Article de Komune Média
Poussés vers la sortie : les étudiants étrangers devront payer l’université plus cher
À partir de 2026, le gouvernement veut généraliser l’augmentation des frais universitaires pour les étudiants étrangers hors Union européenne.

Le gouvernement français a décidé d’augmenter les frais de scolarité des étudiants étrangers par décret, à partir de septembre 2026. Une décision motivée “dans l’intérêt de l’enseignement supérieur”, en dépit de leur avenir.
Liberté, égalité, fraternité… La devise de la République perd de sa valeur et laisse une place toujours plus grande à « l’immigration choisie », où ceux qui ont « le bon profil », et des ressources financières suffisantes, sont acceptés. Les autres, eux, sont exclus.
Jusqu’à seize fois plus cher pour le même diplôme
Ce 12 mai 2026, l’intersyndicale de l’enseignement supérieur et de la recherche (FAGE, UNEF, CGT, SNESUP-FSU) ainsi que des étudiants manifestaient contre le décret du ministre de l’Enseignement supérieur, Philippe Baptiste, sur les frais de scolarité différenciés. Il augmente les frais de scolarité pour les étudiants étrangers extra-communautaires à 2 895 euros en licence et 3 941 euros en master. Ils devront ainsi payer jusqu’à seize fois plus que les étudiants français pour obtenir le même diplôme.

Le même jour, le Conseil national de l’enseignement supérieur et de la recherche (CNESER) a voté contre ce décret, avec 62 voix contre sur 67. Malgré ce vote, le ministre maintient sa volonté de faire passer le texte. Selon Le Parisien, le texte a toutefois été révisé afin d’augmenter progressivement le taux d’exonération pour les étudiants étrangers, qui passerait de 10 % à 20 % d’ici la rentrée 2028. Deux paliers intermédiaires sont également prévus : 30 % d’étudiants exonérés à la rentrée 2026, puis 25 % à celle de 2027.
Ce nouveau dispositif du gouvernement, intitulé “Choisir la France pour vos études supérieures”, a pour objectif de “renforcer l’attractivité des universités françaises et de pallier le sous-financement des universités en stoppant les exonérations excessives”. Selon le ministère de l’Enseignement supérieur (ES), cette hausse permettrait d’économiser 250 millions d’euros par an d’ici deux à trois ans et de sélectionner les étudiants dont le profil serait “adapté à des domaines stratégiques” comme les sciences, les biotechnologies et l’intelligence artificielle.

Cette mesure s’inscrit dans la continuité de la politique “Bienvenue en France”, progressivement mise en place en 2019 sous le gouvernement d’Édouard Philippe. Celle-ci consistait déjà à instaurer des frais d’inscription différenciés pour les étudiants hors Union européenne : près de 3 000 euros en licence et plus de 4 000 euros en master.
“L’impact aujourd’hui est négatif, il y a une incohérence sur ce qui est dit et fait, et un manque d’honnêteté de la part du gouvernement. Beaucoup d’universités n’ont pas appliqué cette mesure”, souligne au téléphone Suzanne Nijdam, présidente de la Fédération des Associations Générales Etudiantes (FAGE). En effet selon le service statistique du ministère (SIES) seuls 10 % des 111 500 étudiants concernés paient des droits différenciés à ce jour.
Elle ajoute que la FAGE “bloque au maximum” l’avancée de cette mesure. Selon elle, transformer le modèle économique de l’enseignement supérieur par la hausse des frais ne correspond ni “aux valeurs ni aux fondements de l’université”.
Une mesure dénoncée comme discriminatoire
Pour plusieurs syndicats, associations et collectifs étudiants, ces mesures peuvent également être qualifiées de racistes dans leurs effets. Bien que le décret cible juridiquement les étudiants “extra-communautaires”, cette catégorie concerne majoritairement des étudiants originaires d’Afrique, d’Asie ou d’Amérique latine. La nationalité devient alors un marqueur qui produit des effets pouvant constituer une discrimination raciale.

Une note flash du SIES publiée en janvier 2026, portant sur l’année universitaire 2024-2025, met également en lumière des écarts importants selon les continents d’origine des étudiants. Parmi les étudiants venus d’Asie et d’Océanie, 24 % bénéficient d’une exonération totale des frais, souvent grâce à des partenariats ou programmes d’échange, contre seulement 6 % des étudiants africains. Ces derniers reçoivent majoritairement des exonérations partielles, car ils sont plus souvent inscrits à l’université. Les étudiants originaires du continent américain sont, eux, 17 % à bénéficier d’une exonération totale.
Les opposants dénoncent une discrimination indirecte : en augmentant fortement les frais pour des populations souvent issues de pays à revenus faibles ou intermédiaires, la mesure crée un tri social et ethnique dans l’accès aux études supérieures. Pour eux, cette politique s’inscrit dans un continuum de pratiques discriminatoires déjà présentes dans l’enseignement supérieur et participe à institutionnaliser une mise à l’écart des étudiants non européens.
Syndicats et universités tentent de limiter les effets de la réforme
Pendant les campagnes de rentrée de 2018 et 2019, l’UNEF avait organisé, avec les syndicats et les présidences d’université, des mobilisations étudiantes afin que des commissions d’exonération soient mises en place.
D’après le média strasbourgeois Rue89 Strasbourg, 47 étudiants ont reçu, fin mars, une notification de désinscription de l’Université de Strasbourg (UNISTRA). Ils ont été menacés de ne pas obtenir leur diplôme s’ils ne payaient pas les 2 000 à 3 000 euros de frais demandés.
Les présidents d’université estiment que cette mesure ne réglera pas, à elle seule, le sous-financement chronique des universités. Selon eux, elle s’inscrit dans une série de décisions qui stigmatisent encore davantage les étudiants internationaux, dont plus de la moitié viennent du continent africain.
Des conséquences fatales pour un projet à perte
“C’est dangereux pour les étudiants, il y a toujours plus de précarité. Les files sont pleines pour les aides alimentaires, on les exclut : difficulté de logement avec le CROUS, aucun droit à la bourse, les APL leur ont été enlevés et le coût de la rentrée s’élève à plus de 3 000€. C’est une banalisation de leur situation”, s’insurge Suzanne Nijdam (FAGE).
Les résultats parlent d’eux-mêmes, le syndicat s’occupe de 46 épiceries solidaires avec plus de 60 % d’étudiants étrangers qui viennent, et plus de 20 % de ces étudiants ont moins de 100 € par mois après avoir payé leurs loyers. Le message retenu est celui de “Vous êtes une réussite pour la France, mais on a plus besoin de vous”. Les difficultés qu’ils vivent sont occultées.
À l’augmentation des frais de scolarité s’ajoute la décision de supprimer les Aide personnalisée au logement (APL) au 1er juillet, pour les étudiants étrangers extra-communautaires non boursiers en France (logement, alimentation, transports). Une véritable sentence pour beaucoup d’étudiants qui sans cette aide, ne s’en sortiront pas.
Manuel Domergue (Fondation pour le logement) rappelle que si seuls 2 à 3 % des 315 000 étudiants extra-communautaires sont boursiers, c’est parce qu’ils doivent répondre aux critères de durée de résidence (deux ans) pour y avoir accès. Avec la nouvelle mesure, c’est un continuum d’attaques sur attaques.
C’est ce qu’explique un ancien étudiant universitaire, Nour Ben Salem, âgé de 28 ans, arrivé de Tunisie en France à l’âge de 17 ans. Après le Bac, il a entamé deux ans de PACES, une année universitaire très sélective pour accéder aux filières médicales et paramédicales. Il a fini par se réorienter en Master de Management en Développement durable et RSE, et travaille actuellement dans cette voie. Les frais de scolarité qu’il payait étaient les mêmes que pour les étudiants français, 200 € en Licence et entre 250-300 € en Master. Au moment de sa deuxième année de Master, le dispositif “Bienvenue en France” (2019) venait de passer.
“Avec le durcissement de cette loi, c’était un grand sujet de stress et de préoccupation financièrement. Mon université Paris Cité avait décidé de couvrir cette hausse par ses propres fonds pour ses étudiants” , explique-t-il.
Sa réaction face à l’annonce du gouvernement est sans détours. Nour trouve cela excessif dans la mesure où la situation des étudiants étrangers est extrêmement précaire. La plupart du temps, ils sont éloignés du cercle familial, subissent des loyers élevés et un contrôle administratif strict avec des matinées, voire des journées passées dans les préfectures pour renouveler leurs titres de séjour et ne pas se retrouver en situation irrégulière.
Cette charge financière supplémentaire vient fragiliser davantage cet équilibre très précaire et ajoute du stress à un environnement déjà anxiogène.
“Je me suis retrouvé à ne pas pouvoir subvenir à mes besoins et ne pas manger à la fin du mois. En parallèle de mes études, j’ai dû travailler.” ajoute-t-il, il a dû troquer son temps de révision et de repos contre des shifts qui ne faisaient qu’augmenter pour lui permettre de payer ses courses.
Son budget à l’époque était extrêmement serré, il a dû se restreindre : aucun achat superflu ni compulsif, très peu de loisirs, des courses effectuées dans les magasins de hard discount comme LIDL, etc.
Avec l’inflation, cet ancien universitaire allait aux distributions alimentaires et n’y voyait que des étudiants étrangers car c’était le seul endroit où trouver des aliments peu chers.
Trouver une autre manière de vivre
Selon lui, si cette augmentation des frais avait existé à son arrivée en France, cela aurait profondément influencé son orientation et le choix de son pays d’accueil.
Il estime qu’il n’aurait pas eu le droit à l’erreur dans son parcours universitaire et qu’il aurait probablement dû poursuivre ses études de médecine. Ni son master, ni le poste qu’il occupe aujourd’hui n’auraient été envisageables.
C’est précisément l’effet que risque de produire le dispositif “Choisir la France pour une meilleure éducation” sur la vie de milliers d’étudiants étrangers.
Une préférence nationale déjà à l’œuvre
Si la préférence nationale constitue l’un des principaux arguments du Rassemblement national (RN), elle est déjà appliquée, en partie, dans plusieurs politiques publiques. Imposer des conditions de résidence pour accéder à certaines aides, en supprimer d’autres, ou encore augmenter les frais de scolarité des étudiants étrangers : autant de mesures qui témoignent d’une rupture progressive du principe d’égalité.
L’immigration choisie vise à privilégier certaines nationalités et certaines classes sociales, au détriment des principes d’égalité d’accès à l’éducation et de non-discrimination.
Cette démarche s’inscrit dans un contexte politique marqué par une montée des discours d’extrême droite et par un durcissement croissant des politiques d’accès aux études pour les étudiants étrangers hors Union européenne, dans une logique de plus en plus inégalitaire et élitiste.
“Ces étudiants ne sont pas de l’argent jeté par la fenêtre. C’est un investissement à long terme, comme n’importe quel autre étudiant. Et ce n’est pas parce qu’on est étudiant étranger que cela change la donne : à la fin, beaucoup feront le choix de rester en France et d’y évoluer”, témoigne Nour.
La France rejoint ainsi la liste des pays ayant récemment durci leurs politiques d’accueil, du Canada au Québec en 2025, jusqu’à l’Australie en 2026, avec l’augmentation des frais de visa pour les diplômés ressortissants de plusieurs régions d’Afrique et d’Asie.
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