Article de Komune Média

Les femmes qui portent le voile ne font-elles pas de sport ?

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Je m’appelle Sara Trabi et je suis journaliste stagiaire pour Komune Média. Cette semaine, je vous embarque avec moi dans notre première newsletter pour parler d'exclusion dans le sport en France et de la loi européenne la plus restrictive en matière de droit d'asile, bonne lecture !

Basket Pour Toutes: le collectif qui lutte contre les discriminations dans le basket-ball 

Tournoi 3x3 au club de basket-ball de Noisy-le-Sec, le 13 avril 2024. Une basketteuse portant un couvre-chef sportif vient de faire un saut. Elle est dans les airs et s'apprête à tirer le ballon de basket. Une autre basketteuse tente de l'en empêcher pour défendre son équipe.
Légende & crédits photo: Tournoi 3x3 au club de basket-ball de Noisy-le-Sec, le 13 avril 2024 / ©Nipdec

Cela fait plus de 200 jours que des joueuses de basket-ball ne peuvent plus pratiquer leur sport favori en compétition. La raison ? Le port d’un couvre-chef sportif refusé par la Fédération Française de Basket-Ball (FFBB), pourtant autorisé à l’international. Créé en octobre 2023, le collectif Basket Pour Toutes mène un combat pour garantir l’accès au basket-ball pour toutes les femmes.

A l’approche des Jeux Olympiques de Paris, Hélène Bâ, 22 ans, joueuse de basket-ball et co-fondatrice du collectif Basket Pour Toutes, avec d’autres acteurs et actrices du basket-ball, est réaliste. Accueillir les JO à Paris est une opportunité de faire entendre sa voix et celles de ses coéquipières concernées par l’interdiction du couvre-chef sportif, à l’international. Mais c’est surtout une « opportunité pour la France de faire mieux », dit-elle.

Appliqué en décembre 2022, alors en pleine saison de championnats de basket-ball, l’article 9.3 des « Règlements Sportifs Généraux » de la Fédération Française de Basket-Ball (FFBB) abroge le « port de tout équipement à connotation religieuse ou politique », tous niveaux confondus, au nom de la laïcité.

HĂ©lène Bâ regrette le processus d’application de l’interdiction et le manque de reprĂ©sentativitĂ© dans la prise de dĂ©cision: 

« On a pas été consulté ; [ni] les joueuses, [ni] les clubs, [ni] les arbitres. C’est un règlement qui part d’en haut au lieu de venir d’en bas. Il ne part pas des besoins ou des réalités de terrain. Malgré l’obligation de parité, le bureau [de la FFBB] est constitué de personnes blanches et âgées, qui n’ont pas été sur un terrain depuis très longtemps.»

Hélène Bâ lors du Festival Hors Pistes des Dégommeuses en janvier 2024. Elle parle au micro et porte un foulard orangé et un haut beige.
Légende & crédits photo: Hélène Bâ lors du Festival Hors Pistes des Dégommeuses en janvier 2024 / Hervé Véronèse

Priver l’accès aux tournois et compĂ©titions sportives Ă  ces jeunes femmes a de lourdes consĂ©quences sur leur vie. Elles sont nombreuses Ă  avoir pris du poids, plusieurs dizaines de kilos pour certaines. 

« Au niveau moral, c’est dur. Il y a des jours oĂą je suis Ă©nervĂ©e, des jours oĂą je suis triste. C’est dur de garder la motivation. Je fais du basket depuis que j’ai 5 ans et c’est la compĂ©tition qui me fait progresser dans mon sport, c’est ça qui me procure du plaisir aussi », confie HĂ©lène. 

« Tout ça, je ne l’ai plus donc c’est beaucoup plus difficile de se motiver à venir aux entraînements. Parfois pendant le match, on est obligé de rester en tribune et on ne peut pas s’asseoir sur le banc, et ça c’est une humiliation supplémentaire », poursuit-elle.

La sociologue Haïfa Tlili, également co-fondatrice du collectif Basket Pour Toutes, est spécialisée sur le phénomène d’exclusion des athlètes musulmanes portant un couvre-chef sportif. Elle a notamment accompagné le collectif Les Hijabeuses, qui lutte contre les discriminations liées au port du couvre-chef sportif dans le football, dans une recherche action. Selon elle, ces femmes sont nombreuses à avoir perdu leur repères. Poussées à l’isolement, cette interdiction produit une forme de ségrégation:

« Ce que vivent ces femmes est d’une violence sans nom. On nous parle d’inclusion [...] mais il faut aussi pouvoir accepter l’autre dans son altérité. Aujourd’hui on a des Françaises qui ont suivi l’école de la République et qui rêvent comme toutes les autres françaises d’accéder à des activités, des performances, et des statuts identiques, mais on les prive de ces pratiques en les stigmatisant et en les invisibilisant…

…Le problème c'est l’incapacité et le refus à penser et respecter l’autre, dans son altérité, dans sa spécificité. »

Portrait de Haïfa Tlili en Mars 2024. Plan américain. Elle se trouve à l'extérieur contre une grande porte noire. Elle est vêtue d'un manteau noire et d'une chemise bleue à pois blanc. Elle a les cheveux noirs mi-longs.
Légende & crédits photo: Portrait de Haïfa Tlili en Mars 2024 / Amandine Lauriol

Selon la sociologue, cette interdiction est une injonction Ă  effacer la diversitĂ© sur le terrain. « On essaye de nous vendre une carte postale, mais cela ne correspond pas Ă  la rĂ©alitĂ© de terrain », ajoute-t-elle en se rĂ©fĂ©rant aux rĂ©centes publicitĂ©s de la FFBB qui font la promotion de l’inclusivitĂ© et de la diversitĂ© dans le monde du basket. 

« On ne peut pas agir de manière cohĂ©rente Ă  plus d'Ă©galitĂ©, d'Ă©quitĂ©, si on ne lutte pas contre le racisme et les violences faites Ă  toutes les femmes », explique la sociologue. 

En dehors du terrain et dans leur quotidien, les femmes musulmanes qui portent un voile sont victimes de discriminations. Les priver de leur passe-temps, voire d’une potentielle carrière dans le basket-ball, isole et invisibilise davantage ces femmes. Les attaques islamophobes et racistes qui visent ces femmes persistent Ă  travers les discours politiques et mĂ©diatiques, en mobilisant de nombreux clichĂ©s. 

Hélène Bâ affirme avoir été confrontée à plusieurs de ces clichés, notamment de la part de personnes affiliées à la FFBB. Un des clichés qui revient le plus souvent est celui de la femme musulmane oppressée et opprimée, révèle-t-elle. « On m’a déjà demandé: “Pourquoi tu ne l’enlèves pas ?” Comme si c’était nous qui nous nous excluions car on refusait de l’ôter »

Pour briser les clichĂ©s et permettre Ă  toutes les femmes de jouer en compĂ©tition, le club de basket-ball de Noisy-le-Sec, le BBAN, prĂ©sidĂ© par TimothĂ©e GauthiĂ©rot, co-fondateur du collectif Basket pour Toutes aux cĂ´tĂ©s de HĂ©lène Bâ et HaĂŻfa Tlili, a co-organisĂ© le 13 avril dernier avec Basket pour Toutes et l’association Le RĂ©seau 3x3, un tournoi homologuĂ© par la FĂ©dĂ©ration Internationale de Basket-Ball (FIBA). 

« C’était un tournoi gratuit et ouvert Ă  toutes. Les filles ont pu jouer et gagner des points de classement. C’est important de laisser un espace pour que les filles puissent jouer. La sensibilisation, c’est bien, mais sur le terrain il faut aussi trouver des alternatives. Et ces alternatives, j’espère qu’elles seront provisoires », partage HĂ©lène. 

Dans l’attente d’un renversement de l’interdiction, le collectif Basket Pour Toutes continue son travail de sensibilisation Ă  travers ses communiquĂ©s et pĂ©titions, ses participations Ă  des confĂ©rences, et l’organisation de tournois. 

« L'accès au sport est un droit fondamental pour toutes et tous. Il est donc important d'aller plus loin que les simples discours véhiculés par la FFBB, il faut maintenant sérieusement s'attaquer au plus difficile : changer les représentations et pouvoir accompagner à la pratique de toutes et tous. La FFBB n'a pas le choix si elle veut être cohérente », souligne Haïfa Tlili.


✍🏻 Jeannette Marié · Fondatrice de Komune Média

Loi Safety of Rwanda ou comment le narratif sĂ©curitaire a influencĂ© la politique d’asile au Royaume-Uni 

Légende et crédits photo: Le Premier Ministre britannique Rishi Sunak en conférence de presse le 7 mars 2023, derrière un pupitre sur lequel est écrit: “Stop the boats” (Arrêtez les bateaux) / Rory Arnold/No 10 Downing Street / Flickr / CC-BY-NC-ND

Cet article a été écrit avant les résultats des élections européennes. Il n'a pourtant jamais été autant d'actualité, car l'externalisation des demandes d'asile est au coeur du programme du Rassemblement National français.


La nuit du 22 au 23 avril dernier a été mouvementée pour les membres de la Chambre des Communes, la chambre basse du Parlement britannique. Après 2 ans de “ping-pong” parlementaire entre les deux chambres, Rishi Sunak, le Premier Ministre britannique chef de file du Parti conservateur est enfin parvenu à faire passer la Safety of Rwanda (Asylum and Immigration) Bill.

C’était la pièce manquante pour pouvoir appliquer l’accord de sous-traitance passĂ© par Boris Johnson entre le Royaume-Uni et le Rwanda en 2022 qui prĂ©voit d’éloigner vers le Rwanda les demandeurs d’asile qui arrivent sur le sol britannique de manière irrĂ©gulière. La Safety of Rwanda Bill outrepasse la dĂ©cision de la Cour SuprĂŞme rendue en novembre 2023 qui dĂ©clarait que le Rwanda n’était pas un pays sĂ»r car les personnes Ă©loignĂ©es risquent de ne pas avoir accès Ă  des voies de recours effectives, de subir des persĂ©cutions dans le pays ou d’être refoulĂ©es dans leur pays d’origine oĂą elles peuvent ĂŞtre en danger. 

Le but de cette loi est clair : lutter contre l’immigration irrĂ©gulière en dissuadant les personnes d’emprunter des routes dangereuses comme la traversĂ©e de la Manche en bateau pneumatique. 

C’est une loi historique, la plus restrictive du pays en matière d’asile.

Elle arrive dans un contexte de montĂ©e des populismes en Europe qui entraĂ®ne une explosion des discours sĂ©curitaires anti-immigration. Si de nombreux experts l’ont jugĂ© contraire au droit international, elle a fini par ĂŞtre votĂ©e par une majoritĂ© des membres du Parlement. 

Pour comprendre ce durcissement historique du droit d’asile, nous nous sommes penchées sur les discours politiques et médiatiques autour de cette loi à travers le narratif utilisé. Le narratif englobe tous les aspects liés à la manière dont les histoires ou les informations sont racontées et structurées pour créer un sens et une compréhension. Il peut s’agir de termes préférés à d’autres, de métaphores ou d’exemples qui renvoient à un imaginaire particulier.

Dans le cadre de la politique migratoire britannique (mais aussi dans celles de nombreux pays comme en France), le narratif favorisé est sécuritaire. Il repose sur des liens entre “immigration” et “insécurité”, “danger” ou “menace”.

Depuis les annĂ©es 1970, l’immigration a fait progressivement l’objet d’une sĂ©curisation par les gouvernements successifs europĂ©ens. Ces discours sĂ©curitaires jouent donc sur des peurs liĂ©es Ă  des menaces proches comme une attaque terroriste mais Ă©galement Ă  des menaces lointaines et plus abstraites comme celles liĂ©es Ă  la perte d’une “identitĂ© nationale” dont Michel Agier explique les mĂ©canismes. 

Dans la communication mĂ©diatique et politique autour de l’accord de sous-traitance de 2022 et de la Safety of Rwanda Bill, l’utilisation de certains mots ou de certaines images appartenant Ă  ce narratif sĂ©curitaire est parfois intentionnelle et vient servir un objectif politique, mais parfois elle relève simplement d’un manque de connaissances sur le sujet, notamment lorsque plusieurs politiques rĂ©pètent un terme Ă  plusieurs reprises. 

Commençons par les personnes concernĂ©es par cette loi : les demandeurs d’asile. 

Il s’agit de personnes qui cherchent Ă  obtenir une protection internationale comme le statut de rĂ©fugiĂ© en vertu de la Convention de Genève, invoquant des craintes de persĂ©cution ou des dangers dans leur pays d'origine. 

Pourtant Ă  de nombreuses reprises dans les discours politiques et mĂ©diatiques, il est question de migrants, un terme sans dĂ©finition juridique avec une symbolique forte. Il est gĂ©nĂ©ralement utilisĂ© en opposition aux “rĂ©fugiĂ©s” qui fuient un danger ou des persĂ©cutions face Ă  des personnes qui quittent leur pays pour des raisons Ă©conomiques. Dans l’imaginaire collectif, ces “migrants” seraient moins lĂ©gitimes Ă  venir. En dehors de cette vision simpliste des raisons de dĂ©part, dans le cas du Royaume Uni, il s’agit en majoritĂ© de personnes qui souhaitent dĂ©poser une demande d’asile une fois arrivĂ©es sur la terme ferme. 

Prenons comme second exemple, un des critères d’éloignement de ces demandeurs d’asile vers le Rwanda : ceux entrĂ©s de manière irrĂ©gulière. Pourtant, les mĂ©dias et plusieurs allocutions politiques utilisent le terme illegal. L'irrĂ©gularitĂ© se caractĂ©rise par le fait de ne pas respecter les règles en vigueur, comme les lois ou les règlements, relatives au sĂ©jour d'un Ă©tranger. 

Pour de nombreux pays qui appliquent les décisions de la Cour européenne de justice et qui ont signé la Convention de Genève relative aux statuts des réfugiés de 1951 (comme le Royaume-Uni), les demandeurs d’asile ne peuvent être condamnés pour avoir pénétré ou séjourné dans l’Etat d’accueil sans les documents nécessaires. Il s’agit du principe d'immunité pénale des demandeurs d'asile garanti par l’article 31 de la Convention de 1951. Ils n’entrent donc pas illégalement sur le territoire.

De plus, il est important de mentionner qu’il n’existe pas de route rĂ©gulière pour demander l’asile au Royaume-Uni, car il n’y a pas de visa “droit d’asile”, exceptĂ© quelques dispositifs pour les Ukrainiens et ressortissants persĂ©cutĂ©s de Hong-Kong. 

L’utilisation du terme illegal vise donc seulement Ă  “diaboliser” les demandeurs d’asile. 

En dernier exemple, l’accord de sous-traitance prĂ©voit de remove (Ă©loigner, relocaliser) les demandeurs d’asile sur la base d’une dĂ©cision administrative. Pourtant le terme deport (expulser) est souvent utilisĂ© alors qu’il se rĂ©fère Ă  une expulsion sur dĂ©cision de justice suite Ă  une condamnation pour une infraction pĂ©nale. 

En France, la confusion est similaire ; les personnes en situation irrĂ©gulière qui reçoivent une obligation de quitter le territoire français remise par la prĂ©fecture risquent d’être “éloignĂ©s” sur dĂ©cision administrative et non “expulsĂ©s” car il ne s'agit pas d’une dĂ©cision judiciaire. 

Ces trois exemples sont représentatifs de l’impact que peuvent avoir les narratifs migratoires utilisés sur les décisions politiques. Le projet BRIDGES mené par des chercheurs européens s’est d’ailleurs intéressé à ce sujet.

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