Article de Komune Média

Le choc des législatives / À diplôme égal, salaire égal ?

Cet article sur l’immigration algérienne de la décennie noire aurait dû sortir plus tôt (lorsque Sara Trabi était encore en stage en tant que journaliste chez nous), mais le contexte actuel en a décidé autrement.

Cet article sur l’immigration algérienne de la décennie noire aurait dû sortir plus tôt (lorsque Sara Trabi était encore en stage en tant que journaliste chez nous), mais le contexte actuel en a décidé autrement. On a donc décidé d’attendre un peu avant de vous partager cet article passionnant sur un sujet peu connu, en deuxième partie de newsletter. Bonne lecture !

🔵 Résultats des Législatives : Une Surprise pour Tous

Les résultats des élections législatives ont été une grande surprise pour nous, comme pour tout le monde. Après trois semaines intenses de travail de décryptage pour analyser le volet migratoire des programmes, notamment celui du Rassemblement National (RN), sur cette newsletter ainsi que sur Instagram, nous ressortons de cette période fatiguées mais soulagées. Pour le moment.

Les résultats restent inquiétants : le RN a doublé son nombre de sièges par rapport à 2022 et la campagne a été violente, notamment du fait des nombreux propos racistes, xénophobes, islamophobes, antisémites et homophobes tenus par des candidats RN. Si le programme porté par le Nouveau Front Populaire (NFP) souhaite améliorer les droits des personnes étrangères, de nombreuses incertitudes demeurent.

L'Assemblée nationale pourrait être dissoute dans un an, le Président de la République pourrait refuser de composer son gouvernement avec des membres du NFP, qui a obtenu une majorité relative mais pas absolue, le NFP pourrait se retrouver bloqué à chaque proposition de loi sur l’immigration à l’Assemblée, les différents partis qui le composent pourraient ne pas trouver d’accord, etc.

⚪️ Un Espoir pour les Droits des Personnes Étrangères

Les résultats des législatives sont porteurs d'espoir pour le respect des droits des personnes étrangères et l'amélioration de leurs conditions d'accueil et d'inclusion. Le Nouveau Front Populaire a affirmé vouloir abroger la Loi Asile et Immigration adoptée en janvier 2024, (une loi centrée sur la répression des personnes étrangères) avec l’ouverture de nouvelles voies légales d'immigration, la régularisation des travailleurs sans papiers, etc.
Le NFP a proposé également de créer un statut de réfugié climatique, une agence de sauvetage en mer, ou d’accorder le droit de travailler pour les demandeurs d'asile. Cependant, ces mesures doivent encore être votées par les députés, et rien n'est encore sûr.

🔴 Votre Soutien, Notre Force

Nous continuons de suivre de près ces sujets et nous vous tiendrons informés des évolutions. Vous êtes plus d'une centaine à vous être abonnés à notre newsletter ce mois-ci, et plus de 10 000 à nous avoir rejoints sur Instagram en moins de trois mois. Merci beaucoup pour votre soutien, vos retours et vos partages. Nous espérons que notre travail continuera de vous être utile. N'hésitez pas à nous faire part de vos suggestions, questions, etc.

Il nous reste encore trois semaines avant de prendre quelques semaines de repos. D'ici là, nous continuerons de publier la newsletter, des vidéos sur Instagram et TikTok, ainsi que des podcasts sur toutes les plateformes (et en vidéo sur YouTube) : https://linktr.ee/komunemedia.

Nous vous souhaitons une bonne lecture de l'article de Sara Trabi sur les enjeux rencontrés par les immigrés algériens de la décennie noire.

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Merci encore pour votre engagement ❤️.


✍🏼 Sara Trabi · Journaliste stagiaire pour Komune Média

L’immigration algérienne de la décennie noire: des travailleurs sur-qualifiés et sous-payés ?

Screenshot extrait du clip du groupe de rap français 113, intitulé “Les Princes de la Ville” sorti en octobre 1999. Un plan rapproché sur un homme portant un enfant dans ses bras (probablement son fils) et souriants à la caméra. A l'arrière-plan, des bâtiments de banlieue parisienne.
Légende & crédits photo: Screenshot extrait du clip du groupe de rap français 113, intitulé “Les Princes de la Ville” sorti en octobre 1999 / Youtube

Contrairement aux générations précédentes, mais aussi à ce que l’on pense, les immigrés algériens arrivés en France à la fin des années 1980 jusqu’au début des années 2000, sont nombreux à être diplômés. De ce fait, cette nouvelle génération d’immigrés n’a pas exactement le même profil, ni les mêmes ambitions que ses prédécesseurs. 

La différence réside principalement dans le niveau d’éducation, plus élevé, mais aussi dans l’espoir d’un retour au pays natal après un exil temporaire, le temps d’un retour au calme en Algérie.

Tandis que les années 1980 ont vu un grand nombre d'Algériens accéder à l'Université, la fin de cette décennie a également marqué le début d'une période sombre en Algérie, surnommée la « décennie noire ». Bien que l’élément déclencheur de cette période soit encore contesté, la décennie noire est caractérisée par la terreur, les disparitions et le rationnement, qui a entraîné le massacre d’environ 150 000 Algériens.

Une du Los Angeles Times le 24 septembre 1997, avec la photo de la “Madone de Bentalha” suite au massacre de Bentalha en Algérie en septembre 1997
Légende & crédits photo: Une du Los Angeles Times le 24 septembre 1997, avec la photo de la “Madone de Bentalha” suite au massacre de Bentalha en Algérie en septembre 1997

L’assassinat du président algérien Mohamed Boudiaf en 1992 lors d’une conférence à Annaba, au nord-est de l’Algérie, exacerbe les inquiétudes et la panique parmi la population.

La décennie noire est aussi caractérisée par son fort taux de chômage. Entre 1985 et 1987, le taux de chômage passe de 9,7% à 21,4%, et ce taux ne cesse d’augmenter jusqu’au début des années 2000, atteignant  presque les 30% en 2000. Il touche principalement les jeunes. En 2003, le profil des chômeurs était composé à 73% d’Algériens âgés de moins de 30 ans et 63% d’entre eux étaient à la recherche d’un premier emploi. 

C’est dans ce contexte de régression économique et sociale marqué par une crise politique que des milliers de jeunes algériens diplômés partent à la recherche d’un emploi et d’une société où ils pourront retrouver une forme de stabilité pour construire leur avenir, à l'abri des menaces terroristes et des difficultés économiques.

C’est le cas d’un membre de ma famille qui a souhaité garder l’anonymat.

Après avoir obtenu son doctorat en médecine générale au début des années 1990, il quitte son pays à la recherche d’un travail en France.

Avant même son départ, il apprend que la France ne reconnaît pas les diplômes algériens. Pour ce faire, il demande un visa étudiant depuis l’Algérie afin de suivre un cursus d’un an en France. Il s’agit d’un diplôme universitaire permettant de faire reconnaître son doctorat de médecine. 

Légende et crédits photo: La carte de médecin algérienne du membre de ma famille / Sara Trabi

Il est accepté à l’université Descartes à Paris dans laquelle il va suivre la médecine d’urgence comme spécialité pour obtenir la reconnaissance de son doctorat en France. 

A vrai dire, l’obtention de son visa étudiant en 1992 se déroule sans réelles contraintes car la France accordait encore quelques centaines de milliers de visas aux Algériens. 

Effectivement, le nombre de visas accordés aux Algériens a chuté de 800 000 en 1990 à 80 000 en 1999, et n’a cessé de diminuer dans les années 1990, tandis que le nombre d'Algériens inscrits dans les universités françaises est resté relativement stable, connaissant parfois des pics ou des baisses. 

Selon Serge Slama, professeur en droit public à l’Université Grenoble-Alpes, et d’après la Direction de l'évaluation et de la prospective (DEP) du ministère de l'Éducation nationale, les Algériens sont en 1995-1996 « le groupe national d’étudiants étrangers en France le plus important, devant les Marocains (17 076), les Allemands (plus de 6 000) et les Tunisiens (5 001). »

A son arrivée en France, ce membre de ma famille a la chance de pouvoir loger dans l’appartement de sa sœur aînée quelques mois. Il s’agit d’une chambre de bonne rudimentaire située à Paris. 

Dès son arrivée en France, il commence à suivre les cours de médecine à Descartes comme prévu au départ. Mais entre les problèmes administratifs (demande d’un titre de séjour pour pouvoir travailler) et financiers (pouvoir subvenir à ses besoins), il devient de plus en plus difficile de suivre les cours dispensés par l’Université.

Au début de l’année 1993, il parvient à obtenir un titre de séjour et trouve un emploi dans une maison de retraite en banlieue parisienne. Le poste consiste à veiller sur les résidents de la maison de retraite et ne correspond pas à son niveau d’étude, même si les tâches s’apparentent davantage à un poste d’infirmier. 

Grâce à cet emploi, il parvient à trouver un autre logement dans une chambre de bonne à Paris, toujours rudimentaire et sans accès à la douche.

Cette période sera très difficile pour ce membre de ma famille car il enchaînera un travail à plein temps en banlieue parisienne - impossible donc d’assister aux cours à Descartes - et les révisions la nuit en rentrant du travail.  

En peu de temps, il se retrouve épuisé par les missions de son emploi, et ne parvient pas à suivre les examens de médecine en fin d’année. 

Un an plus tard, à l’âge de 32 ans, il se marie avec une personne ayant aussi quitté l’Algérie au début des années 1990, et ensemble ils décident de fonder une famille. À mesure que les responsabilités s'accroissent, comme subvenir aux besoins de ses enfants, l'espoir de reprendre ses études un jour pour obtenir la reconnaissance de son diplôme s'efface, de même que celui d'un retour au pays natal.

Mais son histoire n’est pas un cas isolé.

Elle a également été vécue par des milliers d’Algériens diplômés arrivés en France dans les années 1990.

Sans bénéficier du temps ou d’aides financières nécessaires pour poursuivre leurs études en France, cette génération était contrainte d’accepter des postes sous-payés faute de reconnaissance de leurs qualifications. 

Si on s’intéresse aux caractéristiques sociologiques de ces immigrés algériens arrivés en France grâce au visa étudiant, plus de la moitié (58%) ont plus de 25 ans tandis que plus d’un tiers d’entre eux (38%) ont déjà obtenu un doctorat en Algérie. Ils sont également nombreux à choisir un conjoint de la même nationalité qu’eux (près de 40%).

Selon une étude d’Abdelkader Latreche, chercheur associé à l’Institut Maghreb-Europe, sur les trajectoires migratoires des étudiants maghrébins en France dans les années 1990 (2000): « Le mariage “communautaire” se présente comme une stratégie et une réponse à l’isolement social et familial, conséquence de l’émigration. »

Toutes ces difficultés viennent s’ajouter à la « perception négative des immigrés » qui ne cesse de s’accentuer, selon Farida Souiah, docteure en science politique et fellow de l'Institut Convergences Migrations. 

En proie au racisme et aux politiques d’immigration de plus en plus sévères, les Algériens installés en France ont vu leur statut évoluer au fil du temps.

L’accord franco-algérien de 1968 initialement conçu pour favoriser l’entrée des Algériens en France suite à la guerre, et d’ailleurs souvent au centre des débats sur l’immigration en France, n’a fait que se durcir avec le temps. De nos jours, les Algériens ont un statut quasiment comparable à celui des ressortissants de pays non membres de l'UE, à quelques exceptions près.

Finalement, la réussite du projet migratoire des Algériens installés en France depuis les années 1990 a été mise à rude épreuve au fil des années et particulièrement à leur arrivée. Entre absences de reconnaissance et difficultés financières, le projet d’un retour au pays a souvent dû être reporté au profit d’un investissement de plus long terme, impliquant notamment leurs enfants nés en France.



Nos recommandations

📚 On recommande “L’immigration ou les paradoxes de l’altérité” d’Abdelmalek Sayad !

Illustration du livre d'Abdelmalek Sayad, L’immigration ou les paradoxes de l’altérité: L’illusion du provisoire (Tome 1), publié en 2006 aux éditions Raisons d’agir
Abdelmalek Sayad, L’immigration ou les paradoxes de l’altérité: L’illusion du provisoire (Tome 1), publié en 2006 aux éditions Raisons d’agir

Pour aller plus loin sur le thème de l’immigration algérienne en France, ce livre explore la condition des immigrés algériens en France post-guerre d’indépendance. Il rassemble les études du sociologue algérien Abdelmalek Sayad réalisées entre la fin des années 1970 et le milieu des années 1990. Sayad démontre comment l’immigration est toujours pensée comme provisoire, à travers l’évolution des politiques d’immigration, mais aussi à travers l’illusion des exilés, d’un jour retourner vivre dans leur pays natal. Bien que les études de Sayad s’intéressent particulièrement à la sociologie de l’immigration algérienne en France, elles permettent de mieux saisir les enjeux du phénomène migratoire dans son ensemble.

📍Où ? Disponible dans les librairies et sur les sites de vente en ligne

💶 À quel prix ? 12 euros

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