, spécialiste des phénomènes migratoires au Moyen-Orient, réfugiée syrienne et coordinatrice référente public exilé à la mairie de Paris.

C’est ainsi qu’au lendemain de l’effondrement de la dynastie Assad, plusieurs pays européens s’empressent de considérer la question de l’accueil des réfugiés syriens comme déjà réglée. En France, Bruno Retailleau, ministre de l’Intérieur d’alors, répond “C’est déjà le cas” à la question de la suspension des demandes d’asile des ressortissants syriens. Ce gel a alimenté bon nombre d’incertitudes juridiques pour des dizaines de milliers de Syriens exilés.

Après un peu plus d’un an de la chute du régime de Bachar al-Assad, la situation des Syriens d’ici et d’ailleurs reste incertaine. Les cinquante-quatre années de dictature et les quatorze années de guerre ont laissé des traces immuables, là où “enlever les débris prend beaucoup plus de temps que de reconstruire”, souligne Insaf.

Le régime d’Assad a causé la mort de centaines de milliers de Syriens, l’emprisonnement de dizaines de milliers d’entre eux, ainsi que l’exil forcé et la destruction des foyers de millions d’autres. Il a commis des dizaines de massacres, utilisant la torture et le viol comme arme de guerre. Ces sévices ont provoqué le déplacement d’environ 13 millions de Syriens qui ont trouvé refuge au Liban, en Turquie, en Jordanie, en Allemagne, en France ou ailleurs.

Depuis la chute du régime de Bachar al‑Assad fin 2024, la Syrie est entrée dans une phase de transition politique dirigée par Ahmed al‑Sharaa, à la tête d’un pouvoir intérimaire chargé de stabiliser un pays encore fragmenté.

Photo prise en Syrie en décembre 2025. ©Hala Hekazy, libre de droit.

Une entrave juridique sans fin

Considérer un retour dans leur pays d’origine représente pour de nombreux Syriens un espoir, mais l’angoisse législative quant à celui-ci rattrape rapidement l’optimisme. En principe, en France comme dans le reste de l’Union européenne, une personne qui a une protection internationale comme le statut de réfugié ne peut retourner dans son pays d’origine sans risquer de perdre cette protection, celle-ci étant accordée au motif du danger existant dans ce même pays.

Pour les Syriens bénéficiaires d’une protection internationale en Europe, un retour dans leur pays d’origine, même « exploratoire » pour des vacances par exemple, engendrerait alors potentiellement un retrait de cette protection.

Plus précisément, une protection internationale peut être accordée à l’issue d’une procédure de demande d’asile à l’arrivée dans le pays d’accueil. Il en existe deux types principaux : le statut de réfugié et la protection subsidiaire.

Qu’ils bénéficient du statut de réfugié ou d’une protection subsidiaire, les Syriens protégés en Europe s’exposent à un même risque : un retour dans leur pays d’origine peut être interprété comme un signe de disparition du danger, et entraîner la remise en cause de leur protection.

Pour les bénéficiaires de la protection subsidiaire, cette incertitude peut être renforcée par des titres de séjour plus courts et donc des demandes de renouvellement plus fréquentes.

Pour se prémunir du risque de se voir retirer leur protection internationale, il est possible de demander un sauf-conduit à la préfecture. Il s’agit d’un document qui permet de séjourner ou de voyager dans son pays d’origine, sans pour autant perdre leur protection internationale.

Simplement, comme le précise Insaf, “il est très difficile à obtenir”.

À cela s’ajoute le flou lié au gel des demandes d’asile annoncé, qui laisse planer le doute sur la possibilité d’obtenir une protection ou de renouveler son titre de séjour arrivant à expiration. Comme le résume Insaf : “Les gens ont vraiment ce cauchemar de se retrouver sans papiers. […] Après la guerre, l’exil et un parcours migratoire très compliqué, risquer encore de tout perdre, c’est compiler traumatisme sur traumatisme.”

Elle ajoute : “Pour l’instant, on n’a pas de communiqué de presse ni de décret clair du ministère de l’Intérieur ou de l’OFPRA sur la protection des personnes syriennes.”

Une crainte supplémentaire se mêle aux autres : qui pourra désormais recevoir l’asile en Europe ?

À ce stade, il est généralement considéré que de nombreux opposants au régime de Bachar al-Assad, qui avaient fui le pays, ne sont plus exposés aux mêmes risques qu’auparavant en Syrie, même si leur retour demeure, dans les faits, difficile, voire impossible, pour des raisons politiques, sécuritaires, sociales ou économiques.

À l’inverse, certaines personnes associées aux crimes commis par le régime du clan Assad redoutent aujourd’hui des représailles ou des actes de vengeance. Les plus hauts responsables ont déjà quitté le pays : beaucoup se sont repliés en Russie par exemple, à l’image de Bachar al-Assad lui-même et de plusieurs membres de son entourage.

Face aux risques de représailles, les “petites mains du régime” envisagent à leur tour l’exil. Par conséquent, de nombreux réfugiés syriens en Europe, ainsi que dans d’autres pays d’accueil comme le Liban, la Jordanie ou la Turquie, craignent de se retrouver “face à leur bourreau”.

L’exemple d’Anwar al-Bunni, avocat syrien et réfugié lui-même en Allemagne, en est un cas d’école. À Berlin en 2015, il croise Anwar Raslan, l’officier des renseignements qui, en mai 2006, l’avait arrêté devant son domicile avant de permettre son incarcération pendant cinq ans dans la prison qu’il dirigeait. Or, celui-ci, aujourd’hui poursuivi par la justice allemande pour la mort de cinquante-huit personnes et pour actes de torture commis dans le centre de détention d’Al-Khatib à Damas, avait également obtenu le statut de réfugié en Allemagne. Ce paradoxe apparaît alors même que la demande de justice et de réparation demeure au cœur des préoccupations des Syriens depuis la chute du régime.

Dans ce contexte de brouillard total et d’angoisses pesantes, obtenir la nationalité du pays d’accueil peut être vue comme l’une des seules possibilités de sécurisation juridique. Insaf évoque l’enjeu de l’obtention de celle-ci : “Se retrouver sans papiers, c’est se retrouver sans droit. Obtenir la nationalité, ça veut dire avoir une liberté de mouvement.”

Bachar al-Assad lors d’une rencontre avec Vladimir Poutine. © www.kremlin.ru.

Projeter un retour : l’affaire de tous les Syriens ?

Plusieurs facteurs, qu’ils relèvent de l’instabilité économique et sécuritaire persistante, ou de trajectoires individuelles qui ont permis un ancrage ailleurs, contribuent à expliquer pourquoi un retour définitif en Syrie n’est pas toujours évident.

La société syrienne demeure profondément fragmentée par des décennies de dictature et de guerre. L’absence de justice pour les crimes commis par le régime et ses soutiens alimente aujourd’hui des logiques de représailles et de violences ciblées, notamment à l’encontre de certaines minorités perçues comme liées à l’ancien pouvoir. L’attentat contre une mosquée alaouite à Homs (qui est la minorité religieuse du clan Assad), perpétré par un groupuscule armé fin décembre, illustre ces tensions persistantes, dans un contexte où la responsabilité individuelle tend parfois à être étendue à l’ensemble d’une communauté.

Ces fractures internes sont d’autant plus exacerbées qu’elles sont instrumentalisées par des intérêts étrangers. Certaines puissances régionales se présentent comme protectrices de minorités menacées pour légitimer leurs interventions. Israël, par exemple, invoque la défense des Druzes pour justifier ses opérations dans le sud de la Syrie, tout en poursuivant un objectif ancien : le contrôle et l’annexion du Golan syrien. Ces ingérences renforcent l’instabilité et nourrissent un climat de violence qui dépasse les seuls groupes visés.

Dans ce contexte, entre violences sporadiques, absence de garanties sécuritaires et fragilité du gouvernement de transition, la possibilité d’un retour durable apparaît incertaine, tant pour les Syriens restés sur place que pour ceux de la diaspora.

Reconstruire après la dictature

Matthieu Rey, chercheur au CNRS au CRH et spécialiste de la région, décrit le régime d’Assad comme “un régime qui n’a tenu qu’en épuisant sa société”. Il explique qu’il ne pouvait survivre qu’en remportant toutes ses batailles et ne concédant aucune défaite, car son maintien dépendait d’un renouvellement permanent de la violence qu’il entretenait.

Le chercheur décrit le système des Assad comme reposant entièrement sur une personne et sur une façade. Toute tentative de réforme ou de retrait de celles-ci aurait provoqué l’effondrement de l’ensemble, “tel un château de cartes”.

C’est ce qui se produit lors de la révolution, l’avancée rapide des forces de l’opposition entraîne la reconstitution de deux fronts, au nord et au sud. En quelques jours, Assad, ne trouvant plus personne pour le sauver prend la fuite.

Sa chute laisse derrière elle un pays livré à lui-même, dépourvu de bases infrastructurelles solides, largement maintenu jusque-là par la terreur.

La narco-économie du Captagon donne un exemple de ce sur quoi reposaient les ressorts économiques du régime. Originellement utilisée pour traiter la narcolepsie ou le TDA(H), cette molécule devient une drogue de synthèse massivement produite dans la Syrie des Assad. Le trafic rapportait jusqu’à 5,6 milliards de dollars au pays selon la Banque mondiale et servait au dictateur de levier d’influence sur les pays voisins. En effet, Assad promettait d’en réduire la production en échange de concessions diplomatiques.

Depuis la prise de pouvoir de la coalition rebelle menée par Ahmed al-Charaa le 8 décembre 2024, quinze laboratoires industriels et treize installations de stockage ont été démantelés en Syrie. La chute de cette économie parallèle, pilier financier du pouvoir précédent, représente un coût économique majeur pour les nouvelles autorités.

Tenue de se reconstruire sur ces débris, la société syrienne peine à se relever, et les défis en sont immenses. Il y a un peu plus d’un an, l’ONU annonçait que 90% des Syriens vivaient en dessous du seuil de pauvreté, l’organisme maintient ce chiffre dans les rapports de 2025.

Relancer l’économie, reconstruire le bâti largement détruit, refonder un système scolaire longtemps construit autour du roman national de la dynastie des Assad, mais aussi redresser un système de santé affaibli, deviennent autant d’enjeux qui rendent la situation alarmante, alors même que la société reste prise dans un traumatisme permanent.


L’idée de retourner vivre en Syrie suscite des sentiments contrastés : pour certains, c’est un espoir, pour d’autres, une source de douleur profonde. De nombreuses familles ont refait leur vie ailleurs, parfois en repartant de zéro, sans grand espoir de retour.

Insaf présente le cas de son frère qui, arrivé à l’âge de huit ans en France, s’y est construit entièrement. Lui demander de “rentrer chez lui” en Syrie, “c’est un peu compliqué pour quelqu’un qui a connu toute sa vie qu’ici, et qu’avant ça, c’était la guerre”, témoigne-t-elle.

Penser les politiques migratoires ne peut se réduire à un calcul simpliste qui considérerait la chute du régime autoritaire comme rendant évidente la possibilité d’un retour pour les exilés syriens. Omettre les crises conjoncturelles toujours à l’œuvre, les processus de reconstruction encore embryonnaires, ainsi que les rapports de force qui évoluent au gré des circonstances, conduit à minorer les raisons pour lesquelles une grande partie des Syriens ont dû fuir leur pays un jour, reconstruire leur vie ailleurs et se retrouvent, aujourd’hui encore, rançonnés de toute part.


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