Article de Komune Média
Jean-Michel Aphatie et la mémoire coloniale : une comparaison qui dérange
✍️ Nesrine Bouzar, journaliste stagiaire chez Komune.

"Chaque année, en France, on commémore ce qui s’est passé à Oradour-sur-Glane, c’est-à-dire le massacre de tout un village. Mais on en a fait des centaines, nous, en Algérie. Est-ce qu’on en a conscience ?" déclarait Jean-Michel Aphatie ce mardi 25 février 2025 dans la matinale de RTL. Une affirmation choc qui secoue non seulement le plateau, mais aussi la toile et, vous les voyez venir, la droite et l’extrême droite.
Pourquoi une telle polémique ? Parce qu’il compare les crimes nazis commis sur le sol français aux exactions perpétrées par l’armée française en Algérie pendant la colonisation. Pour certains, il met en lumière des faits encore insuffisamment connus en France ; pour d’autres, il brouille les faits historiques avec une analyse erronée. Assimiler les crimes de l’armée française à ceux des nazis représente, pour une grande partie de la classe politique, un affront. Et les réactions ne se sont pas fait attendre.

Mais qu’est-ce que le massacre d’Oradour-sur-Glane ? Le 10 juin 1944, une division blindée de SS orchestre l’exécution de 643 habitants de ce village de Haute-Vienne. Hommes, femmes et enfants sont fusillés ou brûlés vifs, certains dans une église.
Un crime mis en parallèle par le journaliste avec les “enfumades” perpétrées par l’armée française au XIXe siècle lors de la conquête de l’Algérie. Cette méthode consistait à emmurer des Algériens réfugiés dans des grottes avant d’y allumer un feu, les privant peu à peu d’oxygène jusqu’à l’asphyxie.
Jean-Michel Aphatie avait d’ailleurs déjà dénoncé par le passé les actes du général Bugeaud, connu pour avoir ordonné de nombreuses enfumades, allant jusqu’à déclarer qu’il avait “inventé les chambres à gaz”.
Pourtant, le journaliste ne fait que reprendre des analyses bien établies. Il s’appuie directement sur les travaux d’historiens spécialistes de la question, comme Charles-André Julien, Charles-Robert Ageron ou Benjamin Stora. Avec quelques nuances cependant. Ce dernier, spécialiste de la guerre d’Algérie, insiste sur la violence des crimes coloniaux commis sur le territoire. S’il salue l’intervention du journaliste, qui “soulève, auprès du grand public, l’histoire de la conquête coloniale, très peu connue en France car pas du tout transmise par l’éducation nationale”, il met en garde contre un “anachronisme historique”. Bien avant eux, dès 1957, Pierre-Henri Simon publiait Contre la torture, affirmant que si des Français se livraient à de telles pratiques, alors “Hitler avait gagné”. À l’époque, la torture était perçue comme une méthode nazie, devant être dénoncée comme telle.

Certes, l’intention exterminatrice n’était pas comparable à celle du projet nazi, mais la répression coloniale fut également brutale et systématique. À la veille de la guerre d’Algérie, alors que la France sort tout juste d’une cuisante défaite face au Việt Minh en Indochine, l’armée s’interroge : comment une puissance mondiale a-t-elle pu être vaincue par une armée bien moindre ? Cette réflexion mène à l’adoption de la théorie de la contre-révolution : si le FLN mène une guerre révolutionnaire comme le Việt Minh, il ne faut pas seulement le combattre militairement, mais aussi empêcher les Algériens de le soutenir.
Dès lors, la guerre se mène sur deux fronts : d’un côté, la propagande et l’action psychologique ; de l’autre, des violences visant directement la population, y compris les civils non engagés aux côtés du Front de Libération Nationale (FLN). L’armée française se livre alors à des exactions systématiques : viols, perquisitions brutales, tortures, exécutions sommaires. Personne n’est épargné : femmes, enfants, personnes âgées.
Alors non, il ne s’agissait pas d’un plan d’extermination visant à annihiler toute une population ou une communauté. Mais il est difficile de nier la brutalité des méthodes employées. Jean-Michel Aphatie a peut-être forcé la comparaison, mais il a eu le mérite de mettre en lumière un pan de notre histoire encore trop souvent occulté.

Jean-Michel Aphatie a annoncé qu’il démissionnait de RTL. En attendant, l’Arcom a ouvert une instruction pour déterminer si RTL a commis un manquement à ses obligations. Jean-Michel Aphatie a été convoqué pour être entendu.



