Article de Komune Média
CNews et Europe 1 : Les propos de Jordan Bardella sur l'immigration et la sécurité passés au crible
La semaine dernière, on a changé toute la programmation des publications de Komune, pour l’adapter au contexte actuel : l’extrême-droite est aux portes du pouvoir en France.
La semaine dernière, on a changé toute la programmation des publications de Komune, pour l’adapter au contexte actuel : l’extrême-droite est aux portes du pouvoir en France. Mais alors comment et pourquoi le Rassemblement national a-t-il réussi à se hisser en tête des sondages électoraux ? Nous avons décrypté, pour vous, les propos de Jordan Bardella, Président du Rassemblement national, invité de la chaine de télévision CNews et radio Europe 1, lundi 6 juin dernier.
Jordan Bardella: “l’une des plus grandes menaces qui pèsent aujourd’hui sur notre pays c’est l’immigration…” [Décryptage]
Les résultats des élections européennes en France ont sans surprise - car prévus par les sondages - favorisé le parti d’extrême-droite, le Rassemblement National, le 10 juin dernier. Mais coup de poker dans la soirée du 10 juin. Le Président de la République, Emmanuel Macron, décide d’approuver la proposition de Monsieur Bardella de dissoudre l’Assemblée Nationale. Si cette décision en a surpris plus d’un, elle a été en réalité mûrement réfléchie par le parti de Bardella, qui envisageait bien avant les résultats des élections européennes, de porter la demande d’une dissolution de l’Assemblée à Emmanuel Macron.
Nous avons ici décrypté les propos de Jordan Bardella, grand vainqueur des européennes, et dont le parti est également annoncé comme favori à la majorité à l’Assemblée Nationale. Monsieur Bardella s’est entretenu avec la journaliste Laurence Ferrari, sur CNews, le 6 juin dernier, pour parler du programme de son parti. L’entretien est disponible sur YouTube.
Lors de cet entretien, nous avons relevé plusieurs mesures que Monsieur Bardella souhaitait mettre en place et analysé le fond de ses déclarations. Nous avons également repris, mot pour mot, ses propos en annotant chaque argument avec son minutage précis, pour que vous puissiez accéder directement à la phrase citée dans la vidéo.
Nous nous concentrons ici sur ses propos concernant l’immigration, qui constituent environ la moitié du temps d’échange avec la journaliste Laurence Ferrari. Plus précisément, cette semaine nous allons nous nous concentrer sur les questions de migration et sécurité. La semaine prochaine, nous aborderons l’aspect économique. L’autre moitié ayant été dédiée à son opinion concernant la place de la France dans le conflit russo-ukrainien et aux enjeux des élections européennes face au parti d’Emmanuel Macron.
“Une des plus grandes menaces c’est l’immigration. C’est la séparation de notre société avec l’islamisme qui impose dans beaucoup de quartiers ses lois, ses moeurs, ses coutumes, sa conception de la femme.” (10:50 min)
“Je me suis engagée en Seine-Saint-Denis. J’ai vécu jusque dans ma chair le sentiment de devenir étranger dans son propre pays. J’ai vécu l’islamisation de mon quartier, l’insécurité, les fouilles à l’entrée de l’immeuble et les trafiquants de drogue… Je suis le seul candidat à avoir vécu tout ça jusque dans ma chair” (14:20 min)
La France serait-elle menacée de “disparition” et remplacée par une population immigrée ?
Jordan Bardella met ici en avant la théorie raciste et complotiste du “grand remplacement”. Cette théorie a été mise en avant par l’écrivain français Renaud Camus dès 2011, lui-même condamné pour provocation à la haine à de multiples reprises entre 2014 et 2022.
Cette théorie vise à “alerter sur le supposé remplacement rapide de la population française” par une population non-blanche venue principalement du Maghreb et d’Afrique subsaharienne. La population visée par cette théorie xénophobe est souvent désignée comme musulmane.
S’ajoute à cela, la caractéristique complotiste de la théorie, qui vise à dire que les personnes juives seraient derrière ce grand remplacement. À bien des reprises, la théorie du “grand remplacement” a été portée par de nombreux groupuscules d’extrême-droite et individus influents à travers le monde.
A titre d’exemple, le groupuscule d’extrême-droite Génération Identitaire en France, fondé notamment par Damien Rieu, et dissout en 2021 - il réapparaît néanmoins sous le nom de groupe “Argos” en 2022, le groupe extrémiste australien United Patriots Front dissout en 2019, le terroriste néo-zélandais Brenton Tarrant, à l’origine de la tuerie de Christchurch en 2019, ou encore le mouvement politique xénophobe allemand, Pegida, formé en 2014, ont tous été influencé par la théorie du grand remplacement.
Cette idéologie a déjà entraîné de graves conséquences, notamment la mort de nombreuses personnes de confession musulmane ou supposées telles. Elle n'a pas seulement influencé la formation de groupes extrémistes, mais a également imprégné les discours de certains responsables politiques qui, à première vue, ne sont pas associés à l'extrême droite. À ce titre, on peut citer Valérie Pécresse, Présidente du Conseil régional d'Île-de-France.
Ici, Jordan Bardella utilise une expérience individuelle pour soutenir une supposée “vérité générale". Il fait un lien direct entre l’islam (sous-entendu par le mot “islamisme”), les quartiers “populaires” (il cite notamment le département de la Seine-Saint-Denis) et l’insécurité. Il exploite la peur et l'angoisse en tentant de monopoliser certaines rhétoriques fondées sur le "choc des civilisations", une vision idéologique élaborée par le professeur américain Samuel Huntington, elle-même inspirée d’idées reçues, propagées par le politologue américain Dudley Kirk il y a 60 ans, dans son étude intitulée “Factors affecting Muslim natality” publiée en 1965.
Jordan Bardella affirme que “les immigrés ne sont pas là pour aimer la France mais pour la changer”. Mais aimer la France signifie-t-il nécessairement ne pas vouloir la changer ? Vouloir changer son pays et améliorer ses conditions de vie implique-t-il de le détester ? Non, et d'ailleurs, Jordan Bardella lui-même préconise des changements radicaux dans plusieurs domaines clés, visant à réorienter la France vers une voie plus nationaliste et protectionniste.
Pour conclure ce décryptage, il est important de souligner la responsabilité des journalistes et des sondages utilisés lors des interviews à l’antenne. Si Jordan Bardella n’explique pas ses idées ni ne développe les mesures qu’il souhaite mettre en place, c’est parce que la journaliste, en l'occurrence Laurence Ferrari, ne pose aucune question en ce sens.
Le Président du Rassemblement National n’est donc pas contraint de détailler ou justifier ses idées, ce qui lui permet de propager des informations sans remise en question. De plus, les sondages diffusés sur CNews, qui renforcent les propos de Jordan Bardella, sont en réalité des sondages CSA commandés pour CNews, Europe 1 et le JDD, des médias souvent critiqués pour leur biais en faveur de l’extrême droite.

Jordan Bardella au Parlement européen, le 6 juillet 2022. ⒸParlement européen.
✍🏼 Jeannette Marié · fondatrice du média Komune
“77% des agressions sexuelles commises à Paris sont le fait d’étrangers.” (10:59 min)
Jordan Bardella semble vouloir parler de ce chiffre qui est sorti à l’antenne d’Europe 1 le 18 avril 2024 : “77% des auteurs de viols dans les rues à Paris sont étrangers en 2023”. Depuis, il a été repris par de nombreux journalistes et politiques. Par la suite, plusieurs médias l’ont décrypté, notamment le service Désintox de Arte dans cette vidéo que nous vous recommandons de visionner.
A première vue, ce chiffre choque. Il renvoie directement à l’imaginaire du “violeur de rue”, cette peur ancrée en nous, qui nous fait changer de trottoir la nuit. Mais ce chiffre est aussi dangereux, car son utilisation actuelle dans de nombreux médias déforme la réalité.
En effet, il est souvent généralisé à tous les viols, sur tout le territoire national. Pourtant, il porte sur 30 viols élucidés pour lesquels 36 personnes ont été interpellées et parmi elles 28 sont de nationalité étrangère. De plus, selon le Rapport d'information déposé en 2018 par la délégation de l'Assemblée nationale aux droits des femmes et à l'égalité des chances entre les hommes et les femmes sur le viol : les viols commis dans la rue représentent 8% des agressions et 9 victimes sur 10 connaissaient l’agresseur. Pour 45% d’entre elles, c’était leur conjoint ou ex-conjoint. Il est aussi nécessaire de rappeler que seulement 9% des victimes portent plainte.
Les données de ce rapport mettent en avant le danger que peuvent avoir les discours qui s'appuient sur l’imaginaire du “violeur de rue” comme unique menace. Il ne permet pas de penser les agressions sexuelles comme une violence de genre, nourrie par des mécanismes de domination de l’homme sur la femme. L’insécurité en matière de violences sexuelles se trouve davantage dans l’espace privé, auprès de ses connaissances que dans l’espace public.
Pourtant, le Rassemblement national refuse d’adapter ses imaginaires aux réalités et de reconnaître l'inefficacité d’une politique basée sur la lutte contre l’immigration pour réduire l’insécurité en France.
D’ailleurs, le RN démontre son absence de volonté pour lutter contre les violences sexuelles et sexistes, notamment au sein du couple, en s’abstenant de ratifier la Convention du Conseil de l’Europe sur la prévention et la lutte contre la violence à l’égard des femmes et la violence domestique en 2021 ainsi que l’adoption d’un rapport demandant à ce que les pays de l’Union Européenne fassent plus d’efforts pour lutter contre le harcèlement sexuel, la même année.

Jordan Bardella à la frontière franco-italienne à Menton en février 2024. ⒸAFP / NICOLAS TUCAT.
“Chaque jour, on voit sur notre sol des migrants sous OQTF se livrer à des crimes, des délits…” (11:10 min)
Il n’y a pas de lien direct entre l’immigration et la sécurité. Qui a dit ça ? Plusieurs chercheurs français et étrangers spécialisés sur la question (Didier Bigo, Fabien Jobard, Sophie Nevanen, Mucchielli Laurent, Jerome Valette, Arnaud Philippe, pour n’en citer que quelques-uns). Nous rappelons aussi que Jordan Bardella, avec une licence inachevée en géographie, n’est pas un spécialiste des phénomènes migratoires.
Mais alors, comment les chercheurs ont établi l'absence de lien entre sécurité et immigration ?
Arnaud Philipp et Jérôme Valette, dans le numéro 436 de la lettre du CEPII publié en avril 2023, ont regardé si “des arrivées importantes d'étrangers dans un pays provoquaient des augmentations des chiffres de la délinquance”.
En s'appuyant sur des études réalisées dans d’autres pays, notamment au Royaume Unie et en Italie, ils ont démontré que si l’on retire les différents biais, “les études concluent unanimement à l'absence d'impact de l'immigration sur la délinquance”.
Les étrangers représentent environ 17% des personnes condamnées (selon des chiffres de l’année 2022) alors qu’il représentent environ 8% de la population française.
Mais alors, pourquoi ces résultats ?
Pour comprendre il faut s’intéresser aux catégories d'infractions et aux biais, et voici des explications (non-exhaustives) :
Les personnes étrangères sont surreprésentées dans des délits propices aux contrôles et flagrants délits, notamment à cause des contrôles au faciès. Le rapport du Défenseur des droits Jacques Toubon a démontré que les jeunes hommes perçus comme “noirs et arabes” ont 20 fois plus de risques d’être contrôlés. S'ils sont plus contrôlés, ils ont plus de risque d’être condamnés. Par exemple, 38% des condamnés pour conduite sans permis en 2022 sont étrangers (chiffres du Ministère de la Justice).
Les étrangers sont surreprésentés dans des délits qui sont propres à leur situation administrative : par exemple, 27% des condamnés pour travail illégal sont étrangers, notamment parce que de nombreux étrangers n’ont pas le droit de travailler.
Les étrangers sont surreprésentés dans les “délits de pauvreté”: 29% des condamnés pour vols simples en 2022 sont étrangers. Selon l’INSEE, les immigrés (personnes nées étrangères à l’étranger résidant en France) sont surreprésentés dans les catégories socioéconomiques les moins favorisées : 31,5 % des immigrés ont un niveau de vie inférieur au seuil de pauvreté monétaire.
Les étrangers ne sont pas surreprésentés dans les crimes. En 2021, 98,7% des condamnations d’étrangers l’étaient pour des délits et 0,4% pour des crimes. Ils sont moins représentés pour les atteintes à la famille par exemple.
L’immigration n’est donc pas la cause de l’insécurité en France et réduire ou stopper l’immigration ne permettra pas de trouver des solutions efficaces pour réduire l'insécurité en France. Au contraire, limiter les voies d’immigration légales favorise l’immigration irrégulière et crée des situations de grande précarité car les personnes dites “sans-papiers” n’ont pas accès aux aides sociales et n’ont pas le droit de travailler. Elles sont donc plus susceptibles de commettre des délits tels que l’usage de faux papiers pour trouver un emploi non déclaré ou des vols de subsistance.
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