Article de Komune Média
Les propos de Jordan Bardella passés au crible - PARTIE 2
Je suis Jeannette, la fondatrice de Komune.
Je suis Jeannette, la fondatrice de Komune. La semaine dernière, on a partagé un premier décryptage des propos de Jordan Bardella sur les liens qu’il fait entre l’immigration et l’insécurité, ainsi que le mythe du grand remplacement (vous pouvez le retrouver sur notre plateforme substack). Cette semaine, on se concentre sur ce qu’a dit J. Bardella à propos du coût de l’immigration.
Jordan Bardella: “Les pays de l’UE sont taxés s’ils refusent d’accueillir des migrants” [Décryptage]
À J-6 avant les élections législatives anticipées, le Rassemblement national est toujours annoncé en tête des sondages.
Nous avons ici décrypté les propos de Jordan Bardella lors de son entretien avec la journaliste Laurence Ferrari, sur CNews, le 6 juin dernier, pour parler du programme de son parti. L’entretien est disponible sur YouTube.
Historiquement, l’immigration et son instrumentalisation ont toujours eu une place centrale dans les discours du Rassemblement national à travers la construction de tout un narratif qui a évolué avec le temps. Dans les années 70, alors que les souvenirs sombres du fascisme demeurent encore dans les mémoires, le RN, et notamment, François Duprat (l’une des têtes pensantes du parti), décide d’axer le discours anti-immigration autour de la question du coût économique des immigrés. C’est le fameux “un million de chômeurs, c’est un million d’immigrés de trop”. Avec le temps, et notamment les attentats du 11 septembre 2001, ce narratif sécuritaire basé sur les dangers économiques de l’immigration a été dépassé par un nouveau narratif sécuritaire qui repose à la fois sur des peurs symboliques (l’idée d’une menace à l’identité française) et des peurs “matérielles” ou plus “réelles” (peur d’atteintes physiques comme des attentats, de la délinquance, etc).
Cependant, le narratif basé sur l’amalgame “immigration = danger pour l’économie” perdure, et c’est ce que nous allons décrypter dans la newsletter de cette semaine.
✍🏼 Sara Trabi · Journaliste stagiaire pour Komune Média
“Les pays de l’UE sont taxés s’ils refusent d’accueillir des migrants” (6:45 min)
“Je souhaite que les migrants ne soient pas répartis et qu’ils repartent dans leur pays de départ.” (10:30 min)
La solution de Jordan Bardella pour contrôler l’immigration ?
La création d’une “double frontière pour contrôler l’immigration au niveau français mais aussi au niveau européen en refoulant systématiquement les bateaux de migrants qui arrivent sur les côtes européennes” (10:12 min)
Tout d’abord, peut-on réussir à stopper l’immigration ?
Depuis la réforme du Pacte européen sur la migration et l’asile adoptée en mai 2024, les pays de l’Union Européenne s’engagent à respecter l’une des trois options mises en avant dans le pacte pour gérer les flux migratoires:
relocaliser un certain nombres de demandeurs d’asile
financer le soutien opérationnel (personnel et équipements)
si l’Etat refuse d’aider à la relocalisation, il décide de payer 20 000 euros pour chacun des demandeurs d’asile qu’il refuse de relocaliser
Cependant, l’Union Européenne est aussi engagée vis-à-vis des pays du sud de la Méditerranée (comme la Tunisie et l’Egypte) pour ralentir l’arrivée des personnes migrantes vers l’Europe et les décourager de traverser la Méditerranée.
Refuser d’accueillir des personnes migrantes n’empêchent pas les personnes migrantes de venir. Comme tenter de “stopper l’immigration” ne veut rien dire, il en va de même pour l’arrivée des personnes migrantes en France.
Si un moyen de migrer devient illégal, cela ne réduira pas le nombre d’arrivées sur le moyen et long terme car les personnes migrantes continueront d’emprunter le même moyen, les rendant “illégaux”, ou emprunteront un moyen différent.
Cela s’est illustré très récemment chez nos voisins de l’autre côté de la Manche. Le slogan “Stop the boats” (Arrêtez les bateaux) du Premier Ministre britannique Rishi Sunak et son programme visant à décourager l’arrivée des demandeurs d’asile au Royaume-Uni a constitué un cuisant échec.
Cette promesse adressée aux britanniques n’était qu’une illusion qui n’a servi ni à stopper le nombre de traversées de la Manche, ni à les réduire. Bien au contraire, depuis l’entrée en vigueur du “Illegal Migration Act” (Loi immigration illégale) en juillet 2023 par le gouvernement conservateur, celles-ci ont même augmenté selon les chiffres du Ministère de l’Intérieur britannique.
Cela va sans parler du coût de ses programmes destinés à “refouler les migrants”. A titre d’exemple, le plan du gouvernement conservateur de Rishi Sunak destiné à renvoyer les demandeurs d’asile arrivés au Royaume-Uni par bateau vers le Rwanda, reviendra à plus de 2 millions d’euros (1.8 millions de livres britanniques) aux contribuables britanniques.
Et cela, pour chacune des 300 premières personnes que le gouvernement expulsera vers la capitale rwandaise, selon le National Audit Office (bureau national d’audit britannique) et le Migration Observatory (observatoire des migrations) de l’Université d’Oxford.
Si certaines politiques de refoulement sont parvenues à réduire le nombre de passages irréguliers vers certains pays d’Europe, elles n’ont pas pour autant réussi à “contrôler l’immigration”.
Premièrement, ces politiques favorisent le déplacement des routes migratoires au lieu de dissuader les personnes migrantes, ce qui encourage l’immigration illégale et rend les trajets plus dangereux, contribuant directement à l'augmentation du taux de mortalité en mer Méditerranée, au point qu’elle est souvent qualifiée de “plus grand cimetière du monde”.
Deuxièmement, ces politiques exacerbent la violation des droits humains en accroissant le nombre de centres de rétention pour les migrants en attente d’une solution.
Finalement, elles coûtent une somme considérable d’argent aux Etats à l’initiative de ces politiques mais également aux contribuables, sans apporter de solution viable sur le court, moyen et long terme.
En bref, annoncer refuser l’arrivée de personnes migrantes ne suffit pas à changer les dynamiques migratoires, et les programmes de refoulement des gouvernements conservateurs ou d’extrême-droite n’ont jamais réussi à stopper l’immigration.
“On fait toujours des économies sur les mêmes personnes, d’honnêtes gens, et pendant ce temps-là, on continue d’offrir les soins gratuits aux clandestins qui viennent dans notre pays, qui n’ont jamais travaillé, jamais cotisé, qui violent notre droit, et qui ont accès à toute la palette de soins gratuite… Pendant qu’un retraité sur trois renonce à se soigner car le reste à charge est trop important.” (8:45 min)
Les étrangers bénéficient-ils de plus d’avantages sociaux que les Français ?
Jordan Bardella commence par dénoncer, puis compare deux situations opposées dans le but de créer une opposition entre étrangers et Français dans l’imaginaire collectif. Selon son argument, les étrangers, en raison de leur situation (...précaire), auraient plus de facilité à se soigner que les retraités qui ont cotisé toute leur vie mais ne peuvent pas se permettre de payer tous leurs soins. Cette comparaison vise à faire croire, à tort, que les personnes en situation irrégulière seraient mieux loties que les personnes ayant travaillé toute leur vie.
Tout d’abord, Jordan Bardella affirme qu’un retraité sur 3 renonce à se soigner car le reste à charge serait trop important. Hors, selon un sondage CSA pour Cofidis réalisé en 2018 et publié sur France Info, les retraités ne sont pas les plus impactés par le reste à charge. Sur les personnes interrogées, les retraités étaient au contraire 78% à pouvoir payer leur soins sans difficulté. Rappelons également que la mesure de cette donnée n’est pas tout à fait fiable.
Ensuite, l’AME (Aide Médicale d’Etat) qui permettait aux personnes en situation irrégulière, sans droits à l’assurance maladie et dans une situation d’extrême précarité, d’accéder à des soins, est en pleine réforme. Elle risque de restreindre encore plus l’accès aux soins des personnes concernées et ne prend déjà pas en compte les personnes dont les ressources sont supérieures à 847 euros et qui pourtant cotisent, contrairement aux propos de Jordan Bardella.
Sur le plan financier, la lutte contre l’immigration illégale coûte bien plus cher que l'Aide Médicale d'État (AME). Avec un coût avoisinant les 2 milliards d’euros, soit près du double de celui de l'AME, les résultats obtenus restent peu convaincants. En revanche, l'AME, qui contribue également à la prévention de la propagation des maladies en France, représente 1,1 milliard d’euros, soit moins de 0,5 % des dépenses annuelles de santé de l'État.
Pour conclure, l'argument de Jordan Bardella, selon lequel son parti serait le seul à venir en aide aux Français, en particulier ceux en situation de précarité, ne correspond pas à la réalité. En analysant les votes du Rassemblement National pour des mesures sociales ces deux dernières années, le parti de Jordan Bardella n'apparaît pas comme un soutien évident aux personnes en situation de précarité. Bien au contraire, il s’affiche même comme un opposant à de nombreuses mesures sociales.
A titre d’exemple, le parti “favori des agriculteurs” s’est abstenu sur la proposition de loi visant à instaurer des prix planchers pour les agriculteurs en avril 2024. Il s’est également abstenu dans le vote visant à soutenir financièrement les filières agricoles biologiques en novembre 2023.
Qualifié à tort de “parti des pauvres et des travailleurs”, le Rassemblement National s’est aussi prononcé contre l’amendement visant à rétablir l’impôt de solidarité sur la fortune en octobre 2022 et contre l’augmentation du salaire minimum (SMIC) à 1500 euros net mensuels en juillet 2022.
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