Article de Komune Média

L’immigration italienne à Marseille : quand l’histoire façonne le football

On va parler de l’Olympique de Marseille et de son lien avec l’immigration. En filigrane, nous parlerons d’une immigration particulière qui a marqué la ville et son équipe : celle des Italiens.

Je m’appelle Nesrine Bourekba et je suis journaliste stagiaire pour Komune Média. 

Ayant un vif intérêt pour le sport et plus particulièrement pour le foot et toutes les questions politiques et sociétales qui l’entourent, je vous explique aujourd’hui comment l’immigration a eu un impact sur le sport. Pour parler de ce sujet, direction Marseille et plus particulièrement le Vélodrome. Vous l’aurez compris, on va parler de l’Olympique de Marseille et de son lien avec l’immigration. En filigrane, nous parlerons d’une immigration particulière qui a marqué la ville et son équipe : celle des Italiens.

Une ville, un club, une identité multiculturelle

Marseille, ville portuaire et carrefour méditerranéen, incarne depuis des siècles une diversité culturelle unique en France. Parmi les multiples vagues migratoires ayant marqué son histoire, celle des Italiens, massive dès la fin du XIXe siècle, a joué un rôle déterminant dans la transformation économique, sociale et culturelle de la cité phocéenne. Cette empreinte, bien au-delà des domaines classiques de l'industrie ou de la gastronomie, s’est aussi imposée dans le domaine du sport, et plus particulièrement dans celui du football, à travers l’histoire de l’Olympique de Marseille. L’OM, reflet de la ville, s’est nourri de cette diversité : à travers les générations, les Italo-Marseillais, sur le terrain ou dans les tribunes, ont façonné ce qui est aujourd’hui bien plus qu’un club de football : une véritable institution sociale et culturelle.

L’OM en 1914. Photo libre de droit.

L’immigration italienne : une composante clé de l’identité marseillaise

Une migration de masse dès la fin du XIXe siècle

À partir des années 1870, Marseille devient une terre d’accueil pour des milliers d’Italiens fuyant la misère, les crises agricoles et les instabilités politiques. Les conditions de vie difficiles dans des régions comme le Piémont, la Lombardie ou encore la Sicile poussent ces familles à chercher une vie meilleure. Ces régions connaissent alors une émigration massive. Marseille, alors en pleine expansion industrielle, représente une promesse d’avenir grâce à ses chantiers navals, ses docks et son commerce florissant. Nombreuses sont les familles qui débarquent alors au Vieux-Port avec l’espoir de meilleures opportunités.

Au début du XXe siècle, les Italiens constituent une part importante de la population marseillaise. Par exemple, en 1921, les Italiens représentaient près de 15 % de la population marseillaise. On parle alors de la "Petite Naples" pour désigner certains quartiers populaires du centre-ville, comme le Panier ou Saint-Jean, où les traditions transalpines, la langue et la culture, cohabitent avec celles de la Provence. 

Entre hostilité et intégration

Cependant, cette présence massive ne va pas sans tensions. Les Italiens, surnommés péjorativement les "babis", subissent des discriminations et des violences. Les émeutes anti-italiennes de 1881 (que l’on a appelées les « Vêpres marseillaises ») et de 1882 marquent une période sombre, où le nationalisme exacerbé nourrit des tensions xénophobes. Pourtant, à force de travail et d’adaptabilité, cette communauté parvient à s’intégrer au tissu social marseillais. Au-delà des préjugés, les Italiens enrichissent Marseille sur de nombreux plans, et leur influence se retrouve jusque dans les sphères sportives. Le football, en pleine émergence au début du XXe siècle, devient rapidement un vecteur d’expression identitaire et un moyen d’intégration.

L'impact de l'immigration italienne sur l’Olympique de Marseille

Créé en 1899, l’Olympique de Marseille, qui a toujours reflété l’âme multiculturelle de la ville, devient rapidement plus qu’un simple club sportif. Symbole populaire et identitaire, l’OM incarne l’esprit de la ville, marqué par ses flux migratoires. C’est le cas pour l’immigration italienne qui a marqué le club. Une influence qui ne se limite pas aux tribunes : elle s’incarne également sur le terrain à travers des joueurs et entraîneurs emblématiques, qui mêlent talent sportif et héritage culturel.

Des joueurs marqués par une double culture

Depuis ses débuts, l’OM a vu émerger des joueurs issus de familles italiennes, qui, par leur talent, ont écrit quelques-unes des plus belles pages de l’histoire du club. Ces figures incarnent souvent des parcours migratoires, où l’identité franco-italienne se transforme en une richesse unique.

Laurent Di Lorto, fils d’immigrés italiens installés à Martigues, est un exemple précoce de cette influence. Gardien de but flamboyant, il a marqué les années 1930 en remportant la Coupe de France en 1935 avec l’OM. Ses performances l’ont mené jusqu’à l’équipe de France, où il a disputé le Mondial de 1938. Ce tournoi a une résonance particulière pour lui : son dernier match se joue contre l’Italie fasciste, le pays de ses ancêtres, un moment chargé de symbolique. Di Lorto est resté dans les mémoires comme un pionnier de cette double appartenance. 

Quelques décennies plus tard, Mario Zatelli, né à Sétif, en Algérie, dans une famille d’origine italienne, incarne un autre exemple marquant de cette immigration transfrontalière. Attaquant prolifique dans les années 1940, il inscrit pas moins de 99 buts sous le maillot olympien, devenant l’un des plus grands buteurs de l’histoire du club. Zatelli a aussi contribué à l’OM en tant qu’entraîneur, gagnant le respect de générations de supporters grâce à son intelligence tactique et à son attachement profond au club. Sa carrière illustre l’enracinement des Italo-Marseillais dans le football local. 

Mario Zatelli en 1943. @Photo libre de droit.

Plus récemment, dans les années 1980, c’est Jean-Marc Ferreri qui symbolise à nouveau ce lien entre football et immigration italienne. Né d’une famille piémontaise, ce meneur de jeu a marqué les esprits par sa technique et sa vision du jeu. Sa contribution au renouveau de l’OM, notamment après la crise liée à l’affaire VA-OM, - NDLR, une affaire de match truqué, de corruption qui éclate en 1993 -, reste un moment fort de l’histoire moderne du club. Ferreri, fier de ses origines, incarne parfaitement la dualité identitaire des descendants d’immigrés italiens, qui trouvent dans le football une manière de célébrer leurs racines tout en s’affirmant pleinement marseillais.

Un héritage encore vivant

L’influence italienne ne se limite pas aux joueurs. Au fil des décennies, l’OM a souvent été marqué par des entraîneurs italiens ou inspirés par la culture footballistique transalpine. Aujourd’hui, cette tradition se poursuit avec Roberto De Zerbi, actuel coach de l’Olympique de Marseille, qui incarne le style offensif et technique du football italien contemporain.

La diaspora italienne reste donc encore profondément liée au destin de l’OM. Si les noms célèbres de joueurs italo-marseillais appartiennent en grande partie au passé, leur héritage continue de résonner dans la mémoire collective des supporters. Le club, dans sa quête perpétuelle de renouveau, puise dans ces racines une partie de son identité et de sa capacité à inspirer. Les joueurs et entraîneurs italiens qui ont marqué l’histoire du club rappellent que l’immigration n’a pas seulement enrichi Marseille sur le plan culturel ou économique : elle a aussi écrit l’histoire de l’un de ses symboles les plus puissants.

𝐑𝐨𝐛𝐞𝐫𝐭𝐨 𝐃𝐞 𝐙𝐞𝐫𝐛𝐢 avant le match FC Nantes - OM, novembre 2024. ©Instagram de @olympiquedemarseille

Les tribunes marseillaises : l’héritage des ultras italiens

Le modèle italien comme source d’inspiration

L’influence italienne sur l’OM ne se limite pas au terrain. Elle se manifeste également dans les tribunes, notamment à travers la création des premiers groupes ultras marseillais. Né en Italie dans les années 1960, le mouvement ultra’ repose sur des valeurs de ferveur, de solidarité et de spectacle. En 1984, cette philosophie traverse les Alpes pour s’implanter à Marseille avec la fondation du Commando Ultra’ 84 (CU84). Inspirés par les tifosi italiens, ces supporters marseillais adoptent des codes similaires : chants, tifos grandioses et un attachement inconditionnel au club. Les ultras marseillais, tout en affirmant leur identité locale, se réapproprient des traditions venues d’Italie pour en faire un style propre à la ville.

Tag "Commando Ultra '84” photographié sur un mur en Grèce. Le “AEK Original 1982” fait sûrement référence aux Original 21, les supporters ultra de l'AEK Athènes, réputés pour leurs positions anti-fascists. ©omniparticles

Au cœur de cette influence italienne dans les tribunes, une figure emblématique émerge : Patrice de Peretti, dit "Depé", enfant de Marseille, c’est un pur produit de la cité phocéenne. Né en 1972, sa passion pour l’OM lui vient très tôt, lui, le minot des quartiers Nord. Fondateur des South Winner, Depé est souvent décrit comme un fervent défenseur des valeurs ultra’ héritées d’Italie : l'engagement sans limite, l’amour inconditionnel du club, et l’idée que les tribunes doivent rester un espace populaire et festif, et ça, pour tous. Depé a aussi marqué les esprits par son engagement contre les idéologies d’exclusion. Dans les années 1990, il s’oppose farouchement aux factions d’extrême droite présentes dans les virages, les  "fafs". Un combat qui a contribué à faire des tribunes marseillaises un espace où la diversité et l’inclusivité sont mises en avant, en accord avec l’identité cosmopolite de Marseille. Disparu prématurément en 2000, Patrice de Peretti reste une icône pour les supporters marseillais. En 2015, l’OM décide de rendre hommage à cette figure en renommant la tribune du virage Nord en "tribune Patrice de Peretti".

Une fraternité méditerranéenne dans les tribunes

Les relations entre les Ultras de l’OM et leurs homologues italiens renforcent encore plus ce lien et cette empreinte italienne dans les tribunes du Vélodrome. Le Commando Ultra’ 84 partage des amitiés historiques avec les ultras de la Sampdoria, tandis que les South Winners entretiennent des liens d'amitié avec ceux du Genoa. Ces jumelages, basés sur des valeurs communes, témoignent de la profondeur des connexions entre les deux cultures. Cependant, bien que l'on trouve de nombreuses similitudes entre Marseille et Naples — notamment avec le quartier Saint-Jean souvent surnommé « la petite Naples » —, sur un terrain de football ou dans les tribunes, que ce soit au Vélodrome ou au stade San Paolo, les tensions restent palpables. On a pu voir cette rivalité lors de rencontres opposant les deux clubs en Ligue Des Champions en 2013 ; tag, tifos, chants et même affrontements entre les supporters des deux villes-soeurs.

Le football comme outil d’intégration sociale

Pour les immigrés italiens, le football devient donc très tôt un outil d’intégration. Jouer pour l’OM ou simplement en être supporter leur permet de se sentir pleinement Marseillais. Ce sport, accessible à tous, transcende les barrières sociales et culturelles. Il donne aux Italo-Marseillais un moyen de célébrer leurs racines tout en s’intégrant dans une communauté plus large.

L'histoire de l'OM est intimement liée aux vagues de migrations qui ont façonné Marseille. La communauté italienne, entre autres, a grandement enrichi la ville sur le plan humain. D'autres migrations, comme celle en provenance du Maghreb, ont également laissé leur empreinte sur la cité phocéenne et son club. Des joueurs emblématiques tels que Larbi Ben Barek ou Samir Nasri incarnent cette diversité, apportant avec eux une richesse culturelle et sportive qui s'inscrit profondément dans l'ADN de l'OM.

Aujourd’hui encore, les supporters marseillais célèbrent cette diversité. Les tribunes du Vélodrome, connues pour leur engagement antiraciste, incarnent cette identité plurielle, où chacun et chacune trouve sa place.

Stade Vélodrome, Marseille: OM - Le Mans, 2009. ©fredGLLS (Flickr)

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L’OM, symbole d’une ville cosmopolite

L’histoire de l’immigration italienne à Marseille et son influence sur l’Olympique de Marseille sont une illustration parfaite de la richesse qu’apportent les migrations à une ville et à son identité. Au-delà des victoires et des titres, l’OM est un symbole de diversité, d’intégration et de passion. Les générations de joueurs italo-marseillais, les tribunes inspirées par les ultras italiens, et les liens profonds entre Marseille et l’Italie incarnent cette histoire unique, où le football devient un miroir de la société. Alors que l’OM continue de se réinventer, cet héritage reste une source d’inspiration. Il rappelle que la force du club réside dans sa capacité à unir, au-delà des origines et des frontières, tous ceux qui se reconnaissent dans l’âme marseillaise.

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