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Les Asiatiques, ces “bons immigrés” : retour sur l’histoire d’un cliché

Je suis Nesrine BOUZAR, journaliste stagiaire chez Komune.

Je suis Nesrine BOUZAR, journaliste stagiaire chez Komune. Aujourd'hui, j’ai choisi d’écrire sur les clichés visant les Asiatiques car oui ils existent et non, ils ne sont pas moins graves que ceux visant d’autres communautés racisées. L’occasion de briser un tabou et d’ouvrir une brèche vers l’immensité et la richesse de l’histoire de l’Asie.

Les clichés, on connaît bien. “Les Noirs ne savent pas nager”, “les Arabes sont tous des voleurs”. Autant de stéréotypes négatifs qui viennent nourrir un discours réducteur et, n’ayons pas peur de le dire, raciste. Et parmi ce florilège d'idées reçues, une communauté se distingue - enfin, d’apparence seulement - les Asiatiques.

Ce terme renvoie principalement aux personnes perçues comme originaires d’Asie de l’Est et du Sud-Est, avec des traits physiques associés à cette région du monde, notamment ceux venant de Chine, du Japon, de Corée, du Vietnam ou encore des Philippines. Mais il est important d’avoir en tête que l’Asie ne se résume pas qu’à cette partie-là. Le continent est vaste et abrite une grande diversité de peuples et de cultures. D’autres clichés existent et sont propres à d’autres régions, notamment envers les personnes originaires d’Asie du Sud, comme l’Inde, le Pakistan ou le Bangladesh.

Aux personnes perçues comme originaires d’Asie de l’Est et du Sud-Est, on accole un certain nombre de clichés. Ils sont vus comme les “bons immigrés” : leurs enfants excellent à l’école et leurs parents sont travailleurs, discrets, dociles. Des clichés qui paraissent inoffensifs, voire positifs, mais qui alimentent une réalité tout aussi discriminante. 

En 2023, l’INSEE compte 1 million d’immigrés nés en Asie et installés en France, ce qui représente 14% des immigrés vivant en métropole. L’Asie se place ainsi comme troisième continent d’origine des immigrés venus en France, derrière l’Afrique et l’Europe. Cette part de la population ne cesse d’augmenter, il est donc essentiel d’en apprendre plus. Commençons avec un peu d’histoire. 

Décoration festive exposée pour le Nouvel An lunaire dans la famille de Ryan. ©Ryan Tang

Naissance des clichés 

Les relations entre Occident et Asie commencent dès le XVème siècle. Et quand on parle d’Asie, on parle de toute l’Asie : l’Inde et ses environs, en passant par la Thaïlande, les Philippines ou encore la Malaisie. À l’époque, on cherchait des routes commerciales pour accéder plus facilement à la Chine. Cette quête mène aux “Grandes découvertes” : l’Amérique en 1492, ainsi que plusieurs routes terrestres ou maritimes, en Afrique et en Asie. Les Européens faisaient aussi du commerce d’épices, de soie et de porcelaine, imposant leur présence et leur influence en Asie. Et qui dit présence et influence dit aussi, colonisation. Une colonisation occidentale qui débute officiellement au XVIème siècle et qui durera jusqu’au début du XXIème siècle. 

Au XIXème siècle, les premiers clichés forgés par les Occidentaux sont bien installés. Les populations locales fascinent par leur mystère et leur silence. Ces premières impressions se traduisent aujourd’hui par le cliché de l’Asiatique poli et discret. L’impérialisme européen, le processus de contrôle et de domination des entités européennes sur les populations et territoires extérieurs, ont également prêté des stéréotypes plus précis en fonction de l’origine. Ainsi, les Cambodgiens et les Laotiens sont doux mais indolents, les Vietnamiens travailleurs mais fourbes, les Chinois vigoureux mais retors. Systématiquement, un aspect positif va être contrebalancé par un autre, plus négatif. 

Ces préjugés vont s’ancrer dans l’imaginaire collectif et nourrir pendant longtemps les quelques représentations que l’on retrouve au cinéma ou dans les médias. Hollywood les dresse tantôt comme des délinquants, trafiquants de drogue reclus dans leur quartiers, “Chinatown”, tantôt comme des as d’arts martiaux, taciturnes renfrognés ou benêts joyeux. Au choix.

Marianne Ferré, franco-vietnamienne de 23 ans, est notaire-stagiaire. Pour elle, les personnages asiatiques sont systématiquement représentés de la même manière : “c’est toujours la personne qui fait un sport de combat ou sinon, l’immigré qui ne parle pas bien la langue avec un fort accent, qui tient un restaurant asiatique ou un tabac. Le cinéma ne fait pas trop sortir les Asiatiques du carcan dans lequel on les a mis.”

Minwei Deng a, elle, 37 ans. Venue de Chine afin de poursuivre ses études, elle s’est installée à Nantes et est devenue data-ingénieur. Tout comme Marianne, elle ne trouve pas que les représentations des Asiatiques dans le cinéma soient fidèles à la réalité : “c’est plutôt les films asiatiques qui représentent bien la vie des Asiatiques. Surtout, en ce moment, les films coréens.” Eh oui, la vague coréenne, ou hallyu, mérite son succès. Elle nous permet enfin de découvrir l’Asie sous un prisme cinématographique plus réaliste.

Minwei nous conseille le film oscarisé du célèbre réalisateur Bong Joon-Ho, Parasite et le long métrage Kim ji-young, born 1982 de Kim Do-Young qui raconte l’histoire du personnage éponyme, épouse et mère sud-coréenne soucieuse de respecter des traditions qui ne lui correspondent plus tellement. 

Minwei devant la muraille de Chine. ©Minwei

Le “péril jaune”

Donc les Occidentaux connaissent mal les communautés asiatiques. Au XXème siècle, on avait même tenté d’effacer, sinon de limiter, leur présence. Et cela à cause de l’apparition du mythe du “péril jaune”. Il désigne la peur des pays occidentaux, le “monde blanc”, de se voir envahir par des hordes chinoises et japonaises. Un fantasme qui n’est pas sans rappeler celui du “Grand remplacement”. Un racisme institutionnel va alors s’installer.

Les différents pays d’accueil s’empressent d’adopter différents textes de lois - discriminatoires - pour interdire l’immigration des personnes d’origine asiatique. Avec un accent mis sur les communautés chinoises et japonaises. Trois décrets sont emblématiques de cette époque : le Chinese Exclusion Act états-unien pris en 1882, Immigration Restriction Act australien en 1901 et le Chinese Immigration Act canadien en 1923.

Pourtant, les puissances occidentales, on le sait, n’ont pas hésité à faire appel aux populations colonisées pour qu’elles combattent à leurs côtés lors des deux grandes guerres mondiales. L’histoire se rappelle surtout des tirailleurs sénégalais ou maghrébins et a tendance à oublier les tirailleurs asiatiques. Ce sont principalement des Indochinois qui renforcent l’archétype de l’Asiatique “discipliné” et “laborieux”. Après les deux guerres d’Indochine, une importante vague de migrations des populations d’Asie du Sud-Est forme une nouvelle minorité en France. Perçue comme “modèle”, les Asiatiques sont souriants, s’intègrent vite et sans faire de vague. Ce qui n’empêche pas des termes insultants comme les “jaunes”, les “niakoués” ou encore les “chinetoques” d’exister et, surtout, d’être utilisés.

Dans le 13ème arrondissement parisien apparaît également le “quartier chinois”, où vont s’installer des communautés d’origine chinoise mais aussi vietnamienne, cambodgienne ou encore laotienne, les rendant plus visibles dans la capitale. Pourtant, cette présence ne se reflète que rarement dans les médias. Peu d’entre eux parlent des Asiatiques, et quand ils le font, l’image véhiculée est souvent trouble. Ils apparaissent comme secrets, refermés sur eux-mêmes, dissimulateurs, fourbes et sournois. Un constat que partage Marianne, “j’essaie de réfléchir à des moments où j’ai vu des Asiatiques représentés positivement dans les médias et franchement, y’a rien qui me vient.”

Un tournant récent

Depuis quelques années, cette tendance s’inverse tout doucement. Un tournant est d’abord marqué en 2016 par un premier événement tragique : la mort de Zhang Chaolin. Ce couturier chinois de 49 ans est agressé par trois individus à Aubervilliers. Le motif ? Le vol de sa sacoche qui ne contenait que “quelques paquets de cigarettes”, comme l’a précisé, presque ironiquement, maître Soc Lam, avocat d’origine chinoise au barreau de Paris dans un entretien donné au musée de l’histoire l’immigration. Ce meurtre brutal, qui trouve ses racines dans le cliché de l’Asiatique qui réussit financièrement, provoque le premier grand rassemblement contre le racisme anti-asiatique.

Un an plus tard, c’est le meurtre de Liu Shaoyao à son domicile qui renforce cet élan. Il a été abattu par des policiers, devant ses enfants. Les forces de l’ordre ont invoqué la légitime défense, l’homme était apparemment armé de ciseaux, quand sa famille explique qu’il les avait en main parce qu’il cuisinait. Minwei avait entendu parler de l’histoire à l’époque “j’en avais discuté avec mes copines. Ce n’était pas du tout médiatisé, on trouve que ce n’était pas juste du tout. Quand c’est la communauté chinoise, personne n’en parle.” Et Marianne de renchérir : “moi-même, j’avais intériorisé le fait que le racisme anti-asiatique, ce n’était que des blagues. Mais en fait, non. Ce ne sont pas que des blagues.” 

Depuis la crise de la COVID, ces actions ont redoublé. Pourquoi ? La raison est simple : beaucoup de personnes perçues comme asiatiques ont été victimes d’un racisme plus insistant. Au Royaume-Uni, les agressions anti-asiatiques ont augmenté de 300% en 2020. Le virus, né en Chine, a fait de la population asiatique, sans distinction d’origine ni de nationalité, des cibles pour ces attaques. Marianne raconte l’expérience d’une de ses amies : “pendant la COVID, les gens la montraient du doigt, puisque ça se voyait qu’elle était asiatique, en s’éloignant d’elle comme si c’était elle qui avait apporté la souche en France”. Un autre a même lancé “j’espère que vous ne revenez pas de Chine, me refilez pas la COVID”. 

L’expérience de Minwei est différente. La scientifique décrit une expérience plutôt positive dès son arrivée en France en 2010 : “les gens ont été sympas avec moi et même s’il y a des remarques, ce sont des inconnus qui ne me font rien.” Pour elle, le plus important était de s’adapter et d’apprendre la langue. Aidée dans cette démarche par ses camarades et amis français, elle en garde un bon souvenir. Mère de deux filles de 10 et 8 ans, elle explique que ce sont elles qui entendent parfois des remarques désobligeantes. Les autres enfants les taquinent car elles ont “de petits yeux” ou parce qu’elles “mangent du chien”. La maman réagit en leur donnant des clés de compréhension pour mieux se défendre. “Je leur explique que s’ils disent que les Chinois ont des petits yeux, elles en ont de grands donc “regarde-moi, est-ce que j’ai de petits yeux?”. Ou alors, est-ce que les Chinois mangent du chien ? Je leur dis la vérité. Ça dépend de la région. Par exemple, dans ma région, oui on en mange mais c’est une race qu’on élève et ce n’est pas non plus un repas quotidien. Avec ces arguments, elles se sentent moins attaquées.” 

Marianne, née à Evry en Essonnes, partage une expérience similaire. Aux premiers abords, ça ne se voit pas tout de suite qu’elle est d’origine vietnamienne. Une fois qu’elle le révèle, “tout de suite, on me dit “tu dois bien travailler à l’école”, “tes parents doivent être sévères” ou encore “ta maman, elle devait travailler dans un restaurant quand elle était petite”. Plus jeune, elle en rigolait mais avec l’âge, elle conscientise le problème. “Aujourd’hui, je vais plutôt adopter une posture pédagogique. Je ne laisse plus passer les blagues. Je prends tout de suite un air sérieux et je les debunk. Je leur explique que ce ne sont pas des choses qui se disent”. 

Marianne, en robe vietnamienne, célébrant son anniversaire. ©Marianne

Les clichés ont la peau dure surtout quand on ne connaît pas bien l’histoire et les cultures asiatiques. Marianne préconise “plus de pédagogie. La culture asiatique ne s’arrête pas au restaurant chinois au bout de la rue”. Minwei, elle, propose plus de partenariats entre les écoles et certaines associations qui promeuvent l’Asie et sa diversité. “On pourrait proposer une activité extra-scolaire comme la calligraphie ou les découpages de papiers d’origamis. Les enfants seraient ravis et découvriraient la culture via une activité, pas juste via un livre.” En attendant, il est encore courant de surprendre certains utiliser ces stéréotypes. Mais avec du temps et des initiatives, peut-être que les mentalités finiront par évoluer… un pli après l’autre.

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