Article de Komune Média
Les femmes qui portent le voile ne font-elles pas de sport ?
Bienvenue dans la première newsletter de Komune 💌. Toutes les semaines découvrez nos articles de décryptage, d'actualité et d'interview pour mieux comprendre les migrations.

Je m’appelle Sara Trabi et je suis journaliste stagiaire pour Komune Média. Cette semaine, je vous embarque avec moi dans notre première newsletter pour parler d'exclusion dans le sport en France et de la loi européenne la plus restrictive en matière de droit d'asile, bonne lecture !
Basket Pour Toutes: le collectif qui lutte contre les discriminations dans le basket-ball

Cela fait plus de 200 jours que des joueuses de basket-ball ne peuvent plus pratiquer leur sport favori en compétition. La raison ? Le port d’un couvre-chef sportif refusé par la Fédération Française de Basket-Ball (FFBB), pourtant autorisé à l’international. Créé en octobre 2023, le collectif Basket Pour Toutes mène un combat pour garantir l’accès au basket-ball pour toutes les femmes.
A l’approche des Jeux Olympiques de Paris, Hélène Bâ, 22 ans, joueuse de basket-ball et co-fondatrice du collectif Basket Pour Toutes, avec d’autres acteurs et actrices du basket-ball, est réaliste. Accueillir les JO à Paris est une opportunité de faire entendre sa voix et celles de ses coéquipières concernées par l’interdiction du couvre-chef sportif, à l’international. Mais c’est surtout une « opportunité pour la France de faire mieux », dit-elle.
Appliqué en décembre 2022, alors en pleine saison de championnats de basket-ball, l’article 9.3 des « Règlements Sportifs Généraux » de la Fédération Française de Basket-Ball (FFBB) abroge le « port de tout équipement à connotation religieuse ou politique », tous niveaux confondus, au nom de la laïcité.
Hélène Bâ regrette le processus d’application de l’interdiction et le manque de représentativité dans la prise de décision:
« On a pas été consulté ; [ni] les joueuses, [ni] les clubs, [ni] les arbitres. C’est un règlement qui part d’en haut au lieu de venir d’en bas. Il ne part pas des besoins ou des réalités de terrain. Malgré l’obligation de parité, le bureau [de la FFBB] est constitué de personnes blanches et âgées, qui n’ont pas été sur un terrain depuis très longtemps.»

Priver l’accès aux tournois et compétitions sportives à ces jeunes femmes a de lourdes conséquences sur leur vie. Elles sont nombreuses à avoir pris du poids, plusieurs dizaines de kilos pour certaines.
« Au niveau moral, c’est dur. Il y a des jours où je suis énervée, des jours où je suis triste. C’est dur de garder la motivation. Je fais du basket depuis que j’ai 5 ans et c’est la compétition qui me fait progresser dans mon sport, c’est ça qui me procure du plaisir aussi », confie Hélène.
« Tout ça, je ne l’ai plus donc c’est beaucoup plus difficile de se motiver à venir aux entraînements. Parfois pendant le match, on est obligé de rester en tribune et on ne peut pas s’asseoir sur le banc, et ça c’est une humiliation supplémentaire », poursuit-elle.
La sociologue Haïfa Tlili, également co-fondatrice du collectif Basket Pour Toutes, est spécialisée sur le phénomène d’exclusion des athlètes musulmanes portant un couvre-chef sportif. Elle a notamment accompagné le collectif Les Hijabeuses, qui lutte contre les discriminations liées au port du couvre-chef sportif dans le football, dans une recherche action. Selon elle, ces femmes sont nombreuses à avoir perdu leur repères. Poussées à l’isolement, cette interdiction produit une forme de ségrégation:
« Ce que vivent ces femmes est d’une violence sans nom. On nous parle d’inclusion [...] mais il faut aussi pouvoir accepter l’autre dans son altérité. Aujourd’hui on a des Françaises qui ont suivi l’école de la République et qui rêvent comme toutes les autres françaises d’accéder à des activités, des performances, et des statuts identiques, mais on les prive de ces pratiques en les stigmatisant et en les invisibilisant…
…Le problème c'est l’incapacité et le refus à penser et respecter l’autre, dans son altérité, dans sa spécificité. »

Selon la sociologue, cette interdiction est une injonction à effacer la diversité sur le terrain. « On essaye de nous vendre une carte postale, mais cela ne correspond pas à la réalité de terrain », ajoute-t-elle en se référant aux récentes publicités de la FFBB qui font la promotion de l’inclusivité et de la diversité dans le monde du basket.
« On ne peut pas agir de manière cohérente à plus d'égalité, d'équité, si on ne lutte pas contre le racisme et les violences faites à toutes les femmes », explique la sociologue.
En dehors du terrain et dans leur quotidien, les femmes musulmanes qui portent un voile sont victimes de discriminations. Les priver de leur passe-temps, voire d’une potentielle carrière dans le basket-ball, isole et invisibilise davantage ces femmes. Les attaques islamophobes et racistes qui visent ces femmes persistent à travers les discours politiques et médiatiques, en mobilisant de nombreux clichés.
Hélène Bâ affirme avoir été confrontée à plusieurs de ces clichés, notamment de la part de personnes affiliées à la FFBB. Un des clichés qui revient le plus souvent est celui de la femme musulmane oppressée et opprimée, révèle-t-elle. « On m’a déjà demandé: “Pourquoi tu ne l’enlèves pas ?” Comme si c’était nous qui nous nous excluions car on refusait de l’ôter »
Pour briser les clichés et permettre à toutes les femmes de jouer en compétition, le club de basket-ball de Noisy-le-Sec, le BBAN, présidé par Timothée Gauthiérot, co-fondateur du collectif Basket pour Toutes aux côtés de Hélène Bâ et Haïfa Tlili, a co-organisé le 13 avril dernier avec Basket pour Toutes et l’association Le Réseau 3x3, un tournoi homologué par la Fédération Internationale de Basket-Ball (FIBA).
« C’était un tournoi gratuit et ouvert à toutes. Les filles ont pu jouer et gagner des points de classement. C’est important de laisser un espace pour que les filles puissent jouer. La sensibilisation, c’est bien, mais sur le terrain il faut aussi trouver des alternatives. Et ces alternatives, j’espère qu’elles seront provisoires », partage Hélène.
Dans l’attente d’un renversement de l’interdiction, le collectif Basket Pour Toutes continue son travail de sensibilisation à travers ses communiqués et pétitions, ses participations à des conférences, et l’organisation de tournois.
« L'accès au sport est un droit fondamental pour toutes et tous. Il est donc important d'aller plus loin que les simples discours véhiculés par la FFBB, il faut maintenant sérieusement s'attaquer au plus difficile : changer les représentations et pouvoir accompagner à la pratique de toutes et tous. La FFBB n'a pas le choix si elle veut être cohérente », souligne Haïfa Tlili.
✍🏻 Jeannette Marié · Fondatrice de Komune Média
Loi Safety of Rwanda ou comment le narratif sécuritaire a influencé la politique d’asile au Royaume-Uni

Cet article a été écrit avant les résultats des élections européennes. Il n'a pourtant jamais été autant d'actualité, car l'externalisation des demandes d'asile est au coeur du programme du Rassemblement National français.
La nuit du 22 au 23 avril dernier a été mouvementée pour les membres de la Chambre des Communes, la chambre basse du Parlement britannique. Après 2 ans de “ping-pong” parlementaire entre les deux chambres, Rishi Sunak, le Premier Ministre britannique chef de file du Parti conservateur est enfin parvenu à faire passer la Safety of Rwanda (Asylum and Immigration) Bill.
C’était la pièce manquante pour pouvoir appliquer l’accord de sous-traitance passé par Boris Johnson entre le Royaume-Uni et le Rwanda en 2022 qui prévoit d’éloigner vers le Rwanda les demandeurs d’asile qui arrivent sur le sol britannique de manière irrégulière. La Safety of Rwanda Bill outrepasse la décision de la Cour Suprême rendue en novembre 2023 qui déclarait que le Rwanda n’était pas un pays sûr car les personnes éloignées risquent de ne pas avoir accès à des voies de recours effectives, de subir des persécutions dans le pays ou d’être refoulées dans leur pays d’origine où elles peuvent être en danger.
Le but de cette loi est clair : lutter contre l’immigration irrégulière en dissuadant les personnes d’emprunter des routes dangereuses comme la traversée de la Manche en bateau pneumatique.

C’est une loi historique, la plus restrictive du pays en matière d’asile.
Elle arrive dans un contexte de montée des populismes en Europe qui entraîne une explosion des discours sécuritaires anti-immigration. Si de nombreux experts l’ont jugé contraire au droit international, elle a fini par être votée par une majorité des membres du Parlement.
Pour comprendre ce durcissement historique du droit d’asile, nous nous sommes penchées sur les discours politiques et médiatiques autour de cette loi à travers le narratif utilisé. Le narratif englobe tous les aspects liés à la manière dont les histoires ou les informations sont racontées et structurées pour créer un sens et une compréhension. Il peut s’agir de termes préférés à d’autres, de métaphores ou d’exemples qui renvoient à un imaginaire particulier.
Dans le cadre de la politique migratoire britannique (mais aussi dans celles de nombreux pays comme en France), le narratif favorisé est sécuritaire. Il repose sur des liens entre “immigration” et “insécurité”, “danger” ou “menace”.
Depuis les années 1970, l’immigration a fait progressivement l’objet d’une sécurisation par les gouvernements successifs européens. Ces discours sécuritaires jouent donc sur des peurs liées à des menaces proches comme une attaque terroriste mais également à des menaces lointaines et plus abstraites comme celles liées à la perte d’une “identité nationale” dont Michel Agier explique les mécanismes.
Dans la communication médiatique et politique autour de l’accord de sous-traitance de 2022 et de la Safety of Rwanda Bill, l’utilisation de certains mots ou de certaines images appartenant à ce narratif sécuritaire est parfois intentionnelle et vient servir un objectif politique, mais parfois elle relève simplement d’un manque de connaissances sur le sujet, notamment lorsque plusieurs politiques répètent un terme à plusieurs reprises.
Commençons par les personnes concernées par cette loi : les demandeurs d’asile.
Il s’agit de personnes qui cherchent à obtenir une protection internationale comme le statut de réfugié en vertu de la Convention de Genève, invoquant des craintes de persécution ou des dangers dans leur pays d'origine.
Pourtant à de nombreuses reprises dans les discours politiques et médiatiques, il est question de migrants, un terme sans définition juridique avec une symbolique forte. Il est généralement utilisé en opposition aux “réfugiés” qui fuient un danger ou des persécutions face à des personnes qui quittent leur pays pour des raisons économiques. Dans l’imaginaire collectif, ces “migrants” seraient moins légitimes à venir. En dehors de cette vision simpliste des raisons de départ, dans le cas du Royaume Uni, il s’agit en majorité de personnes qui souhaitent déposer une demande d’asile une fois arrivées sur la terme ferme.
Prenons comme second exemple, un des critères d’éloignement de ces demandeurs d’asile vers le Rwanda : ceux entrés de manière irrégulière. Pourtant, les médias et plusieurs allocutions politiques utilisent le terme illegal. L'irrégularité se caractérise par le fait de ne pas respecter les règles en vigueur, comme les lois ou les règlements, relatives au séjour d'un étranger.
Pour de nombreux pays qui appliquent les décisions de la Cour européenne de justice et qui ont signé la Convention de Genève relative aux statuts des réfugiés de 1951 (comme le Royaume-Uni), les demandeurs d’asile ne peuvent être condamnés pour avoir pénétré ou séjourné dans l’Etat d’accueil sans les documents nécessaires. Il s’agit du principe d'immunité pénale des demandeurs d'asile garanti par l’article 31 de la Convention de 1951. Ils n’entrent donc pas illégalement sur le territoire.
De plus, il est important de mentionner qu’il n’existe pas de route régulière pour demander l’asile au Royaume-Uni, car il n’y a pas de visa “droit d’asile”, excepté quelques dispositifs pour les Ukrainiens et ressortissants persécutés de Hong-Kong.
L’utilisation du terme illegal vise donc seulement à “diaboliser” les demandeurs d’asile.
En dernier exemple, l’accord de sous-traitance prévoit de remove (éloigner, relocaliser) les demandeurs d’asile sur la base d’une décision administrative. Pourtant le terme deport (expulser) est souvent utilisé alors qu’il se réfère à une expulsion sur décision de justice suite à une condamnation pour une infraction pénale.
En France, la confusion est similaire ; les personnes en situation irrégulière qui reçoivent une obligation de quitter le territoire français remise par la préfecture risquent d’être “éloignés” sur décision administrative et non “expulsés” car il ne s'agit pas d’une décision judiciaire.
Ces trois exemples sont représentatifs de l’impact que peuvent avoir les narratifs migratoires utilisés sur les décisions politiques. Le projet BRIDGES mené par des chercheurs européens s’est d’ailleurs intéressé à ce sujet.
Tous réseaux confondus, vous êtes 25 000 à nous suivre quelque part. Merci !
Suivez-nous sur nos réseaux et découvrez notre podcast Immigration sans tabou ici : https://linktr.ee/komunemedia.