Article de Komune Média
Mémoires effacées : le combat du Collectif du 1er janvier pour la reconnaissance des travailleurs immigrés
Le Collectif du 1er janvier réclame une journée de reconnaissance pour les travailleurs immigrés de l’après-guerre. On vous en dit plus.

✍️ Sofiane Descamps, journaliste stagiaire à Komune
Rendre hommage aux travailleurs immigrés de la reconstruction française le jour du Nouvel An. C’est la mission principale du « Collectif 1er janvier », porté par Latifa Oulkhouir, journaliste indépendante et directrice de la plateforme de mobilisation « Le mouvement ».
L’objectif est d’instaurer ce premier jour de l’année comme occasion de reconnaître les travailleurs immigrés de l’après-guerre (1945-1975), appelés les « Chibanis ». Au-delà de cette étape symbolique, l’idée est de « faire en sorte que le récit soit plus présent (...) car il s’inscrit dans l’histoire de France », explique Latifa. En lien avec d’autres associations (Ayyem Zamen, Association des travailleurs maghrébins de France, Coopérative des Chibanis…), le collectif relaie les récits des travailleurs et envisage d’organiser des évènements pour venir en aide aux plus précaires d’entre eux. L’ambition est aussi politique : selon la créatrice du mouvement, « il faut que les candidats aux municipales s’emparent de ces thématiques.»

Les oubliés de l’histoire
Si vous connaissez votre date de naissance, ça n’est pas le cas de tout le monde. Certains travailleurs immigrés des Trente Glorieuses (1945-1975) se souviennent de leur date d’arrivée en France, sans pouvoir communiquer leur date d’arrivée au monde, faute de dispositifs d’état civil fiables avant les indépendances dans leurs pays d’origine.
Raison pour laquelle celle du 1er janvier leur a été attribuée d’office par l’administration française. C’est le cas du père de Latifa, originaire du sud du Maroc. Arrivé en octobre 1966 à l’aéroport de Nice, il a « travaillé toute sa vie jusqu’à la retraite». Aîné d’une famille de petits paysans vivant dans un milieu rural, « il n’avait pas d’autre choix pour pouvoir vivre que de venir en France et d’y travailler », raconte-t-elle, le 1er janvier inscrit sur ses papiers d’identité, comme d’autres « Chibanis».

À l’origine, ce terme signifie « cheveux blancs » et « vieillards » en arabe, pour finalement désigner les personnes immigrées qui ont quitté leur pays pour venir travailler en France dans les années 1960.
Aujourd’hui, selon une étude de 2023 (Accès aux soins d’une population d’anciens travailleurs immigrés vivant en foyer), les Chibanis de plus de 65 ans représentent environ 230 000 personnes. La plupart viennent d’Algérie, de Tunisie et du Maroc. Peu de chiffres et d’études existent sur la situation des travailleurs immigrés des Trente Glorieuses, en dépit des efforts fournis par cette population. « C’est des récits qu’on connaît peu. L’enseignement scolaire des Trente Glorieuses ne parle pas de ces histoires », déplore Latifa Oulkhouir, à l’initiative du Collectif 1er janvier.
Pourtant, la reconnaissance du travail fourni par les Chibanis est un enjeu historique et citoyen, dans la mesure où une partie d’entre eux ne sont pas retournés sur leur terre natale et vivent en situation de précarité en France.
Selon l’étude sur l’accès aux soins des anciens travailleurs immigrés dans un foyer de Marseille, la population des Chibanis est isolée, économiquement précaire et bénéficie d’une couverture médico-sociale insuffisante. Par exemple, les douleurs articulaires qui touchent ces anciens travailleurs peuvent limiter leur mobilité pour 24% des Chibanis interrogés.
Ce délaissement s’explique en partie par le « mythe du retour », qui tend à faire croire que l’installation de la main-d’œuvre étrangère en France n’était que temporaire. Or, cette vision « motive l’instauration de politiques de logement et d’action sociale qui tendent au maintien de ces immigrés à l’écart de la société » selon un rapport d’information de l’Assemblée nationale réalisé au nom de la mission d’information sur les immigrés âgés paru en juillet 2013.
Selon la caisse nationale d’assurance vieillesse, 40% des bénéficiaires de l’allocation de solidarité aux personnes âgées (Aspa) sont des retraités immigrés. Cette aide est versée en complément de leur retraite et représente environ 790 euros par mois pour une personne seule. Pour rappel, à leur arrivée en France, ces travailleurs ont été logés dans des bidonvilles, des dortoirs, des chambres exigües, avec pour quotidien des métiers subalternes pénibles.

La dette française envers les Chibanis
Maçons, ouvriers, électriciens, mineurs… Dès leur arrivée en France, les Chibanis sont massivement orientés vers les emplois les plus pénibles. Selon “Trente Glorieuses : quand les immigrés devaient rapporter” de Jean-Luc Richard, en 1975, 77 % des actifs étrangers occupent des postes ouvriers, contre 65 % en 1954.
Une main-d’œuvre pourtant centrale dans la construction du pays : elle est à l’origine de 90 % du réseau autoroutier français et d’un logement sur deux, rappelle Gérard Noiriel dans Le Creuset français (1989).
Ces données démontrent le rôle majeur des Chibanis dans la reconstruction française suite aux dégâts matériels de la Seconde Guerre mondiale, mais aussi de l’invisibilisation de leur participation essentielle durant les Trente Glorieuses.
Le Collectif du 1er janvier parle de « dette à l’envers» pour illustrer cette situation. Il s’agit d’un concept selon lequel, « après avoir massivement contribué à la reconstruction et à l’économie française avec leur force de travail, c’est la France qui doit aux anciens travailleurs immigrés une dette de reconnaissance et de dignité qui n’est pas honorée.» Selon Latifa Oulkhouir, les travailleurs immigrés ont permis à la France « de se relever plus vite » en fournissant une main-d’œuvre à bas coût. « On dit souvent que ces hommes ont eu la chance de pouvoir venir en France : c’est important de retourner ce prisme (...) et reconnaître ce que la France doit à ces hommes et ces femmes », explique-t-elle.
Remise en question du rôle des travailleurs
L’adoption à l’Assemblée nationale d’une proposition de résolution de loi visant à dénoncer les accords franco-algériens de 1968 s’inscrit dans cette entreprise de non-reconnaissance du travail des Chibanis, et alimente la remise en question du travail fourni. Mis en place six ans après les accords d’Évian, ce texte restreint la libre circulation des Algériens en France et établit des quotas de travailleurs.
Si selon l’extrême droite, ce texte favorise toujours l’installation des Algériens en France, ce constat est nuancé par Magda El Haitem, avocate en mobilité internationale et en droit des étrangers. Pour en savoir plus, nous vous recommandons cette vidéo ⬇️
Le Rassemblement national dénonce ces « avantages » qui coûteraient plus de deux milliards d’euros par an, sans que ces dépenses ne soient remises en perspective du labeur fourni par les Chibanis.
Si la reconnaissance de ces travailleurs immigrés demeure quasi inexistante, c’est aussi parce qu’ils sont considérés uniquement sous l’angle de leur utilité économique : des travailleurs, jamais des personnes à part entière. Qualifiés de « main-d’œuvre docile et bon marché », ils ont été déshumanisés, un regard qui a rendu possible leur exploitation massive, sans reconnaissance de leurs mémoires.
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