Article de Komune Média
Gaîté Lyrique : heure par heure, récit d’une évacuation
✍️ Jeannette Marié, directrice des publications de Komune

Depuis plus de trois mois, la Gaîté Lyrique était occupée par environ 500 jeunes (environ 200 au début), d'abord évalués majeurs mais en attente de reconnaissance de leur minorité par le juge des enfants. Ces jeunes, organisés sous le Collectif des Jeunes du Parc de Belleville, revendiquaient un hébergement stable et digne. Leur situation, marquée par un vide juridique, a connu un tournant brutal le 18 mars 2025, avec une évacuation musclée orchestrée par la préfecture de police.
Retour sur une opération marquée par la violence et le mépris des droits fondamentaux.

Une occupation née d’un système défaillant
Avant de revenir en détail sur l’évacuation, il est essentiel de comprendre qui sont ces jeunes et pourquoi ils occupaient la Gaîté Lyrique.
En France, lorsqu’un jeune étranger arrive seul et affirme être mineur, il doit passer un entretien avec un agent mandaté par le département. Si ce dernier l’estime majeur, aucune prise en charge n’est prévue, mais le jeune peut contester cette décision devant un juge des enfants. Ce recours est souvent leur seul espoir, mais la procédure est longue : plusieurs mois, parfois plus d’un an. Pendant ce laps de temps, ces jeunes sont laissés sans hébergement, ni prise en charge.
C’est dans ce contexte que la Gaîté Lyrique a été occupée en décembre 2024. Le bâtiment appartient à la Mairie de Paris mais il est géré via un contrat de concession par une entreprise (SAS Gaité Lyrique) avec plusieurs dizaines de salariés.
Depuis le début de l’occupation, la direction de la Gaité Lyrique a toujours affirmé qu’elle subissait l’occupation, qu’elle n’avait donc pas invité les jeunes, tout en refusant de demander une évacuation qui aurait remis ces jeunes à la rue.
Au fil des semaines, les équipes de la Gaîté Lyrique ont fait face à une situation de plus en plus critique. L’occupation prolongée a entraîné une promiscuité difficile, avec des incidents comme un départ de feu, des altercations entre les jeunes, etc. Les employés ont choisi d’exercer leur droit de retrait le 28 février, épuisés par une occupation qui durait depuis plus de 80 jours, 7j/7, 24h/24. Ils affirmaient ne plus avoir les compétences nécessaires pour assurer la sécurité et la sureté du lieu.
C’est dans ce contexte que la Mairie de Paris a pris en charge temporairement la gestion du bâtiment après le retrait des équipes de la Gaîté Lyrique. Mais comme les négociations entre la Mairie de Paris et l'État n'ont pas abouti à une solution pérenne, et le couperet est tombé : la préfecture de police a ordonné l’évacuation du lieu.
18 mars 2025 : récit d’une évacuation sous tension
Anna a couvert l’évacuation pour Komune, elle était sur place dès 4h30.
5h05 - L’aube n’est pas encore levée que le parvis de la Gaîté Lyrique est déjà encerclé. Les jeunes sont regroupés au centre, protégés par leurs soutiens formant un cordon humain. Les CRS, eux, patientent dans les rues adjacentes. Les consignes sont claires pour les soutiens : aucun affrontement, aucune provocation.

5h25 - Les forces de l’ordre se déploient. Ils sont des centaines.
5h35 - Un porte-parole des soutiens tente une négociation avec la préfecture. L’évacuation commencera à 6h. Il demande un délai pour permettre aux jeunes de récupérer leurs affaires. Demande refusée.
6h03 - Premières charges policières. Boucliers en avant, les CRS tentent plusieurs percées. Les jeunes tentent de fuir, certains par le parc adjacent.
6h13 - Les matraques commencent à frapper. Des sacs contenant les affaires des jeunes sont jetés hors du bâtiment, mais ceux qui essaient de les récupérer sont violemment repoussés. Un jeune est à terre, pris en charge par des CRS.

6h21 - Premier tir de gaz lacrymogène. Une nasse se forme. Un média d’extrême droite, "Frontières", tente de s’approcher, conspué par la foule.
Des violences sous les yeux des témoins
7h30 - Parmi les jeunes, Amadou, 16 ans. Il est en recours devant le juge des enfants. “J’ai été accepté dans une école ici, je veux juste étudier.” Amadou ne sait pas où il dormira ce soir-là.
“Je n'ai même pas eu le temps de récupérer ma doudoune, j'ai très froid. Après, j'aimerais bien prendre une douche et aller dans une bibliothèque pour me réchauffer”, ajoute-t-il.
7h58 - Les CRS escortent les pompiers qui tentent de quitter le parvis avec une civière vide. Ils frappent au passage deux jeunes. Anna, qui couvrait l'événement pour Komune raconte : « Moi, je me suis juste fait pousser l’épaule, eux, ils se sont fait matraquer.»

8h45 - Tout le monde est nassé : jeunes, soutiens, députés. Les jeunes refusent les hébergements proposés, à Rouen dans des sas d'accueil pendant 3 semaines : trop précaires, trop éloignés.
8h50 - Nouveau gazage. Même les journalistes sont empêchés de sortir.
9h04 - Une « chasse à l’homme » débute. Les CRS pourchassent les jeunes dans les rues adjacentes. Certains sont plaqués au sol, frappés. D’autres sont interpellés sans contrôle d’identité. Je rejoins Anna à ce moment. Je vois des dizaines de personnes en larmes, le visage rouge, tentant de fuir le parvis de la Gaîté. Plusieurs jeunes et soutiens s'effondrent et demandent une assistance médicale.
On ne s’habitue jamais à ces scènes de violence.

Je vois ensuite un policier qui saute sur un jeune et essaye de l’attraper. Le jeune parvient à s’enfuir mais le policier garde ses affaires qu’il ramène auprès de ses collègues.
À quelques mètres de cette scène, 2 policiers s’engouffrent dans la bouche de métro en poursuivant un jeune. Les CRS dispersent les soutiens et les jeunes rue par rue. Des soutiens nous disent que des jeunes ont été embarqués par la police sans contrôle d'identité au préalable. Ça m’a tout l’air de délits de faciès.
Des dizaines d'interpellations, 25 OQTF et des centaines de jeunes à la rue
À la fin de la matinée, le bilan est lourd :
une soixantaine d’interpellations.
selon les dernières informations communiquées par le Collectif, 25 jeunes ont reçu une Obligation de Quitter le Territoire Français (OQTF), alors même qu’ils disposent de documents prouvant leur recours en cours.
450 jeunes sans abri, chassés de la Gaîté Lyrique, désormais traqués par la police.
moins de 10 personnes ont accepté la solution d’hébergement temporaire proposée par l’Etat : en sas d’accueil, à Rouen pour seulement 3 semaines.
Dans les heures qui suivent, le Collectif dénonce une véritable "chasse aux migrants" orchestrée par l’État. Les forces de police empêchent tout jeune d'installer une tente, les laissant sans aucun refuge.
Une expulsion dénoncée jusqu’au sommet de l’État
De nombreuses voix se sont élevées contre cette opération d’une brutalité inédite. Si la Maire de Paris, Anne Hidalgo, a justifié l’expulsion en disant qu’à “ce stade, c’est ce qu’il fallait faire”, elle est accusée par le Collectif de complicité avec le gouvernement.
La question du racisme d’État (l’ensemble des pratiques, politiques et lois mises en place par un État qui aboutissent à une discrimination systématique d’un groupe racial ou ethnique) est également soulevée. Les droits fondamentaux de ces jeunes — droit à l’éducation, à la santé, à un hébergement d’urgence inconditionnel, ainsi que la présomption de minorité — ne sont pas respectés. Par ailleurs, nous avons observé une violence policière plus marquée à l’encontre des jeunes occupants de la Gaîté Lyrique, majoritairement Noirs, qu’à l’égard de leurs soutiens.
Malgré l’ampleur des violences, aucune solution d’hébergement n’a été proposée aux jeunes expulsés, hormis une prise en charge précaire en région, refusée par beaucoup.
Un système inadapté, indigne et inefficace
Cette expulsion illustre à la fois l'incapacité et le refus de l'État de prendre en charge, selon leurs droits fondamentaux, ces jeunes en attente de recours. Le système actuel les abandonne dans une précarité extrême, sans solution pérenne. Tant que des alternatives adaptées ne seront pas mises en place, les occupations se poursuivront, suivies d'évacuations brutales. Affaire à suivre.


