Article de Komune Média

Aya Nakamura, “vulgaire” ? Déconstruction d’un jugement construit

Derrière les critiques visant Aya Nakamura, se révèlent des normes esthétiques héritées de l’histoire, où s’entremêlent encore aujourd’hui racisme, sexisme et hiérarchisation des corps.

En novembre 2025, la maison Lancôme dévoile le spot publicitaire La Vie est Belle – Celebrate Holidays, réunissant plusieurs ambassadrices internationales : Julia Roberts, Aya Nakamura, Ni Ni et Isabella Rossellini. Si ce type de campagne est habituellement perçu comme une opération publicitaire classique, celle-ci a néanmoins suscité de vives polémiques en ligne.

La présence d’Aya Nakamura aux côtés de Julia Roberts a notamment été au centre des débats. Pour certains internautes, ce rapprochement constituerait un contraste entre deux figures publiques, Julia Roberts incarnant une forme d’élégance « classique », tandis qu’Aya Nakamura serait jugée incompatible avec les codes du luxe. Sur les réseaux sociaux, certains commentaires, relayés notamment par Ancré Magazine dans une publication Instagram, qualifient la chanteuse de « vulgaire ».

Mais sur quels critères repose ce jugement de valeur ?

Capture d’écran du spot publicitaire La Vie est Belle – Celebrate Holidays de Lancôme, octobre 2025.

Aya Nakamura est ici systématiquement opposée à Julia Roberts, perçue comme plus « chic ». Pourtant, pourquoi l’une serait-elle considérée comme vulgaire, là où les autres ambassadrices ne font pas l’objet de critiques similaires ? Cette asymétrie de traitement interroge. Ce traitement serait-il en lien avec la couleur de peau d’Aya ou encore de toute l’esthétique autour de la culture populaire représentée par la chanteuse française ?

Et Aya Nakamura est loin d’être un cas isolé : de nombreuses femmes noires célèbres font face à ce type de critiques, à la fois racistes et misogynes, comme Théodora par exemple qui est souvent décrite comme “vulgaire”.

Un phénomène qui porte même un nom : la “misogynoir”, un terme créé par Moya Bailey pour décrire la manière spécifique dont les femmes noires sont visées, à la croisée du racisme et du sexisme.

Selon la journaliste Jennifer Padjami, la vulgarité n’a pas de définition fixe : elle peut renvoyer à un manque d’élégance ou de délicatesse, mais elle dépend surtout du contexte, des normes sociales et des comparaisons implicites qui la produisent. Ainsi, la notion de vulgarité apparaît comme une construction sociale instable, davantage liée à des représentations qu’à une réalité objective.

Aya Nakamura, devenue ambassadrice de Lancôme en 2023, n’est d’ailleurs pas la seule personnalité « racisée » concernée par ce type de réactions. Cependant d’autres figures telles qu’Emma Chamberlain ou Olivia Rodrigo ont également représenté la marque sans susciter de controverses similaires. Pour Jennifer Padjami, ces différences de traitement ne peuvent être ignorées et renvoient à des logiques de racialisation des corps et des esthétiques : certaines figures, notamment les femmes noires à la peau foncée, sont plus facilement rejetées hors des standards de légitimité esthétique associés au luxe.

Cette dynamique ne se limite pas à la publicité. En 2024, la participation d’Aya au Met Gala, en robe Balmain, a également suscité des critiques la qualifiant de « vulgaire ».

Selon Padjami, la vulgarité tend à désigner celles et ceux qui ne correspondent pas à une norme implicite reposant sur quatre critères dominants : la minceur, la blancheur, le lissage et la richesse. Toute personne s’écartant de ces codes risque alors d’être perçue comme « excessive » ou « insuffisante », et donc disqualifiée esthétiquement.

Enfin, ces représentations s’inscrivent dans une histoire plus large. Les standards de beauté contemporains trouvent en partie leurs origines dans les constructions sociales issues des périodes coloniales et esclavagistes européennes et américaines. Ces systèmes ont contribué à hiérarchiser les corps, en plaçant la blanchité au sommet d’une échelle de valeur, tout en définissant des modèles de féminité exclusifs et normatifs. Cette construction historique articule ainsi racisme, sexisme et hiérarchisation des identités féminines.

Construction des rapports sociaux et « féminité hégémonique »

Dans Mécanique du privilège blanc, Estelle Depris montre que la blanchité est construite comme une norme implicite et neutre, au point que le « standard de l’humanité » serait associé au groupe dominant blanc. Cette norme occidentale s’impose ainsi comme grille de lecture dominante du monde, y compris dans la définition des critères esthétiques.

Dans ce cadre, les femmes noires sont encore largement marginalisées au sein des standards de beauté contemporains, car elles s’éloignent de l’archétype idéal considéré comme légitime. Cette marginalisation se traduit à la fois par une sous-représentation dans les espaces médiatiques et culturels, et par une hiérarchisation implicite des traits physiques, notamment les cheveux crépus ou certaines morphologies, souvent perçus comme non conformes aux normes esthétiques dominantes. Ainsi, la « beauté noire » demeure encore largement invisibilisée.

L’analyse des sociétés de plantation dans le contexte de l’esclavage permet d’éclairer les racines historiques de cette exclusion. Les sociétés esclavagistes européennes, et notamment françaises, ont contribué à la construction de la Nation en établissant une frontière sociale et symbolique entre le groupe dominant blanc et les non-Blancs. Dans ce cadre, les catégories de genre et de race ont été simultanément produites et hiérarchisées, structurant des rapports de domination imbriqués.

Ce système a conduit à l’édification d’une féminité blanche – ou féminité hégémonique – érigée en modèle esthétique et normatif. Selon Amandine Gay, cette féminité se caractérise par un ensemble de qualités attendues : minceur, douceur, discrétion, maternité, retenue, absence d’ambition excessive, peau claire et cheveux lisses et longs. Elle définit ainsi un idéal féminin à la fois comportemental et corporel.

À l’inverse, dans les discours coloniaux, les femmes noires réduites à l’esclavage sont construites comme des corps infériorisés, hypersexualisés et déshumanisés, parfois même assimilés à une forme de bestialité, comme le souligne Elsa Dorlin dans La Matrice de la race.

Aujourd’hui, les corps et les identités féminines noires sont encore fréquemment évalués à l’aune de normes esthétiques dominantes. Certaines morphologies sont ainsi comparées à des traits dits masculins, comme c’est le cas pour Aya Nakamura, régulièrement la cible de commentaires portant sur sa corpulence, parfois assimilée à une silhouette jugée masculine. Ce type de discours illustre la manière dont les corps féminins noirs sont interprétés à travers des catégories normatives qui ne leur sont pas neutres.

Dans cette configuration, si les femmes blanches incarnent une féminité fondée sur la délicatesse, la maternité, la pureté et la douceur, les femmes esclaves noires en sont exclues. Elles sont décrites dans les représentations coloniales comme « brutales, porteuses de maladies, lubriques et violentes à l’égard de leurs propres enfants », ce qui leur enlève également l’accès à l’instinct maternel. Cette exclusion s’inscrit dans un système de domination à la fois racial et genré.

Ces constructions sociales, issues de contextes coloniaux esclavagistes, continuent d’influencer les imaginaires contemporains. Le modèle de la féminité hégémonique demeure aujourd’hui largement intériorisé, parfois de manière inconsciente, et continue de fonctionner comme norme implicite dans la hiérarchisation des corps et des identités féminines.

Les standards aujourd’hui : entre marginalisation et réaffirmation des identités en marge

La construction des critères de beauté s’est historiquement élaborée en lien étroit avec un regard masculin dominant. Dans cette perspective, ce que l’on désigne comme « beau » relève en partie d’un système de représentation façonné par des normes patriarcales, à travers lesquelles les corps féminins sont évalués, hiérarchisés et contrôlés.

Dans ce cadre, le corps des femmes devient un objet de régulation sociale, soumis à des critères esthétiques qui ne sont pas neutres. Le regard masculin participe ainsi à définir des standards de beauté, tout en contribuant à la normalisation de certaines formes de féminité au détriment d’autres.

La beauté des femmes noires s’inscrit alors dans une double marginalisation : d’une part, par rapport aux standards esthétiques dominants fondés sur la blanchité, et d’autre part, à travers des représentations genrées qui structurent le regard porté sur les corps féminins.

La question de la féminité et de la beauté noire prend ainsi une dimension intersectionnelle, dans la mesure où les rapports de sexe, de classe et de race s’entrecroisent et produisent des formes spécifiques de domination et d’exclusion.

De manière plus générale, l’imposition de standards de beauté présentés comme universels a des effets concrets sur le rapport à soi au sein des communautés noires, en particulier dans les contextes occidentaux, mais également en Afrique. Ces normes peuvent se traduire par des pratiques telles que l’éclaircissement de la peau à l’aide de produits parfois dangereux et toxiques, ou encore par des difficultés à accepter les cheveux naturels, notamment les textures crépues, qui ne correspondent pas aux codes esthétiques dominants associés à la féminité hégémonique.

Cependant, face à ces normes, certaines figures publiques participent aujourd’hui à une revalorisation de l’esthétique africaine et des identités noires. Par exemple, Ophély Mézino, Miss Guadeloupe 2025, a souligné en interview l’importance de porter une coupe afro lors du concours Miss Univers 2025, comme une « manière d’assumer et d’affirmer son africanité ». Dans le même esprit, la créatrice de contenu Mariam.bsg développe sur les réseaux sociaux un discours de réappropriation identitaire, en mettant en avant son héritage malien et africain. À travers ses contenus, elle contribue à décentrer les référentiels esthétiques occidentaux en valorisant des codes vestimentaires, capillaires et culturels issus des cultures africaines.

Bien que certaines figures noires et afrodescendantes revendiquent aujourd’hui leurs héritages culturels et leurs particularités esthétiques, les canons de beauté dominants continuent d’influencer la hiérarchisation entre le « beau » et le « moins beau », notamment dans le paysage médiatique.

Lors de l’élection Miss Univers 2017, la candidate Miss Jamaïque, qui portait ses cheveux naturels en afro, a fait l’objet de critiques, notamment de la part de Marine Lorphelin, qui a qualifié cette coiffure d’ « inélégante ». Ce type de réaction illustre la persistance de normes esthétiques implicites dans l’évaluation des corps et des apparences. Or, la coiffure afro est porteuse d’une histoire culturelle et politique profonde, particulièrement au sein des communautés afro-américaines. Elle a notamment été réappropriée comme un symbole de résistance face aux normes esthétiques et sociales imposées par la domination blanche, tout en constituant un marqueur d’identité et de fierté afrodescendante.

Dans le prochain article, on échangera avec Mariam pour explorer la manière dont elle se réapproprie les standards de beauté et participe à redéfinir les normes esthétiques dominantes.


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